Le peintre Lê Trí Dung fait galoper ses chevaux

Depuis quatre décennies, Lê Trí Dung a donné vie à plus de 3.000 figures équestres. Qu’il s’exprime sur papier, toile, huile ou laque, chaque support devient un espace de liberté où l’animal incarne souffle et énergie, révélant l’âme indomptable et l’esprit résilient du Vietnam.

>> L’artiste Lê Tri Dung et ses chevaux sacrés

>> L’artiste Lê Tri Dung et ses chevaux sacrés

Nous rencontrons le peintre Lê Trí Dung par un bel après midi de fin d’année. Dans sa petite pièce d’une quinzaine de mètres carrés, il nous accueille avec une simplicité et une bienveillance désarmantes. L’endroit, rempli de toiles - la plupart consacrées aux montures -, de livres, d’objets anciens et de souvenirs précieux, évoque un musée intime, gardien de la mémoire vivante d’un artiste hors du commun.

Il verse lentement le thé au lotus, dont le parfum délicat enveloppe l’atmosphère d’une douce sérénité. Assis dans sa chaise en rotin, le vieil homme s’affaisse légèrement, le regard perdu au loin, comme s’il faisait remonter les souvenirs de ses années de soldat.

Né en 1949 dans une famille d’artistes de tradition, Lê Trí Dung hérita très tôt de la passion de son père, Lê Quôc Lôc (1918-1987). Celui-ci est reconnu comme l’un des plus grands maîtres de la laque traditionnelle du XXe siècle et pionnier des beaux-arts vietnamiens modernes, distingué à titre posthume par le Prix Hô Chi Minh pour les lettres et arts en 2000, considéré comme la plus haute distinction nationale.

Durant les heures les plus sombres de la guerre du Vietnam, l’étudiant de l’Université des beaux arts répondit à l’appel de la Patrie et troqua ses pinceaux contre les armes. Il endura les combats les plus éprouvants à Quang Tri (Centre), avant de rejoindre la Brigade blindée 203, qui pénétra dans le Palais de l’Indépendance le 30 avril 1975, contribuant ainsi à la victoire éclatante de la campagne historique de Hô Chí Minh.

Les années de guerre restent gravées dans la mémoire de l'artiste peintre Lê Trí Dung.
Photo : Hông Anh/CVN

Ces années de combat lui offrirent une matière humaine et artistique d’une rare puissance. Son œuvre Vuot trong điêm (Surmonter le point clé), réalisée en laque poncée en 1974, en témoigne avec force : un char surgit dans la lumière rougeoyante du crépuscule, écrasant la route de ses chenilles, son canon dressé au cœur d’un paysage noyé de fumée et de flammes. Conservé aujourd’hui au Musée des beaux arts du Vietnam, ce tableau demeure l’une de ses créations les plus emblématiques sur le thème de la guerre.

Après la guerre, il quitta l’armée et se maria. Mais une inquiétude persistait : son épouse ne parvenait pas à avoir d’enfant. Ayant combattu à A Luoi, dans la province de Thua Thiên Huê (Centre), région stratégique de la route de Hô Chí Minh, il aurait été exposé à l’agent orange, répandu massivement par l’armée américaine. "Deux tiers des soldats stationnés dans cette zone furent contaminés. Beaucoup restèrent sans descendance, ou virent leurs enfants naître avec des malformations", raconte t il.

L’artiste peintre poursuit le récit de son parcours d’une voix douce et posée. La joie revint pourtant en 1978 avec la naissance de son premier fils, en parfaite santé. C’était l’année du Cheval, et c’est dans ce contexte intime qu’il peignit sa première toile consacrée à cet animal. "Dans cette œuvre, le cheval n’est pas représenté au galop, mais debout, immobile, la tête levée vers le ciel. Les tons bleus symbolisent la paix", se souvient il. À l’évocation de ce souvenir, nous ressentons tous la sérénité de l’ancien combattant accueillant enfin le bonheur familial, après des années de combats.

Depuis lors, l’animal est devenu le fil conducteur de son œuvre. "Je crois que Lê Trí Dung a consacré toute sa vie à la peinture des chevaux", estime l’historien Ta Ngoc Liên. Ce choix fut aussi influencé par les difficultés économiques de l’époque des subventions budgétaires. "Il fallait peindre pour vivre", reconnaît l’artiste.

Un jour, un couple américain choisit la grande toile Quân doanh Tu Công (Le camp militaire du général Tu Hai), inspirée de l’Histoire de Kiêu (Truyên Kiêu) du grand poète Nguyên Du (1766 1820). Ce ne furent pas les deux personnages principaux qui les séduisirent, mais la silhouette d’un destrier relégué à l’arrière plan. "J’aime particulièrement le cheval que vous avez peint. Il est éthéré et porte l’empreinte d’une identité vietnamienne très marquée. J’ai vu bien des œuvres équines dans de nombreux pays, mais celle ci est unique, sans équivalent ailleurs !", déclara le client.

La toile met en scène le majestueux Tu Hai serrant Thúy Kiêu dans ses bras, sous une nuit baignée de clair de lune. La jeune femme joue du tì bà (luth à quatre cordes), dans une atmosphère intime et silencieuse. "C’est un moment très beau, où deux cœurs se comprennent et s’unissent pour partager. Cette scène n’est pas décrite dans +Truyên Kiêu+. Je l’imagine et j’aime beaucoup la représenter. Mais en tant que général, Tu Hai doit nécessairement être associé à un cheval. C’est pourquoi, derrière lui, apparaît l’ombre de cet animal de guerre", explique l’artiste.

Lê Trí Dung s’interrogea longtemps sur la manière de se distinguer des artistes chinois et européens.

En Europe, la peinture équestre à l’huile atteint un haut niveau technique, explorant volume et lumière jusque dans les moindres détails, des crins de la crinière à chaque poil du pelage, afin de restituer fidèlement l’animal.

En Asie, les chevaux chinois jouissent d’une grande renommée, notamment grâce à Xu Beihong (1895 1953), qui étudia en France et intégra des apports occidentaux aux techniques traditionnelles. "De retour en Chine, il se consacra à la représentation équine, enrichissant le lavis de subtils jeux d’ombre et de lumière. Ses créations étaient d’une beauté remarquable, offrant à cette technique une dimension nouvelle, à la fois originale et profondément esthétique", souligne avec admiration Lê Trí Dung.

"Un artiste doit chercher son propre style. C’est l’une de ses tâches les plus importante, et je dois beaucoup y réfléchir", confie le maître. Fier des arts traditionnels vietnamiens, il revendique l’héritage des estampes de Hàng Trông (Hanoï) et de Ðông Hô (Bac Ninh). Les premières, aux couleurs vives, accompagnent le Nouvel An lunaire ; les secondes, issues d’un village au bord de la rivière Ðuông, sont imprimées par superposition de planches gravées, chaque couleur ayant sa matrice.

"À travers ces deux traditions de l’art urbain et rural du Vietnam, nous héritons d’un trésor immense. Lorsque je peins, je cherche à transmettre l’âme et la personnalité de ces imageries populaires, sans aucune influence chinoise ni européenne", affirme t il avec fierté.

Dans ses créations, les montures ne sont jamais figées : elles galopent, bondissent, s’élancent. Lê Trí Dung revendique le Cheval Sacré : "Le Cheval Sacré doit voler et ne se reposer que rarement ; s’il s’arrête, ce n’est qu’un cheval ordinaire !".

Les années passées dans l’armée l’ont profondément marqué. "Je servis dans une brigade blindée, où l’on comparait souvent les chars à des chevaux de fer. Lors des combats, ils devaient être en avant garde pour encaisser les tirs. En cas de pertes, les soldats se trouvaient en première ligne. Quand ces engins accéléraient, ils devenaient redoutables", raconte l’ancien combattant.

Œuvres de Lê Trí Dung présentées dans son exposition personnelle "Cheval sacré".
Photo : Vân Anh/CVN

L’animal est devenu pour lui une source d’inspiration inépuisable. Il admire la beauté de chacune de ses parties - la tête, la crinière, le cou, la queue, les jambes - à l’exception du ventre, raison pour laquelle ses représentations portent toujours la selle.

Son pinceau s’élance comme une crinière au galop, porté par le souffle invisible du vent. À chaque trait surgit une silhouette incandescente, porteuse d’élan vital et de puissance. Ses tableaux, dynamiques et vibrants, dépassent la simple figuration pour incarner l’âme vietnamienne. "Le cheval représente aussi l’esprit libre, la détermination, la vaillance et la fidélité", ajoute t il.

En quatre décennies, le peintre a donné vie à plus de 3.000 silhouettes équestres, s’imposant comme le maître incontesté du genre au Vietnam. À travers cet impressionnant corpus, "Lê Trí Dung a bâti un héritage original. Ses chevaux ne sont pas de simples représentations : ils incarnent l’âme et l’esprit du pays, reflètent l’artiste lui même dans chaque coup de pinceau. Chaque tableau est une histoire, une émotion, invitant le spectateur à s’immerger dans l’univers majestueux et contemplatif des montures au galop", souligne l’Association du Patrimoine.

En quatre décennies, Lê Trí Dung a créé plus de 3.000 peintures équestres.
Photo : Vân Anh/CVN

Ses créations lui ont valu des surnoms évocateurs : "le vieux berger de chevaux", "le guerrier solitaire"… autant d’appellations poétiques qui traduisent la singularité d’un parcours entièrement consacré à cet animal.

Ce dont il est le plus fier, c’est que, malgré leur nombre, aucune monture ne se ressemble. Certaines bondissent sous la clarté lunaire, d’autres secouent leur crinière au milieu des roseaux, d’autres encore se tiennent fièrement sous une branche de pêcher en fleurs. Mais une constante demeure : chaque figure est robuste, débordante de vitalité et d’énergie. La liberté de ces silhouettes semble déborder du cadre, au point que le spectateur croit sentir le souffle du vent ou entendre les sabots résonner sur une route déserte. Une telle intensité expressive témoigne du talent singulier du peintre.

"Lê Trí Dung a mis tout son cœur et sa créativité au service de la représentation de milliers de chevaux aux formes et aux couleurs variées. Il a ainsi donné naissance à une cavalerie magique, capable de conquérir aussi bien les peintures anciennes que modernes", estime Peter Pho - écrivain Phó Ðuc An.

Ses montures se déclinent dans une vaste palette chromatique. La figure humaine y apparaît rarement, car, selon l’artiste, l’animal incarne déjà l’homme. Ses compositions intègrent également des éléments naturels : branches d’abricot éclatantes, lune changeante, herbes ondulantes, roseaux blancs, fleurs de lotus parfumées… Autant de symboles familiers de l’esthétique vietnamienne, subtilement réinterprétés dans son univers pictural.

Lê Trí Dung s'exprime lors de son exposition personnelle "Thánh Ma" (Cheval sacré), inaugurée à l’occasion du Nouvel An lunaire du Cheval 2026.
Photo : Vân Anh/CVN

Bien que son père ait été un maître incontesté de la laque, Lê Trí Dung choisit une autre voie. Il explique que cette technique exige une minutie extrême et un temps de réalisation trop long pour son tempérament. "Je réfléchis beaucoup avant de peindre, mais une fois lancé, je dois aller vite pour saisir l’instant de grâce", confie t il. Cette spontanéité maîtrisée confère à ses chevaux leur puissance et leur élan singuliers.

Le temps s’écoule impercep-tiblement dans son atelier. Nous demeurons immergés dans l’univers artistique du vieux maître. Avec attention, il nous sert une nouvelle tasse de thé, puis nous présente son ouvrage Ngua (Cheval), recueil de 178 peintures publié en novembre dernier par l’Association du Patrimoine. Ce livre constitue une synthèse éloquente de plusieurs décennies de création et témoigne de l’ampleur de son œuvre.

Lê Trí Dung est surnommé le "berger de chevaux".
Photo : Hông Anh/CVN

De nombreux artistes, chercheurs et critiques y livrent leurs appréciations. Trân Thanh Tùng, fondateur de l’Association du Patrimoine, écrit : "Depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, d’innombrables peintres ont représenté des chevaux, mais ceux de Lê Tri Dung se distinguent par une singularité saisissante. Ses œuvres dépassent les canons de la figuration et s’affranchissent des conventions. En les contemplant, on a l’impression que ses animaux se libèrent de la matière, s’évadent et se métamorphosent dans une dimension presque irréelle. Après de longues années de recherche et de création ininterrompues autour de ce thème, il semble avancer seul sur une voie singulière, tel un guerrier accompagné de sa monture, combattant pour ses idéaux".

Ces paroles rejoignent les sentiments du peintre lui même, exprimés dans son poème :

"Un homme, un cheval, une lance

Un cœur ardent, un regret persistant

Un manteau usé, une lune fanée

Un chemin ancien, un champ de bataille".

Le sculpteur Lê Dinh Bao apprécie : "Suivant sa propre voie, ses œuvres, d’inspiration asiatique, sont uniques et originales… Seuls les grands noms de la peinture, animés d’une volonté tenace, peuvent atteindre un tel niveau. On peut affirmer que l’artiste s’est hissé à un rang reconnu dans la région Asie Pacifique".

Selon l’Association du Patrimoine, le talentueux "berger de chevaux" sait aussi "insuffler une âme aux 12 animaux du zodiaque". Avant de nous quitter, Lê Trí Dung dévoile une toile consacrée à l’ensemble du cycle zodiacal pour l’année 2026, où le cheval occupe la place centrale. Il annonce également une exposition prévue pour le Nouvel An lunaire. Son enthousiasme créatif demeure intact, à l’image du courage d’un combattant affrontant les instants décisifs de la guerre.

Vân Anh/CVN

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