>> “C’est au Vietnam que j’ai vécu ma plus belle mission”
>> Des touristes étrangers impressionnés par l'hospitalité des habitants du Delta du Mékong
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| Une scène de rue animée au Vietnam, avec des habitants et un drapeau national bien visible. Photo : Mahmut Yılmaz/Pexels/CVN |
À peine sorti de l’aéroport international de Nội Bài à Hanoï, sous une humidité suffocante, l’étranger voit déjà les mots lui manquer. Bien plus peuplée que Paris, la capitale vietnamienne devait pourtant être le théâtre d’une émancipation. L’idée était de partir loin, vivre seul et devenir enfin cet adulte qui, en France, peinait encore à s’affirmer.
Au lieu de cela, Manon, étudiante à Sciences Po Paris, en échange d’un an à Hanoï, n’est comprise de personne quand elle demande des œufs au marché. Elle les achète quand même et tend l’argent qu’on lui réclame, affiché sur une calculatrice, mais ne peut ni négocier ni choisir la quantité. “Je ne sais même pas trop combien ça m’a coûté”, admet-elle. De Xin chào (Bonjour) à Cảm ơn (Merci), les mots manquent et avec eux, une partie de l’autonomie qu’on était venu chercher.
Une dépendance inattendue
Contrairement à l’idée reçue, l’expatriation ou l’échange ne libère pas immédiatement. Une forme de dépendance s’installe dans cette immersion linguistique et culturelle. À la merci de la patience de ses interlocuteurs et de l’honnêteté de ceux qui, voyant qu’on se perd dans son porte-monnaie, prennent eux-mêmes les billets, on perd très vite l’autonomie recherchée. Juliette, en année de césure à Hanoï, en a fait l’expérience dans un bus reliant Huế (Centre) au Laos. Elle tente d’expliquer aux chauffeurs qu’elle est végétarienne, mais n’est pas comprise et doit attendre d’avoir du réseau pour traduire. Les chauffeurs répondent alors : “Ah ! Ăn chay !” (“manger végétarien”), exactement ce qu’elle croyait répéter depuis le début. Dans cette langue tonale, un simple écart de prononciation peut tout changer.
Juliette regrette d’ailleurs le recours systématique à Google Traduction : “Très souvent, les gens n’essayaient même pas de communiquer avec les mots”, déplore-t-elle. “J’ai l’impression de communiquer avec un écran plutôt qu’avec une personne”. Elle est aussi tombée dans le piège de l’anglais, dont la maîtrise approximative de part et d’autre donne l’illusion d’une conversation que personne ne comprend vraiment.
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| Les acheteurs parcourent les décorations de Noël colorées sur un marché festif à Hanoï. |
| Photo : Vietnam Hidden Light/Pexels/CVN |
Emma Pisarz, psychologue spécialisée dans les enjeux liés à l’expatriation, confirme que la barrière de la langue “peut être très frustrante”, nuançant que “tout dépend de ce qu’on fait, de si nos actions ont un impact”. Selon elle, ce blocage linguistique n’est d’ailleurs pas toujours au cœur des séances. “Souvent, les patients vont plutôt parler du facteur limitant de la langue dans un contexte de choc culturel”, explique-t-elle, “puisque la culture est très différente, l’interprétation des choses l’est aussi”.
La communication au-delà de la langue
Pourtant, la communication ne se limite pas aux mots. Emma Pisarz cite (à ce sujet) les travaux du psychologue américain Paul Ekman, pionnier de l’étude des expressions faciales. Selon lui, les mêmes émotions se lisent, partout dans le monde, sur les mêmes traits du visage, soit six ou sept émotions fondamentales partagées d’un bout à l’autre du globe.
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| Touristes étrangers consultant le menu d’un stand de rue sous le soleil de Hô Chi Minh-Ville. Photo : Theodore Nguyen/Pexels/CVN |
Juliette, elle, nuance cette promesse d’universalité. Dans son expérience, les gestes restent affaire de culture. Les signes qu’elle utilisait en France pour appeler un enfant vers elle ne signifiaient rien pour les Vietnamiens. Le pouce levé, censé dire que tout va bien, les laissait tout aussi perplexes. “On ne peut pas se fier à la communication non verbale non plus, elle aussi est conditionnée culturellement”, résume-t-elle.
Une nécessité en découle : l’hypervigilance. Manon raconte devoir sans cesse observer ce qui se passe autour d’elle, guetter si l’on s’adresse à elle. Dans le bus, alors que l’itinéraire est pourtant sous contrôle, il arrive que tout le monde se mette à discuter en vietnamien, jusqu’à lui donner l’impression d’être moquée ou infantilisée. Juliette a connu la même gêne, ayant l’impression de déranger un service local, où les étrangers ne sont pas attendus. S’y ajoute, chez elle, une forme de culpabilité, celle de ne pas avoir appris la langue du pays qui l’accueille, tout en reconnaissant que cet apprentissage demandait un investissement qu’elle n’était pas prête à fournir.
Quatre étapes vers la maturité
Ce désarroi initial n’est pourtant qu’une étape. Dès l’arrivée dans un pays inconnu, on cherche à recréer une bulle de confort, celle-là même qui manque quand vient le mal du pays. La langue obéit à la même logique : pour s’y sentir à l’aise, il faut du temps.
J. Stewart Black et Mark Mendenhall, dans leurs travaux de 1991 sur l’adaptation des expatriés, distinguent quatre phases (de vécu). Les premières semaines de lune de miel laissent place à un choc culturel plus ou moins violent, puis à l’ajustement, cette acculturation progressive qui permet de déchiffrer peu à peu son nouvel environnement, avant d’atteindre enfin la maturité.
De fil en aiguille, l’éloignement de sa zone de confort habituel fait émerger bien des questions sur les relations humaines, sur soi et sur la communication. Manon admet ne pas avoir ressenti, après un mois, la transformation promise par les récits de voyage que l’on voit partout sur les réseaux sociaux. Elle constate pourtant avoir grandi autrement, en étant plus débrouillarde et désormais capable de partir seule là où, un mois plus tôt, elle n’aurait pas osé. Juliette, elle, en tire une autre leçon. Ces mois lui ont surtout permis de comprendre qu’elle ne pourrait pas vivre durablement dans un pays dont elle ne parle pas la langue, une certitude qui s’apparente aussi à une forme de maturité et de meilleure connaissance de soi.
Ce qui ressemblait d’abord à une régression finit ainsi par faire grandir. Manon se souvient d’un repas dans un restaurant végétarien de Đà Nẵng (Centre). La serveuse ne parlait pas un mot d’anglais, et pourtant rien n’a empêché l’échange : sourire, gestes et attitude suffisaient à transmettre l’essentiel. Se débrouiller au-delà des mots serait donc un des signes de l’autonomie que l’on cherche en partant loin : se construire ailleurs, et différemment, grâce à un déboussolement nécessaire.
Galliane Langsweirt/CVN



