Agent orange/dioxine
Panser les blessures, repenser la vie

Au Village de l’amitié du Vietnam à Hanoï, les victimes de l’agent orange/dioxine avancent chacune à leur rythme vers plus d’autonomie. Chaque progrès se construit dans la patience, la bienveillance et l’apprentissage, portés au quotidien par celles et ceux qui les accompagnent.

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>> Accompagner les victimes face aux défis d’aujourd’hui et de demain

Chaque jour, les pensionnaires apprennent à devenir plus autonomes et à mieux s’intégrer dans la société.
Photo : VNA/CVN

À l’écart de l’effervescence de la capitale, au 304, rue Xuân Phuong, le temps semble suspendu. Dans les salles de classe comme dans les ateliers, chaque geste réappris, chaque sourire retrouvé est une victoire discrète sur le passé.

Attablé devant son cahier, Nguyên Van Tuân lève timidement les yeux : "Qui viendra me chercher ?". Son enseignante, Nguyên Thi Oanh, lui répond avec douceur : "Ton frère viendra te chercher".

Fils d’un ancien combattant victime de l’agent orange, Tuân, 44 ans, a les capacités intellectuelles d’un enfant de maternelle. Il s’exprime difficilement, peine à accomplir les gestes les plus simples et redoute plus que tout la solitude. Originaire de Hung Yên (Nord), il a perdu ses parents et vit aujourd’hui auprès de son frère.


Éducatrice depuis une vingtaine d’années, Mme Oanh connaît cette inquiétude récurrente : "Ce qui me touche le plus, c’est qu’il craint toujours que personne ne vienne le chercher".

À son arrivée, Tuân ne distinguait même pas les couleurs. Il lui a fallu un mois pour reconnaître le rouge. "Pour beaucoup, cela paraît insignifiant. Pour lui, c’était une immense victoire".

Chaque matin, il persiste à se rendre en classe où il apprend à reconnaître une couleur, à tenir un crayon, à accomplir des gestes quotidiens qui peuvent sembler anodins mais qui constituent à son échelle de véritables avancées face aux séquelles laissées par la guerre.

Dans une salle voisine, Nguyên Thi Loan répète inlassablement les mêmes gestes avec ses apprentis. Préparer du riz, laver des légumes ou cuisiner une soupe peut demander des semaines, parfois des mois. "Rien que le fait de se rincer la bouche puis de recracher l’eau au lieu de l’avaler peut prendre trois à quatre mois", explique t elle.

Quelques mètres plus loin, Trân Thi My Duyên, 18 ans, peut désormais se laver seule les cheveux. À son arrivée, ses tremblements étaient tels qu’elle ne pouvait tenir un verre. La rééducation lui a permis de réapprendre ces gestes quotidiens.


Selon Nguyên Ngoc Dung, directeur du Village, ces progrès ont une valeur inestimable  : "Beaucoup de victimes n’avaient jamais cuisiné avant d’arriver ici. Lorsqu’elles rentrent chez elles pour le Têt et préparent un repas pour leurs parents, les familles nous appellent, bouleversées. Pour elles, ce simple repas représente un bonheur immense".

Ici, préparer un repas ou se laver les cheveux n’est pas une simple routine. C’est retrouver, peu à peu, la possibilité de mener sa propre vie.

Depuis près de 30 ans, éducateurs, soignants et "mères de cœur" accompagnent les victimes vers plus d’autonomie.

Lorsque les cours prennent fin, les pensionnaires regagnent les résidences où ils vivent à l’année. Derrière chaque porte, une "mère" les attend.

Dans la résidence T3, Nguyên Thi Tuyêt enchaîne des journées sans répit. Certains résidents sont aveugles, d’autres muets, d’autres encore, à plus de 40 ans, doivent être nourris à la cuillère ou aidés pour s’habiller ou faire leur toilette. "Chacun porte une histoire douloureuse. Certains ont perdu leurs parents, d’autres n’ont plus de famille capable de les prendre en charge. Notre priorité est de leur offrir un cadre stable et rassurant".

Une crise d’épilepsie, une insomnie ou une hospitalisation suffisent à bouleverser le quotidien. Ici, les journées ne s’arrêtent pas lorsque la nuit tombe. L’engagement de Mme Tuyêt est aussi personnel : son propre enfant est victime de l’agent orange.


Pour Bùi Thi Thành, "mère" de la résidence T5, le travail se poursuit même à l’hôpital. "Pendant la pandémie de COVID 19, nous sommes restées des jours, parfois des semaines, auprès des malades hospitalisés. Certains souffrent de handicaps très lourds et nécessitent une présence permanente. Quand leurs proches ne peuvent pas venir, nous restons avec eux".

"Notre mission ne consiste pas seulement à soigner mais à offrir à chacun la possibilité de gagner en autonomie et de trouver sa place dans la société", résume M. Ngoc Dung.

Le Village ne se contente pas de prodiguer des soins, mais propose un accompagnement global : soutien psychologique, rééducation psychomoteur, enseignement spécialisé et formation professionnelle. Six classes adaptées et cinq ateliers - couture, broderie, informatique, confection de fleurs artificielles et tissage Saori - permettent aux pensionnaires de progresser vers l’autonomie.

Chaque année, près de 120 enfants y sont accompagnés, tandis que 600 anciens combattants bénéficient de séjours de réadaptation. Le Village agit en coopération avec des hôpitaux, des universités et de nombreux partenaires vietnamiens et internationaux, pour offrir aux victimes un soutien toujours plus adapté.


Texte et photos : Thao Nguyên/CVN

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