>> Transformer l’épreuve en espérance
>> Accompagner les victimes face aux défis d’aujourd’hui et de demain
>> Panser les blessures, repenser la vie
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| La Franco-Vietnamienne Trân Tô Nga a accordé au Courrier du Vietnam (relevant de l’Agence Vietnamienne d’Information) une interview exclusive sur sa lutte pour la justice en faveur des victimes de l’agent orange/dioxine. |
| Photos : Truong Trân/CVN |
Trân Tô Nga nous accueille avec cette chaleur sincère et cette simplicité caractéristiques d’une femme du Sud du Vietnam. D’une voix posée, elle déroule le récit de sa lutte pour la justice en faveur des victimes de l’agent orange/dioxine, comme au ralenti, image après image.
Née en 1942 à Sóc Trang (Sud), elle adhère très tôt à l’idéal révolutionnaire. À seulement 13 ans, elle quitte le lycée Marie Curie de Saigon (aujourd’hui Hô Chi Minh-Ville) pour rejoindre Hanoï, où elle poursuit ses études dans une école destinée aux élèves du Sud, conformément à la politique de formation impulsée par le Président Hô Chi Minh et la direction du Parti : former une génération de “graines rouges” appelée à servir la lutte révolutionnaire.
Ce qui frappe d’emblée, malgré son grand âge, c’est l’énergie qui émane encore de cette ancienne correspondante de guerre, dont l’allure conserve la vivacité de celles qui ont longtemps côtoyé la mort. Petite de taille, mais d’un courage et d’une intelligence remarquables, l’ancienne journaliste de l’Agence de presse de libération (APL, rattachée plus tard à l’Agence Vietnamienne d’Information) a passé des années sur des fronts parmi les plus meurtriers : de Cu Chi à Binh Long, en passant par la piste Truong Son, des zones fortement exposées à l’agent orange/dioxine pendant la guerre du Vietnam (1954-1975).
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| Photos : Archives/CVN |
Elle se souvient avec émotion d’un matin de 1966 à Cu Chi. Ce jour là, elle aperçoit un nuage blanc se former derrière un avion qui venait de survoler à plusieurs reprises la zone de base. Elle a alors 24 ans, vient tout juste d’arriver au front et n’est encore qu’une jeune journaliste stagiaire. Le nuage blanc la recouvrant, elle se retrouve enveloppée d’un liquide gluant. Puis l’événement s’efface presque aussitôt de sa mémoire après une simple toilette. En pleine guerre, un nuage de plus ou de moins n’a rien d’exceptionnel. Elle ignore alors qu’elle vient de devenir, elle aussi, une victime de l’agent orange/dioxine, alors même qu’elle rédige chaque jour des articles sur les opérations d’épandage de défoliants menées par l’armée américaine.
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Lorsqu’elle évoque ses compagnons tombés au combat, sa voix se brise : “Qui peut mesurer les sacrifices de notre peuple ? Je repense avec une douleur vive à ces amis disparus à jamais dans la fleur de l’âge”. Elle-même a été capturée par l’ennemi, suspendue et soumise à de terribles tortures. Mais ni les coups ni les sévices n’ont pu briser la volonté de cette journaliste de guerre. Ils ont au contraire marqué le début d’une lutte longue, éprouvante, mais d’une extraordinaire ténacité en prison.
Dans sa mémoire demeure aussi une douleur mêlée de fierté lorsqu’elle pense au sacrifice de sa mère, Nguyên Thi Tu, présidente de l’Union des femmes de libération du Sud.
“Ma mère a subi des décharges électriques pendant plus de trois heures, puis enterrée vivante. Il a fallu attendre plus de trente ans après la paix pour que ses restes soient retrouvés, avec les liens encore serrés autour des poignets, des chevilles et du corps”, raconte-t-elle, les larmes aux yeux. Un témoignage glaçant sur les crimes de guerre, mais aussi sur le courage inébranlable des femmes vietnamiennes. Les aveux mêmes des soldats américains ayant participé à la torture de la martyre Nguyên Thi Tu sont restés, pour Trân Tô Nga, comme une plaie ouverte, nourrissant sa détermination à vivre et à se battre pour l
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| Photo : Archives/CVN |
En 1968, son premier enfant naît dans les locaux de l’APL. Atteint d’une maladie mystérieuse que la médecine de l’époque ne peut soigner, l’enfant ne survivra que 17 mois et s’éteignit dans les bras de sa jeune mère. Jamais alors elle ne fait le lien avec ce nuage toxique de Cu Chi. Jamais elle ne soupçonne que la source de ce malheur inconsolable puisse être l’agent orange/dioxine.
Après la réunification du pays, Trân Tô Nga quitte la prison du régime sud vietnamien en portant dans ses bras son dernier enfant, encore nourrisson. Elle poursuit son engagement dans l’éducation, devenue enseignante puis directrice de plusieurs établissements de la mégapole du Sud, tels que Lê Thi Hông Gâm, Marie Curie et l’École normale technique de Hô Chi Minh-Ville.
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| Trân Tô Nga, la flamme qui ne s’éteint jamais. |
| Photos : VNA/CVN |
Ce n’est qu’à la retraite, au contact d’orphelins, d’enfants handicapés et d’autres victimes de l’agent orange, qu’elle prend pleinement conscience de l’ampleur du drame. La rencontre avec ces vies brisées la bouleverse profondément : tant de souffrances, mais aussi une soif de vivre intacte et un courage hors du commun. Le souvenir de son enfant disparu ressurgit. Ses propres troubles de santé apparaissent. Grâce à sa formation d’ingénieure chimiste, elle mène ses recherches et comprend qu’elle est, elle aussi, une victime de l’agent orange/dioxine.
La voix étranglée par l’émotion, la femme à la chevelure blanche confie : “Pendant des décennies, je me suis reprochée de ne pas avoir été assez prudente pendant ma grossesse, au point de laisser mourir mon enfant. Ce n’est qu’aujourd’hui que je comprends : la cause, c’était l’agent orange/dioxine”. Avant d’ajouter aussitôt : “Mais mon histoire est minuscule au regard de ce qu’ont enduré mes camarades, au regard de la tragédie vécue par les victimes que j’ai rencontrées dans tant de régions”.
Elle raconte ces enfants nés sans cerveau. D’autres qui n’émettent que des sons inhumains. Des petits qui n’ont jamais pu se lever, qui rampent au sol, à peine capables de relever légèrement la tête. Certains se cognent la tête contre les poteaux, d’autres se tordent de douleur en poussant des cris.
À ses yeux, ce crime relève d’un véritable “anéantissement des lignées”. Car, dans certaines régions, de nombreux couples renoncent à avoir des enfants par peur de donner naissance à des êtres gravement malformés ou condamnés à une vie de souffrance.
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Pour Trân Tô Nga, la retraite ne signifie pas le repos. Une nouvelle mission commence : défendre les victimes vietnamiennes de l’agent orange/dioxine. Elle fonde l’agence de voyages Liên Hông, baptisée d’après ses deux filles, Viêt Hông et Viêt Liên, afin de soutenir des actions humanitaires.
En 1993, elle s’installe en France. De là, elle accompagne des groupes de visiteurs français au Vietnam pour leur faire découvrir le pays, sa nature et son peuple. Elle guide aussi d’anciens combattants français de retour sur les lieux de la bataille de Diên Biên Phu, dont l’émotion les conduit à financer écoles et dispensaires. Des médecins français, touchés par ses récits, se rendent à Cân Tho pour opérer des centaines d’enfants atteints de bec de lièvre ou de fentes palatines, redonnant le sourire à tant de familles.
À travers son parcours, elle fait connaître les conséquences de la guerre du Vietnam dans de nombreux lieux en France, suscitant des élans de solidarité qui se traduisent par des financements pour des régions du Nord autrefois ravagées, comme Cao Bang, Diên Biên, Tuyên Quang ou Phú Tho.
En reconnaissance de son engagement au service de l’amitié franco-vietnamienne, le gouvernement français lui décerne en juillet 2004 la Légion d’honneur, au grade de chevalier. Cette distinction facilite son accession à la nationalité française. Devenue citoyenne de l’Hexagone, elle voit ses actions humanitaires prendre un nouvel essor, malgré l’âge. Et parmi ses combats, celui pour les victimes de l’agent orange/dioxine reste central.
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| Trân Tô Nga (cheveux blancs) avec des amis internationaux en soutien aux victimes de l’agent orange/dioxine. |
| Photo : VAVA/CVN |
En mai 2009, Trân Tô Nga témoigne à Paris devant le Tribunal international d’opinion consacré aux victimes vietnamiennes de l’agent orange/dioxine. Soutenue par plusieurs avocats et militants français, elle décide ensuite d’assigner en justice les entreprises chimiques américaines.
Son cas est exceptionnel : elle réunit les trois conditions permettant d’engager une telle procédure. Elle est d’origine vietnamienne et de nationalité française. Elle réside en France, pays où des avocats peuvent engager des recours internationaux pour défendre un citoyen français victime d’un autre État. Et elle est elle-même victime. Son sang affiche un taux de dioxine bien supérieur à la limite. Elle souffre d’une maladie génétique, l’alpha-thalassémie, et d’une forme extrême d’acné, la chloracné.
Lorsqu’elle entame son action en justice, le Vietnam compte déjà plus de 3 millions de victimes. Un chiffre qui lui déchire le cœur et la pousse à s’engager pleinement dans cette bataille judiciaire.
“Après 12 années de quête de justice, j’ai constaté que ce chiffre n’avait pas cessé d’augmenter. Il dépasse désormais près de 5 millions, avec des effets transmis jusqu’à la quatrième génération. Mon combat ne vise pas seulement à dénoncer l’usage de l’agent orange/dioxine. Il peut aussi servir de fondement à d’autres luttes en faveur de l’environnement”, explique t elle.
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Sa décision d’attaquer les géants américains de l’agrochimie exige bien plus qu’un courage personnel. Elle suppose un socle juridique solide, un appui technique considérable et des ressources durables pour mener un contentieux de longue haleine. Car en face se dressent de puissantes multinationales peu enclines à reconnaître leur responsabilité dans les conséquences d’une guerre dont les effets perdurent depuis des décennies.
À ses côtés se tient un collectif d’avocats français, conduit notamment par William Bourdon et Bertrand Repolt, avec l’appui d’un comité de soutien au procès. Animés par leur conscience professionnelle et un profond sens du devoir moral, ces avocats ont choisi d’intervenir bénévolement, offrant leur expertise malgré la longueur, la complexité du dossier et les nombreuses pressions entourant l’affaire.
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| Photos : VNA/CVN |
Maître William Bourdon rappelle que le procès de Trân Tô Nga ne vise pas seulement une réparation matérielle, mais constitue plus profondément une tentative de “restituer la vérité et la justice à l’Histoire”. Avec Maître Bertrand Repolt et ses collaborateurs, il consacre des années à étudier les dossiers, réunir les preuves et bâtir une argumentation juridique rigoureuse, afin d’établir la responsabilité des entreprises chimiques américaines ayant fabriqué et fourni l’agent orange/dioxine à l’armée américaine.
Le combat de Trân Tô Nga suscite aussi un large élan de solidarité internationale. Tout au long de la procédure, de nombreuses marches et manifestations sont organisées à Paris et dans d’autres grandes villes, rassemblant citoyens, organisations sociales, militants de la paix et défenseurs des droits humains. Des banderoles réclamant justice pour les victimes témoignent d’un soutien puissant au procès.
“La mobilisation de l’opinion publique française a non seulement contribué à faire pression dans le débat public, mais elle a aussi relayé un message plus large sur la responsabilité historique et la conscience humaine universelle”, souligne Pham Xuân Hung, vice-président de l’Association vietnamienne pour les victimes de l’agent orange/dioxine (VAVA). L’image de citoyens français aux côtés d’une victime vietnamienne dans un combat judiciaire aussi difficile est devenue le symbole vivant d’une solidarité internationale concrète. Elle rappelle que la lutte de Trân Tô Nga pour la justice n’est pas celle d’une femme isolée, mais l’expression d’une aspiration partagée par tous ceux qui défendent la paix et le droit.
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Le comité de soutien joue un rôle essentiel pour mobiliser les ressources de la société civile, organiser des actions de communication et rallier l’opinion publique en France comme à l’étranger. Grâce à lui, le procès ne reste pas confiné à l’aridité des procédures judiciaires : il devient une cause largement suivie, suscitant empathie et prise de conscience au sein de la communauté internationale.
Même si la procédure n’a pas encore produit les résultats espérés sur le plan judiciaire, le parcours de Trân Tô Nga et de ceux qui l’accompagnent possède déjà une portée incontestable. Il a replacé la question de l’usage des substances chimiques en temps de guerre sur la scène internationale, rappelant au monde l’une des plus grandes catastrophes humanitaires du XXe siècle, dont les séquelles persistent toujours au Vietnam.
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| Le 25 avril, une stèle en hommage aux victimes de l’agent orange/dioxine a été inaugurée au parc de Choisy, dans le 13ᵉ arrondissement de Paris. |
| Photos : VNA/CVN |
Plus encore, cette affaire renforce l’idée que la justice ne doit pas être le privilège des plus puissants. Même face à des conglomérats colossaux et à des obstacles juridiques complexes, une voix individuelle peut se faire entendre et porter loin, dès lors qu’elle rencontre une solidarité internationale résolue.
Pour le Vietnam, le soutien des avocats, du peuple français et d’autres nations constitue une démonstration éclatante de l’efficacité de la diplomatie populaire, là où l’empathie, le partage et le sens des responsabilités transcendent les différences. C’est aussi un immense encouragement pour les victimes, qui continuent chaque jour à lutter contre la maladie, les malformations et les séquelles laissées par la guerre.
Réalisé par Phuong Nga/CVN













