Dào Xuân Tinh, gardien de la mémoire des vélos Peugeot

Pour Dào Xuân Tinh, chaque Peugeot raconte une histoire. Depuis plus de quarante ans, ce collectionneur hanoïen restaure et préserve d'anciens vélos français devenus les témoins d'une mémoire partagée entre la France et le Vietnam, entre patrimoine industriel et souvenirs du vieux Hanoï.

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Le collectionneur Dào Xuân Tinh et son épouse aux côtés de quelques-uns des vélos Peugeot anciens de leur collection.
Photo : NVCC/CVN

Dào Xuân Tinh est né en 1958 à Hanoï. Quant à ce sexagénaire, un vélo n'est jamais un simple objet. "La plus grande joie d'un collectionneur est de laisser les objets raconter eux-mêmes une histoire, celle de la mémoire, de l'histoire et des valeurs du patrimoine culturel", confie-t-il.

Cette phrase, qu'il aime répéter, résume plus de quarante années de passion. Derrière les quelque 300 vélos Peugeot fabriqués en France qu'il a patiemment réunis, restaurés et préservés, il ne recherche ni la performance ni l'accumulation. Ce qui l'anime est ailleurs : sauver des fragments de mémoire avant qu'ils ne disparaissent.

Une partie de cette collection a récemment été exposée à l'ambassade de France à Hanoï, à l'occasion de la Fête nationale française du 14 juillet. Pour lui, cette invitation allait bien au-delà d'une simple exposition.

"Ces vélos sont nés en France, mais ils ont trouvé une seconde vie au Vietnam. Les voir aujourd'hui dans un lieu qui symbolise leur pays d'origine est une émotion très particulière", explique-t-il.

En quelques mots, le collectionneur résume l'originalité de son parcours. Ses Peugeot racontent certes l'histoire d'une grande marque française, mais aussi celle des milliers de Vietnamiens qui les ont utilisées, entretenues et transmises. Au fil du temps, elles sont devenues les témoins silencieux d'une relation culturelle qui traverse les générations.


La passion de Dào Xuân Tinh plonge ses racines dans le Hanoï des années 1970.

À cette époque, la bicyclette rythme encore le quotidien de la capitale. Dans les avenues bordées d'arbres, le long des villas anciennes ou dans les ruelles animées du Vieux Quartier, les Peugeot côtoient les vélos populaires tout en occupant une place à part dans l'imaginaire collectif. Posséder un modèle fabriqué en France représente alors un véritable privilège et suscite souvent l'admiration.

"Dans les années 1970, à Hanoï, posséder un Peugeot était une immense fierté. Cette image est restée gravée dans ma mémoire", se rappelle le collectionneur. 


Photo : NVCC/CVN

Le jeune Dào Xuân Tinh nourrit lui aussi ce rêve. En 1983, il acquiert enfin son premier Peugeot. Ce qui n'était alors qu'un objectif personnel devient peu à peu le point de départ d'une aventure qui transformera sa vie.

En découvrant l'histoire de la marque, il comprend rapidement que ces bicyclettes racontent bien davantage qu'une réussite industrielle. Elles incarnent une certaine idée de l'élégance, du savoir-faire et du goût du détail.

Son admiration pour Peugeot rejoint naturellement celle qu'il éprouve depuis toujours pour la France.

"Si je n'avais pas aimé la culture française, l'architecture française, la marque Peugeot et, surtout, les souvenirs du vieux Hanoï, je n'aurais jamais poursuivi cette collection pendant plus de quarante ans", fait part M. Tinh. 

Chez Dào Xuân Tinh, cette fascination dépasse largement la bicyclette. Il admire l'architecture française, la richesse de son patrimoine et cette exigence qui consiste à concevoir des objets aussi beaux que durables. Les Peugeot lui apparaissent comme l'une des expressions les plus accessibles de cet art de vivre : des bicyclettes conçues avec soin, où l'élégance accompagne toujours la qualité de fabrication.

Mais ces vélos évoquent tout autant le Hanoï de son enfance.

Ils rappellent les promenades dominicales, lorsque les familles, élégamment vêtues, parcouraient les rues de la capitale, un journal glissé dans le porte-bagages. Ils évoquent aussi une ville où l'on prenait encore le temps d'admirer les façades, de saluer ses voisins ou de s'arrêter quelques instants au bord d'un lac.


Photo : NVCC/CVN

Quant à ce Hanoïen, "les Peugeot transportaient l'amour, le savoir et la beauté". La formule pourrait sembler poétique. Elle traduit pourtant une réalité profondément ancrée dans la mémoire de nombreux Hanoïens. Pour toute une génération, le tintement d'une sonnette Peugeot demeure l'un des sons familiers d'une ville qui s'est profondément transformée sans jamais renoncer à son identité.

C'est cette mémoire que Dào Xuân Tinh s'attache aujourd'hui à préserver. Non par nostalgie, mais parce qu'il est convaincu que les objets du quotidien peuvent parfois raconter l'histoire d'une ville avec autant de justesse que les livres ou les monuments.


Au fil des années, cette passion s'est muée en une véritable œuvre de sauvegarde.

Constituer une collection de près de 300 vélos Peugeot n'a jamais été une fin en soi. Derrière chaque bicyclette se cache une histoire qu'il faut retrouver, comprendre puis transmettre. Certaines ont appartenu à plusieurs générations d'une même famille. D'autres ont traversé les décennies avant d'être retrouvées, parfois à des milliers de kilomètres de Hanoï.

Pendant plus de quarante ans, Dào Xuân Tinh a consacré une grande partie de son temps à rechercher ces témoins du passé, au Vietnam comme en Europe. Il s'est imposé une règle immuable : préserver autant que possible l'authenticité de chaque modèle afin qu'il continue de témoigner fidèlement de son époque.


Photo : NVCC/CVN

Mais lorsqu'on lui demande ce dont il est le plus fier, il n'évoque ni les années de recherches ni les distinctions qui ont fait connaître sa collection bien au-delà des frontières vietnamiennes.

Il préfère parler des visiteurs qui s'arrêtent devant un vélo et se mettent soudain à raconter leur propre histoire. "Collectionner ne consiste pas à exposer des objets. Les objets doivent raconter eux-mêmes les histoires de la mémoire, de l'histoire et des valeurs du patrimoine culturel", explique-t-il.

Cette philosophie explique pourquoi ses Peugeot ne sont presque jamais présentés comme de simples pièces de musée. À travers les expositions qu'il organise, ils redeviennent des compagnons de route, capables de réveiller des souvenirs enfouis et de faire dialoguer les générations.


Au printemps dernier, l'exposition "Peugeot et les souvenirs des Hanoïens", organisée d'avril à mai dans le Vieux Quartier de Hanoï, a attiré plusieurs milliers de visiteurs. Certains venaient admirer le travail du collectionneur. Beaucoup cherchaient surtout à retrouver un fragment de leur propre jeunesse.

Les conversations naissaient spontanément devant les bicyclettes. On évoquait un père se rendant au travail à vélo, une mère parcourant les rues de la capitale sur un Peugeot soigneusement entretenu, ou encore ces promenades dominicales qui appartiennent désormais à la mémoire collective de Hanoï.

Pour Dào Xuân Tinh, ces instants constituent la plus belle des récompenses. Ils prouvent que le patrimoine ne prend pleinement son sens que lorsqu'il continue à vivre dans les souvenirs et les émotions de ceux qui le découvrent.

Cette même conviction inspire également ses autres collections. Machines à coudre anciennes, montres et horloges racontent, elles aussi, des modes de vie, des savoir-faire et des époques révolues. Quel que soit l'objet, sa démarche demeure la même : préserver non seulement la matière, mais aussi les récits qu'elle porte.


Photo : NVCC/CVN

Les Peugeot occupent toutefois une place singulière dans cet ensemble.

Nés en France avant d'être adoptés par plusieurs générations de Vietnamiens, ils racontent une histoire qui dépasse les frontières. Ils témoignent de la circulation des hommes, des techniques et des cultures, mais aussi de la manière dont un objet venu d'ailleurs peut être pleinement intégré à la mémoire d'un autre pays.

C'est sans doute ce qui donnait tout son sens à leur présence, il y a quelques jours, dans l'enceinte de l'ambassade de France. "Je pense que ce qui a le plus touché l'ambassadeur, ce sont ces vélos fabriqués en France mais conservés, presque à l'identique, par des Vietnamiens pendant plusieurs décennies", explique le collectionneur.

Curieux et passionné, l'ambassadeur de France au Vietnam, Olivier Brochet, l'a longuement interrogé sur sa capacité à identifier l'année de fabrication de chaque modèle à partir de détails infimes, un échange que Dào Xuân Tinh dit avoir particulièrement apprécié.

Pour lui, cette rencontre illustre une "très belle connexion" entre deux patries : celle qui a vu naître ces bicyclettes et celle qui continue de les chérir tout en perpétuant leur histoire.

C'est dans cet esprit qu'il résume sa démarche : "Faire rayonner dans le monde ce que le Vietnam a de meilleur et ramener au Vietnam ce que le monde a de meilleur".

Une philosophie qui dépasse largement le goût des objets anciens. "Pour moi, collectionner, ce n'est pas posséder. C'est préserver et raconter des histoires qui ont un sens pour la vie", souligne M. Tinh. 

Le collectionneur aime rappeler qu'aujourd'hui encore, de nombreux visiteurs français sont surpris de découvrir au Vietnam des Peugeot conservés avec un tel soin. Beaucoup retrouvent eux aussi une part de leur jeunesse en observant des modèles parfois identiques à ceux de leur enfance.


Photo : NVCC/CVN

"Aujourd'hui, rouler sur un ancien Peugeot ne consiste pas simplement à utiliser un moyen de transport. C'est partager un voyage avec un vieil ami, tout en faisant vivre la mémoire, l'histoire et les échanges culturels entre le Vietnam et la France".

À près de 70 ans, Dào Xuân Tinh poursuit ses recherches avec le même enthousiasme qu'à ses débuts. Non pour agrandir indéfiniment sa collection, mais parce qu'il est convaincu que chaque objet sauvé de l'oubli constitue une passerelle entre les générations.

Et c'est peut-être là la plus belle leçon de son parcours : les liens entre les peuples ne se construisent pas uniquement à travers les grands événements de l'histoire. Ils vivent aussi dans ces objets du quotidien qui traversent le temps, changent de pays, passent de main en main et continuent, des décennies plus tard, à susciter les mêmes émotions.

Hông Anh/CVN

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