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| Photo : TTO/CVN |
À l’intersection des rues Pasteur et Vo Thi Sau, dans le cœur animé de Hô Chi Minh-Ville, les passants s’arrêtent, intrigués. Sur le trottoir, le béton sert de bureau, un réverbère de lampe de travail. Un Occidental et une fillette de neuf ans sont penchés côte à côte au-dessus d’un cahier d’écolière. Les scooters vrombissent, la ville s’agite : eux n’entendent plus rien.
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Christopher, que tout le monde appelle simplement Chris, a 35 ans. Originaire d’Angleterre, il s’est installé au Vietnam il y a un an pour son travail. Un soir, en traversant ce carrefour, quelque chose l’a arrêté net : une petite fille et sa mère, assises sous un feu tricolore, penchées en silence sur un livre scolaire.
Thanh Hiên a 9 ans. Chaque soir, après l’école, elle accompagne sa mère, Mai Anh, 44 ans, qui vend des billets de loterie dans ce quartier depuis quatre ans. Ce soir-là, le regard de Chris s’est posé sur la fillette studieuse, et quelque chose s’est décidé en lui.
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Depuis, la scène se répète deux fois par semaine, avec une régularité presque métronomique. Chris arrive toujours à l’heure. Il enseigne l’anglais, mais aussi des compétences de la vie quotidienne. Il se montre exigeant, avec Hiên comme avec lui-même. Mai Anh, assise un peu en retrait, n’ose jamais interrompre la leçon.
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| Pas de tableau noir, pas de climatisation, juste un petit pupitre en plastique, quelques cahiers et une volonté de fer. À leurs côtés, Mai Anh, la mère de Hiên, veille elle aussi attentivement sur sa fille. |
| Photo : TTO/CVN |
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Deux heures de cours sous la lueur jaunâtre des réverbères. Le sol cimenté fait office de bureau ; les cahiers, posés sur les genoux, tremblent parfois sous le souffle des autobus. Autour d’eux, la ville pulse. Eux ne voient que les pages.
Mai Anh vend chaque jour environ 300 billets de loterie. La famille rentre parfois après 23 heures, dans une chambre louée située à deux kilomètres de là.
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| Chris et son élève, penchés sur leurs livres tandis que Mai Anh continue de gagner sa vie : une scène insolite et émouvante au cœur du tumulte incessant d’Hô Chi Minh-Ville. |
| Photo : TTO/CVN |
La mère de Hiên ne sait pas toujours comment remercier ce professeur bénévole. Alors, certains soirs, elle lui offre une part de banh chung (gâteau de riz gluant) ou un verre de jus de canne à sucre fraîchement pressé. Et Chris, sans jamais rechigner, accepte chaque geste avec enthousiasme.
La famille de Hiên porte un lourd destin. Elle est la benjamine de trois sœurs : l’aînée s’est mariée à 25 ans ; la cadette, atteinte d’épilepsie, accompagne elle aussi sa mère dans les rues. Le père a perdu son emploi après la pandémie de COVID-19 et conduit désormais un moto-taxi. Pourtant, Hiên, chaque soir après l’école, ouvre ses cahiers sur ce trottoir, comme si rien ne pouvait lui enlever cette habitude.
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| Photo : TTO/CVN |
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La scène a été immortalisée par des passants ainsi que par un photographe du journal Tuôi Tre. Partagée sur les réseaux sociaux, l’histoire a suscité une vague d’émotion qui a rapidement franchi les frontières : des centaines de milliers de vues et des milliers de commentaires venus des quatre coins du monde.
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Des expatriés ayant vécu au Vietnam témoignent également. Scott Fries se souvient de ses matinées au parc Lê Van Tam, où des étudiants venaient spontanément lui demander de pratiquer l’anglais. Maja Julia, habitante de Berne, évoque quant à elle un souvenir précieux au bord du lac Hoan Kiêm, à Hanoï, où des enfants l’avaient abordée de la même façon : "Malgré nos difficultés à communiquer, nous avons partagé un moment magnifique".
Au Vietnam, les réactions sont tout aussi chaleureuses. La lectrice Quynh écrit : "Un étranger venu de loin, portant dans son cœur une immense chaleur humaine pour les vies difficiles d’ici. L’humanité n’a vraiment pas de frontières".
La lectrice Phuong voit dans cette classe improvisée sur le trottoir "une douce note de musique au cœur de la ville". Et Khiêt conclut : "Ces gestes de bonté rendent le monde plus chaleureux et plus vivable".
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En juin prochain, Chris rentrera en Angleterre. Son départ est acté, mais ses projets restent encore flous. Ce qu’il sait avec certitude, c’est qu’il espère revenir.
"J’aime profondément le Vietnam. Nous, les Occidentaux, pourrions apprendre beaucoup du patriotisme de ce peuple. J’ai lu l’histoire de votre résistance, votre ténacité : c’est quelque chose d’admirable. Hô Chi Minh-Ville m’a offert des expériences inoubliables, et j’espère avoir l’occasion d’y revenir bientôt", confie le jeune Britannique.
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| Chris goûte pour la première fois du jus de canne à sucre, un petit cadeau offert par la mère de Hiên. Il confie apprécier particulièrement la cuisine et les boissons vietnamiennes. |
| Photo : TTO/CVN |
Quant à Hiên, interrogée sur ses rêves, ses yeux s’illuminent aussitôt : elle veut devenir médecin. Sa mère murmure alors, réaliste, que les études de médecine sont longues et coûteuses. Hiên se reprend : "Alors peut-être professeure, c’est beaucoup moins cher"
Mai Anh regarde sa fille avec une tendresse mêlée d’inquiétude. Elle sait ce que coûte la vie. Mais elle sait aussi qu’une enfant qui rêve encore est une enfant qui peut encore aller loin.
Et sous les lampadaires du carrefour Pasteur - Vo Thi Sau, soir après soir, Chris continue de veiller sur cette flamme - jusqu’en juin, et peut-être bien au-delà.
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| Photo : TTO/CVN |
Hông Anh/CVN














