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>> Panser les blessures, repenser la vie
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Le soleil de l’après-midi filtre à travers les grandes fenêtres d’une salle de classe du Centre de conseils scolaires et d’appui à l’éducation inclusive, dans le quartier de Nghia Dô, à Hanoï. Les voix des enfants se mêlent aux encouragements des éducateurs. Au milieu de cette agitation discrète, une femme avance lentement. Chacun de ses pas exige un effort visible. Pourtant, son sourire demeure intact. La difficulté à marcher ne semble jamais avoir entamé son désir d’aller vers les autres. C’est ainsi que je rencontre Hoàng Thi Phuong.
Les premiers pas
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Le regard vif et le visage serein, elle accueille chaque enfant avec un sourire. Plus qu’une enseignante, elle est une présence rassurante, attentive aux progrès de chacun.
Avant même le début de notre entretien, son histoire dépasse le simple récit d’un combat contre le handicap. Elle raconte avant tout une manière de choisir sa vie.
Quelques instants plus tard, elle résume en une phrase ce qui guide chacun de ses choix : “La valeur d’une personne ne se mesure jamais à la distance que ses jambes peuvent parcourir, mais au nombre de personnes que son cœur peut accompagner”. Cette conviction est le fruit d’un long cheminement marqué par la souffrance, les efforts et les remises en question.
Née en 2002 dans la province de Thanh Hoa (Centre), au sein d’une famille touchée par les conséquences de l’agent orange, Hoàng Thi Phuong vient au monde sans rotules aux deux jambes. Pour la plupart des enfants, se lever, marcher ou courir est un geste naturel. Pour elle, chaque mouvement est un apprentissage de longue haleine.
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| Consacrée à son métier et à ses élèves, Hoàng Thi Phuong ne cesse d’approfondir ses compétences. |
| Photo : NVCC/CVN |
“J’ai commencé à marcher à l’âge de quatre ans. Chaque pas a été obtenu au prix de beaucoup de douleurs, d’exercices et de larmes”, raconte-t-elle calmement. Aujourd’hui encore, sa démarche reste difficile. Pourtant, lorsqu’elle évoque son enfance, elle parle moins de la douleur physique que du regard porté sur sa différence.
Comme beaucoup d’enfants en situation de handicap, elle s’est longtemps demandé pourquoi son corps ne ressemblait pas à celui de ses camarades. “Je demandais souvent à ma mère : +Pourquoi ne suis-je pas comme les autres ?+”, se souvient-elle.
La réponse maternelle orientera pourtant toute sa vie : “Tu ne seras peut-être jamais comme les autres. Mais fais en sorte de devenir une personne exceptionnelle à ta manière”.
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Enfant, elle ne comprend pas encore ces mots. Ce n’est qu’en grandissant qu’elle en découvre le véritable sens. “J’ai compris que ce qui rend une personne exceptionnelle n’est pas son handicap, mais la manière dont elle choisit de vivre avec”, relate Phuong.
Cette prise de conscience transforme progressivement son regard sur elle-même. Là où elle ne voyait qu’une faiblesse, elle commence à discerner une responsabilité. Son handicap cesse d’être uniquement une limite ; il devient une expérience qui lui permet de mieux comprendre celle des autres.
Comme beaucoup de jeunes en situation de handicap, Hoàng Thi Phuong choisit d’abord une voie que beaucoup jugent raisonnable : une formation professionnelle offrant la perspective d’un emploi stable. Autour d’elle, nombreux sont ceux qui estiment que cela suffit. Elle-même aurait pu s’en contenter. Mais une question revient sans cesse.
“Si j’accepte mes limites aujourd’hui, pourrai-je encore aider quelqu’un demain ?”. Cette interrogation finit par bouleverser ses certitudes.
Dépasser ses limites
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| Engagée au-delà de sa profession, Hoàng Thi Phuong participe régulièrement à des actions bénévoles et caritatives. |
| Photo : NVCC/CVN |
Elle quitte alors la sécurité d’une formation professionnelle pour préparer le concours d’entrée à l’université. Beaucoup estiment qu’un emploi stable constitue déjà une réussite pour une personne handicapée. Elle refuse pourtant que sa vie se résume au mot “suffisant”.
Pour elle, l’université représente bien plus qu’un diplôme. Elle lui ouvre l’accès au savoir, lui permet de rencontrer des personnes inspirantes et d’élargir sa vision de l’éducation spécialisée et du travail social. Un pari amplement réussi, couronné par une note brillante de 26,5 sur 30 au concours d’admission.
“Ce résultat de 26,5 n’est pas ce dont je suis la plus fière. Ce qui compte vraiment, c’est d’avoir vaincu ma propre peur et franchi une porte que beaucoup pensaient fermée pour moi”, confie la jeune femme.
Progressivement, son projet professionnel prend forme. Elle décide de consacrer sa vie à l’éducation spécialisée. Ce choix ne doit rien au hasard : il s’enracine dans son propre parcours. Parce qu’elle a elle-même connu les regards de pitié, les doutes sur ses capacités et les efforts constants pour faire reconnaître sa valeur, Hoàng Thi Phuong comprend intimement ce que vivent ses élèves.
Au-delà de l’enseignement, elle cherche avant tout à leur redonner confiance. “Je veux qu’ils comprennent qu’un handicap n’est jamais le point final d’une vie”, partage-t-elle.
Enseignante à Hanoï, elle poursuit aujourd’hui un master afin d’approfondir ses compétences et de mieux servir sa communauté.
Éclairer le chemin
Dans sa salle de classe, les progrès se mesurent parfois à un regard, un premier mot ou une interaction enfin retrouvée. “Je suis convaincue que l’intervention précoce ne transforme pas seulement un enfant, mais aussi l’avenir d’une famille entière”, explique Hoàng Thi Phuong.
Son propre parcours lui permet de comprendre à la fois les difficultés des enfants et les inquiétudes de leurs parents. Cette expérience guide sa pratique : partir des capacités de chaque élève plutôt que de ses limites.
“L’éducation spécialisée ne consiste pas à faire des enfants des personnes +ordinaires+. Elle vise à leur permettre de développer pleinement leurs capacités afin de vivre une vie qui ait du sens, à leur manière”, fait remarquer l’enseignante.
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| La jeune femme s’illustre également dans les compétitions handisport, où elle a remporté plusieurs distinctions. |
| Photo : NVCC/CVN |
Lorsqu’elle a commencé à exercer, tous les parents ne lui accordaient pas spontanément leur confiance. Son handicap suscitait parfois des interrogations.
“Je comprends leur inquiétude lorsqu’ils rencontrent, pour la première fois, une enseignante en situation de handicap. Ils ne s’interrogent pas seulement sur mes compétences ; ils se demandent aussi si je serai capable d’accompagner leur enfant dans la durée”, se souvient-elle. Pourtant, elle ne cherche jamais à convaincre par les paroles. Elle préfère laisser les progrès de ses élèves parler pour elle.
“Certains enfants qui ne communiquaient pas ont fini par appeler leur mère. D’autres, qui restaient constamment repliés sur eux-mêmes, ont commencé à interagir spontanément avec leur entourage. Ces progrès peuvent sembler modestes, mais ils représentent un immense chemin parcouru”, se réjouit-elle.
Peu à peu, les doutes s’effacent. “Les parents ne me regardent plus avec méfiance. Ils me considèrent comme une personne qui chemine à leurs côtés. C’est, pour moi, la plus belle des reconnaissances”, raconte Phuong. À ses yeux, la valeur d’un enseignant ne se mesure ni à son apparence physique ni à son handicap.
“La compétence d’un enseignant ne dépend pas de son handicap, mais de son amour du métier, de ses connaissances et de sa persévérance auprès des élèves”.
Un message fort
Son engagement dépasse largement les murs de la salle de classe. Membre de l’équipe de coordination du groupe Starlight, Hoàng Thi Phuong poursuit la même mission : transmettre ce qu’elle a elle-même reçu et rappeler que chacun peut devenir une lumière pour les autres.
Cette conviction se résume dans une phrase qui l’accompagne depuis des années : “Tant que l’on est vivant, on peut encore contribuer”.
Pour elle, contribuer ne signifie pas accomplir des exploits. C’est faire preuve de bienveillance, apprendre chaque jour, persévérer malgré les obstacles et tendre la main à ceux qui en ont besoin. “Lorsqu’une personne qui a reçu beaucoup d’aide devient, à son tour, celle qui aide les autres, c’est la plus belle signification de la vie”, affirme-t-elle.
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Aux jeunes porteurs des séquelles de l’agent orange, comme à toutes les personnes en situation de handicap, elle adresse un message simple : ne laissez jamais les préjugés définir vos limites. Chacun avance à son rythme ; l’essentiel est d’oser accomplir, chaque jour, un pas de plus que la veille.
Avant de nous quitter, elle confie son souhait le plus cher : “Si un jour je ne suis plus devant une classe, je voudrais que l’on se souvienne, non pas d’une femme handicapée ayant surmonté l’épreuve, mais d’une personne qui a vécu pleinement et su faire naître l’espoir à partir de ses propres épreuves. Car la valeur d’une vie ne réside pas dans ce que l’on a reçu, mais dans ce que l’on laisse derrière soi”.
Au moment de quitter le centre, je la vois rejoindre une nouvelle fois ses élèves. Sa démarche demeure lente, mais sa détermination ne faiblit jamais. Hoàng Thi Phuong n’a jamais considéré son handicap comme un point final. Elle en a fait une virgule. Une pause qui ne marque pas la fin d’une histoire, mais le début d’une vie consacrée à ouvrir le chemin des autres.
Réalisé par Diêu Thuy/CVN








