Libérer les forces productives pour un nouvel essor

L’économiste Pham Chi Lan revient sur les acquis du Dôi moi et trace les défis à relever. Elle souligne l’importance d’une mutation de gouvernance et d’un second souffle, porté par l’innovation et la compétitivité, pour inscrire le Vietnam dans une trajectoire de croissance durable.

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Photo : VNA/CVN

Le Vietnam a connu des transformations économiques majeures depuis le milieu des années 1980. Après la guerre avec les États-Unis (1954 1975), ses infrastructures étaient largement détruites et le pays fonctionnait sous un système centralisé instauré après la réunification nationale. Ce modèle planifié s’est révélé inefficace, entraînant pénuries alimentaires, stagnation industrielle et infrastructures inadaptées. Face à ce constat, le VIe Congrès du Parti adopta en 1986 le Dôi moi (Renouveau), ouvrant la voie à une transition vers une économie de marché à orientation socialiste et à une intégration progressive dans l’économie mondiale.


Quarante ans plus tard, Pham Chi Lan, ancienne vice présidente et secrétaire générale de la Chambre de Commerce et d’Industrie du Vietnam (VCCI) et membre du Comité de recherche du Premier ministre, revient sur cette odyssée. Témoin privilégié des débuts du Renouveau, elle livre une analyse sans concession des ressorts de cette réussite et des impératifs d’une nouvelle phase de développement.

"L’économie était dans une situation extrêmement difficile, pour ne pas dire en crise", se remémore Pham Chi Lan, évoquant avec émotion la "nuit" précédant le Renouveau. À l’époque, le système centralisé imposait la collectivisation de tous les moyens de production. Les entreprises d’État tournaient à moitié de leur capacité, faute d’intrants, tandis que les ménages dépendaient des tickets de rationnement pendant des années. "La vie était si précaire que tout tenait dans un carnet de coupons", rappelle-t-elle.


Photo : VNA/CVN

Pourtant, la transformation ne viendra pas de décrets venus d’en haut, mais de la base, portée par des initiatives audacieuses. Ce fut le cas du contrat agricole de khoán (forfait de production), qui rénova le mode de gestion en agriculture. La terre était répartie entre les paysans selon leur capacité à l’exploiter. "Quand le feu vert fut donné, ils se développèrent très rapidement et partagèrent leurs savoir faire", observe Mme Lan. Ces circuits insufflèrent une vitalité nouvelle à l’économie, fondée sur la complémentarité et l’initiative populaire.

Le tournant décisif fut ce qu’elle appelle un "renversement de la pensée" des dirigeants, notamment du secrétaire général du Parti, Truong Chinh. D’abord attaché à des théories rigides opposées aux contrats agricoles, il a su se confronter à la réalité du terrain. En visitant les coopératives, il constata que là où les paysans étaient libres de produire, la vie s’améliorait. Cette reconnaissance des faits plutôt que de la doctrine ouvrit la voie au VIe Congrès du Parti en 1986, marquant le passage officiel à une économie de marché à orientation socialiste. "La transformation d’un pays commence par celle de ceux qui le gouvernent", conclut l’économiste.

Les dirigeants Nguyên Van Linh et Truong Chinh (1er et 2e à droite) en discussion avec des membres du comité de rédaction des documents du VIe Congrès du Parti. 
Photo : Archives/VNA/CVN

Pour Pham Chi Lan, le message central du Dôi moi tient en trois mots : "Libérer le peuple". "Dans un contexte d’embargo et d’isolement, la seule solution était de permettre aux citoyens de s’aider eux mêmes", explique t elle.

Cette libération transforma le Vietnam, d’un pays importateur de denrées en l’un des premiers exportateurs mondiaux de riz.

De pays en pénurie alimentaire à puissance rizicole mondiale : la trajectoire du Vietnam qui, après 40 ans de Renouveau, assure désormais sa sécurité alimentaire. 
Photo : VNA/CVN

Les mutations institutionnelles qui suivirent illustrent la lenteur propre à toute réforme en profondeur. Après 1986, petits commerçants et artisans purent profiter de la libéralisation économique, mais dans un cadre encore très limité. Ce n’est qu’en 1990 1991, avec les premières lois sur les sociétés et les entreprises privées, qu’un véritable cadre juridique vit le jour. Celui ci restait toutefois marqué par l’héritage de l’économie planifiée : créer une entreprise nécessitait encore jusqu’à une trentaine de tampons officiels.

Le tournant décisif vint d’un dialogue direct. Lors d’une réunion en 1992 à Hô Chi Minh Ville, le Premier ministre Vo Van Kiêt écouta des entrepreneurs exposer sans détour leurs obstacles. Pham Chi Lan était parmi ceux qui prirent la parole. La conclusion s’imposa : il ne s’agissait plus de "colmater les brèches", mais de changer de fondation. La Constitution de 1992 consacra un renversement de principe historique : les citoyens sont libres de faire tout ce que la loi n’interdit pas. La Loi sur les entreprises de 1999 en fut la traduction concrète : seuls six domaines d’activité restaient réservés à l’État, les autres étant réglementés de manière explicite et transparente.


L’exemple illustre la méthode du renouveau à la vietnamienne : les changements institutionnels "ne s’opèrent pas en un seul bond, mais à travers un processus allant des obstacles très concrets de la réalisation des entreprises et du peuple vers des évolutions au niveau législatif".

Pour l’économiste, les blocages actuels tiennent à la qualité du cadre institutionnel. Une seconde vague de réforme s’impose, afin d’"opérer le changement de vision et d’approche qu’exige la nouvelle ère". Elle repose, selon elle, sur trois pivots fondamentaux : faire du renouveau institutionnel "la percée des percées" ; accorder une véritable confiance et autonomie aux entreprises, en particulier au secteur privé ; et surtout, accomplir la transition d’un État gestionnaire vers un État créateur et facilitateur.

Innovation, développement durable, investissement dans l’humain et intégration internationale : les leviers du Vietnam pour devenir un pays développé à revenu élevé d’ici 2045. 
Photo : VNA/CVN

L’experte identifie trois fils conducteurs du Dôi moi originel qui gardent toute leur pertinence : l’esprit de proximité des dirigeants avec le peuple ; la vitalité, l’adaptabilité et la créativité des citoyens ; et un mécanisme institutionnel ouvert au bon moment, avec les bonnes priorités, permettant au plus grand nombre de participer au développement. "Quand ces trois éléments convergent, le renouveau advient", résume t elle.

Sa conclusion résonne comme un impératif pour l’ère à venir : libérer les forces du peuple, non plus seulement en lui "permettant de faire", mais en l’aidant à "mieux faire, de manière autonome et créative, avec des compétences, des connaissances technologiques et une capacité compétitive" adaptées aux défis contemporains. Car toute politique, aussi ambitieuse soit elle, qui ne se traduit pas par une amélioration concrète de la vie des citoyens, demeure sans portée. "L’intérêt du peuple comme mesure de toute chose" : telle est, selon Pham Chi Lan, la leçon immuable du Dôi moi et le cap incontournable du renouveau à bâtir.


Infographie : Hông Anh/CVN

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