>> Le Vietnam garantit la liberté de religion à l’ère du numérique
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| Église de la paroisse de Nam Du, rattachée à l’archidiocèse de Hanoï. |
| Photo : ND/CVN |
Au milieu de l’année 2024, l’image d’un homme marchant pieds nus à travers le pays, une cuve de cuiseur à riz en guise de bol à aumônes, a captivé l’attention nationale. Derrière lui, une foule grandissante de curieux s’est formée, donnant naissance au “phénomène” Lê Anh Tú, plus connu sous le nom de “Thích Minh Tuê” sur les réseaux sociaux. En l’espace de quelques semaines, entre mai et juin 2024, cette démarche spirituelle entamée des années plus tôt dans la discrétion s’est retrouvée propulsée au cœur du maelström numérique. Ce pèlerinage silencieux est devenu le symbole saisissant du pouvoir des médias sociaux : celui de s’immiscer dans la vie réelle et d’en bouleverser le cours.
Quand les algorithmes s’emparent de l’ascète
Cet épisode illustre les rouages d’un emballement numérique et ses répercussions tangibles. La quête contemplative d’un individu relève, par essence, du domaine privé. Mais dès que les algorithmes de recommandation ont capté la curiosité du public, ils ont propulsé le sujet en tête des tendances. L’effervescence virtuelle s’est aussitôt transposée dans le monde réel : des milliers de personnes ont rejoint le marcheur, transformant une démarche solitaire en un rassemblement tumultueux et difficile à maîtriser.
Dans le sillage de cette effervescence s’est rapidement développée une véritable marchandisation de la foi. Des hordes de créateurs de contenu, vidéastes et influenceurs ont traqué le moindre pas de l’ascète dans le seul but de générer du trafic, d’accumuler des clics et de monétiser leur audience. Au mépris de toute éthique, de nombreux administrateurs de pages ont multiplié les titres racoleurs, recourant à des voix artificielles et à des montages vidéo truqués pour mystifier la réalité à des fins financières.
Plus préoccupant encore, cette frénésie virtuelle a eu des conséquences bien réelles : embouteillages monstres, perturbations majeures de l’ordre public dans les localités traversées. Dans le même temps, le cyberespace est devenu un terrain de jeu idéal pour des acteurs malveillants, prompts à orchestrer des intox et à propager des rumeurs insidieuses afin d’ébranler les institutions religieuses officielles et de dénaturer les politiques de l’État.
Le phénomène Thích Minh Tuê fait figure de cas d’école : le monde virtuel n’est plus un simple canal d’information, il s’impose désormais comme un second espace de vie capable d’orienter et d’impacter directement le monde réel.
Selon l’Association Internet du Vietnam (VIA), avec près de 80 millions d’utilisateurs- sur une population totale d’environ 100 millions - et une connexion moyenne de sept heures par jour, le pays assiste au basculement progressif d’une partie des pratiques religieuses vers le numérique. Un véritable écosystème spirituel virtuel s’est ainsi formé : s’il offre un accès inédit aux cultes, il soulève dans le même temps des enjeux de sécurité d’une acuité sans précédent.
Essor des monastères virtuels
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| De nombreuses institutions religieuses structurent méthodiquement leur présence en ligne. |
| Photo : CVN |
Jamais l’accès aux pratiques et enseignements religieux n’a été aussi simple et diversifié. Un simple smartphone connecté à Internet permet désormais aux fidèles de suivre un office en direct, d’écouter une homélie, d’étudier les Écritures, de prier en communauté ou de s’informer sur les actions caritatives des institutions religieuses, affranchis de toute contrainte géographique.
Cette transformation s’illustre parfaitement à travers la chaîne YouTube officielle du maître zen Thích Minh Niêm, suivie par des centaines de milliers d’abonnés. Ses centaines de vidéos consacrées à la pleine conscience, à l’éthique ou à la gestion du stress abordent des thèmes tels que la solitude, la colère, la désorientation ou le besoin de guérison psychologique. Présentés dans un langage accessible, ces enseignements bouddhiques dépassent le cadre des pagodes pour s’inviter au cœur du quotidien.
Le virage numérique ne concerne pas seulement les grands centres spirituels. À la paroisse de Nam Du (rattachée à l’archidiocèse de Hanoï), une communauté catholique séculaire bordant le fleuve Rouge, l’usage des médias numériques s’est intégré à la vie paroissiale. Le père Jean Lê Trong Cung, curé de la paroisse, témoigne : “Autrefois, pour transmettre les avis liturgiques ou le calendrier des activités, nous devions nous contenter d’un affichage à l’entrée de l’église ou attendre la messe du dimanche. Depuis quelques années, grâce à notre page officielle sur les réseaux sociaux, toutes les informations sont diffusées en temps réel”.
Il poursuit : “Pour les personnes âgées qui ne peuvent plus se déplacer, comme pour les jeunes étudiants ou travailleurs éloignés, la retransmission en direct des messes dominicales, des grandes fêtes et des temps d’adoration offre un soutien spirituel inestimable. Le fait que les autorités favorisent ces initiatives locales - qu’il s’agisse de retransmettre les offices, les célébrations de Noël et de Pâques ou nos actions caritatives -nous permet de maintenir le lien de la foi, tout en illustrant le respect accordé à la liberté de culte en ligne”.
Sur la page de Nam Du, où se côtoient horaires de confession, répétitions de chorale et albums photo des œuvres de bienfaisance, le constat est clair : le cyberespace s’impose désormais comme le prolongement naturel d’une vie spirituelle ancrée dans la modernité. Un jeune fidèle confirme : “Je consulte quotidiennement les réseaux de la paroisse. À travers les messes en direct et le partage de la Parole, je réalise que la foi ne se limite pas aux murs d’un édifice : elle s’exprime pleinement dans l’espace virtuel”.
Piège du mysticisme numérique
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| Le phénomène Thích Minh Tuê et les controverses choquantes. |
| Photo : VNA/CVN |
Aujourd’hui, les institutions religieuses structurent méthodiquement leur présence en ligne.
Le portail d’information de l’Église bouddhique du Vietnam, les sites officiels, chaînes vidéo et réseaux sociaux de la Conférence des évêques, ainsi que les plateformes diocésaines, alimentent en continu le public en actualités, homélies et enseignements.
À noter également le lancement par l’Église bouddhique de l’application VBSeID, conçue pour l’identification numérique des moines et nonnes et pour la gestion administrative dématérialisée.
Selon le vénérable Thích Nhât Tu, membre permanent du Conseil d’administration de l’Église bouddhique du Vietnam, les plateformes numériques sont devenues de véritables “monastères virtuels”. L’hyperconnectivité affranchit les croyants des frontières géographiques, permettant aux fidèles du pays comme à la diaspora à travers le monde de s’unir simultanément aux grands événements spirituels. Grâce à ces outils, habitants des zones reculées, personnes à mobilité réduite ou séniors exercent leur liberté de culte avec une simplicité inédite.
En marge de ces avancées incontestables, la dématérialisation des pratiques spirituelles charrie son lot de dérives.
Dans un écosystème médiatique ouvert et décentralisé, religions séculaires et croyances populaires se retrouvent exposées à des vulnérabilités inédites, allant de l’altération des dogmes à la fragilisation de la cohésion sociale.
Pour le Dr. Vu Van Chung, enseignant à la Faculté d’anthropologie et d’études religieuses de l’Université des sciences humaines et sociales (Université nationale de Hanoï), le risque le plus insidieux réside dans la prolifération industrielle de contenus truqués générés par l’intelligence artificielle. L’émergence d’imposteurs virtuels diffusant des vidéos tronquées, déformant les doctrines ou attribuant arbitrairement des citations au Bouddha ou au Christ, érige de fausses autorités morales. Cette dérive alimente un véritable mysticisme numérique, nourrissant la mystification du clergé et exacerbant les tensions confessionnelles.
Parallèlement, des polémiques ésotériques et des phénomènes d’auto proclamation religieuse aux enseignements hétérodoxes sont instrumentalisés par des comptes malveillants. Exploitant les ressorts de la superstition, ces acteurs manipulent les esprits et sèment le trouble dans l’opinion.
Développer une immunité numérique
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| La chaîne YouTube du maître zen Thích Minh Niêm dénombre des centaines de milliers d’abonnés. |
| Photo : CVN |
La vulnérabilité du monde virtuel s’aggrave d’autant plus que des mouvements illégaux et des sectes déviantes exploitent systématiquement l’anonymat et la rapidité des réseaux sociaux. Ces plateformes se transforment alors en terrains d’endoctrinement, de prosélytisme abusif et d’escroquerie spirituelle, ébranlant la confiance sociale et perturbant la tranquillité publique dans plusieurs localités.
L’endiguement durable de ces dérives exige une réponse coordonnée et concertée, associant institutions étatiques, autorités religieuses et citoyens.
Du côté de la régulation, les organismes de tutelle préconisent plusieurs axes stratégiques. Il s’agit d’abord d’intensifier la sensibilisation afin d’élever la culture numérique du clergé et des fidèles. Parallèlement, la modernisation des outils administratifs, appuyée sur des bases de données spécialisées, doit permettre de détecter en amont les menaces et les contenus frauduleux.
Les services compétents sont également appelés à renforcer leur coopération pour neutraliser, supprimer et sanctionner sévèrement les comptes anonymes ou les canaux diffuseurs de discours haineux, de superstitions ou d’instrumentalisation politique. Dans le même temps, les pouvoirs publics continuent d’accompagner les institutions officielles en optimisant le cadre juridique et en fluidifiant les procédures, favorisant ainsi l’émergence d’espaces d’information fiables.
Du côté des institutions confessionnelles et des internautes, la construction d’une véritable auto immunité informationnelle s’avère décisive. La communication religieuse officielle doit adopter une posture proactive et moderne, en s’appropriant les formats contemporains - comme vidéos courtes ou infographies - pour occuper le terrain médiatique et court circuiter les contenus toxiques.
Concomitamment, le renforcement de l’esprit critique des utilisateurs doit faire l’objet d’une attention soutenue, notamment auprès des séniors, souvent moins familiers des codes numériques et enclins à relayer malgré eux de fausses informations. Apprendre à repérer les vidéos truquées, à vérifier les sources et à se méfier des titres racoleurs constituera autant de remparts contre les manipulations.
Lorsque chaque communauté religieuse assumera pleinement sa mission de régulation interne, déploiera des canaux rigoureux et portera des valeurs constructives, et que chaque individu aura acquis une maturité numérique accrue, le cyberespace pourra s’apaiser. Cette synergie constituera le socle indispensable à la consolidation de la concorde nationale à l’ère du numérique.
Huong Linh/CVN





