Un combat personnel devenu universel

Soixante cinq ans après le début de la tragédie de la dioxine, les victimes vietnamiennes ne sont plus seules dans leur quête de justice. La communauté internationale se mobilise pour transformer une lutte individuelle en un sursaut de conscience humaine.

>> Transformer l’épreuve en espérance

>> Accompagner les victimes face aux défis d’aujourd’hui et de demain

>> Panser les blessures, repenser la vie


Photo : VNA/CVN

Le 10  août 1961 marque le début de la plus grande guerre chimique de l’histoire, transformant le Vietnam en un tragique "laboratoire" à ciel ouvert. Aujourd’hui, face à ce crime qui touche encore la quatrième génération, la main tendue de la communauté internationale est devenue le pilier de la résilience vietnamienne.

Cette coopération s’articule autour de quatre axes vitaux : la recherche scientifique, la dépollution des "points chauds", le plaidoyer politique et juridique, et l’aide humanitaire. Comme le rappelle Hélène Luc, sénatrice honoraire française et présidente d’honneur de l’Association d’amitié franco vietnamienne (AAFV) : "La tragédie infligée au Vietnam est l’affaire de l’humanité toute entière".


Avant d’être reconnue comme une tragédie humaine et environnementale, l’agent orange/dioxine fut d’abord un combat pour la vérité scientifique. Pendant de longues années, médecins, chercheurs et spécialistes de l’environnement se sont attachés à démontrer les effets délétères de la dioxine sur la santé et les écosystèmes.

Dès les années 1970, le monde commençait à découvrir avec stupeur l’ampleur des dégâts. Hélène Luc se remémore avec précision les premières alertes : "Des chercheurs écrivaient déjà sur la dangerosité pour l’avenir de l’humain, sur les dégâts causés dans la nature et sur la reproduction".


Photo : VNA/CVN

La Conférence internationale des scientifiques sur la guerre chimique au Vietnam à Orsay en 1970 jetait les bases d’une prise de conscience mondiale. Plus tard, l’organisation canadienne Hatfield Consultants, épaulée par la Fondation Ford, a mené des études exhaustives sur la persistance de la dioxine.

Aujourd’hui, l’Association des victimes de l’agent orange/dioxine du Vietnam (VAVA) collabore avec plus de 60 organisations étatiques et non gouvernementales, aux côtés d’experts russes, japonais, français, britanniques et américains, pour documenter cliniquement ce poison qui agit à l’échelle du picogramme.


Les avancées scientifiques ont ouvert la voie à une coopération internationale sans précédent. Au fil des années, plusieurs partenaires inter-nationaux ont accompagné le Vietnam dans l’identification des zones les plus touchées et dans la mise en œuvre de solutions de dépollution adaptées.

Et les résultats de ces activités sont vertigineux, selon le bilan récent de la VAVA en 2026. À l’aéroport de Dà Nang (Centre), le ministère vietnamien de la Défense et l’Agence des États Unis pour le développement international (USAID) ont achevé en 2019 le traitement de 90.000 m³ de sédiments toxiques, financé par 110 millions de dollars de Washington et 60 milliards de dôngs (2,28 millions de dollars) du Vietnam. Les mesures finales ont affiché moins de 1 ppt (partie par trillion), bien en deçà de l’objectif de 150.

Dépollution de localités vietnamiennes gravement touchées par la dioxine. 
Photo : VNA/CVN

Mais le défi le plus colossal demeure celui de Biên Hòa, ville de Ðông Nai (Sud), site le plus contaminé au monde avec 500.000 m3 de terres à purifier. Ce chantier de dix ans, budgétisé à 390 millions de dollars, bénéficie déjà de 183 millions engagés par les États Unis pour la première phase (2020 2024).

Ailleurs, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et le Fonds pour l’environnement mondial (Global Environment Facility - FEM/GEF) ont investi 5 millions de dollars à l’aéroport de Phù Cát à Quy Nhon, province de Gia Lai (Centre), pour réhabiliter 7.500 m3 de terres, tandis que la République tchèque a contribué à installer des systèmes de surveillance des eaux souterraines.


Au delà des programmes scientifiques et techniques, la reconnaissance des victimes passe aussi par un combat judiciaire. La franco vietnamienne Trân Tô Nga, ancienne journaliste et victime de l’agent orange/dioxine, a engagé une procédure contre plusieurs fabricants de défoliants, devenue symbole d’une quête de justice universelle.

Hélène Luc se rappelle avoir découvert, le 10 août 1961, les premières images télévisées des épandages chimiques : "Nous assistions, sans le savoir, à la première guerre écocide de l’histoire". Pour elle, ce procès ne constitue pas seulement une bataille juridique, "il interroge la conscience humaine, l’exigence éthique et la responsabilité internationale". Elle estime que cette tragédie est devenue "une cause pour toute l’humanité" et que la reconnaissance des responsabilités des fabricants constitue une étape indispensable pour rendre justice aux victimes.


Photo : VNA/CVN

Quant à Nguyên Bình, président du Foyer Viêt Nam à Paris - réseau de soutien aux associations et lieu de rencontres pour la communauté vietnamienne et ses amis -, le combat de Trân Tô Nga dépasse lui aussi le seul destin des victimes vietnamiennes. "Qu’ils soient de gauche ou de droite, tous sont unis dans la lutte pour la justice. C’est un enjeu d’intérêt général et international : dénoncer les guerres chimiques afin qu’elles ne se reproduisent ni au Vietnam, ni ailleurs dans le monde", souligne t il.

Cette mobilisation trouve un écho croissant : en octobre 2023, la Chambre des représentants de Belgique a adopté une résolution historique en soutien aux victimes de l’agent orange/dioxine, une première mondiale. En parallèle, des figures comme le regretté Len Aldis au Royaume-Uni (Association britannique du Vietnam) ou les parlementaires américains Bob Filner et Barbara Lee, auteurs de sept projets de loi, maintiennent la pression sur la responsabilité historique de Washington.


La solidarité s’incarne aussi dans des ressources vitales. Depuis sa création jusqu’en décembre 2025, la VAVA a mobilisé plus de 5.086 milliards de dôngs (193,6 millions de dollars), dont près de 156 milliards de dôngs (5,93 millions USD) issus des contributions étrangères.

Sur le plan institutionnel, l’USAID finance un projet de 97 millions USD pour améliorer les conditions de vie des victimes : 15.266 maisons construites ou rénovées, plus de 53.000 bourses d’études et emplois créés pour les descendants des victimes.


Photo : Hông Anh/CVN

Des structures comme le Village de l’amitié du Vietnam à Hanoï, fruit de la coopération avec des associations de vétérans étrangers dont l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC) de la France, ou le projet "Graines de l’espoir" de la Japonaise Masako Sakata, qui a soutenu des milliers d’étudiants, rappellent que la fraternité est une œuvre de longue haleine.

Soixante cinq ans après, la flamme de la solidarité ne faiblit pas. Portée par des convictions inébranlables, la communauté internationale continue de se battre. Comme le conclut Hélène Luc, "cet engagement se poursuivra jusqu’au bout, de toutes mes forces, pour le bonheur de l’humanité".

Hông Anh/CVN

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