"La langue vietnamienne est l’âme de la culture"

Avec la Résolution n°23-NQ/TW, les Vietnamiens de l’étranger sont désormais considérés non seulement comme une "partie inséparable" de la communauté nationale, mais aussi comme une ressource stratégique du pays.

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La Docteure Hoàng Thi Hông Hà, ethnologue, ambassadrice de la langue vietnamienne 2025. Photo : NVCC/CVN

Pour la Docteure Hoàng Thị Hồng Hà, ethnologue, ambassadrice de la langue vietnamienne 2025 et engagée depuis de nombreuses années dans la promotion du patrimoine vietnamien en France, cette nouvelle approche ouvre la voie à un rôle plus actif des Vietnamiens de l’étranger dans la transmission de la culture et le rayonnement du Vietnam. Elle souligne notamment l’importance de la langue, du patrimoine et de la mobilisation des jeunes générations pour construire des passerelles culturelles durables entre le Vietnam et le monde.

La Résolution n°23-NQ/TW définit les Vietnamiens de l’étranger comme une "partie inséparable" de la communauté des ethnies vietnamiennes et comme une ressource stratégique du pays. Au regard de la réalité de la communauté vietnamienne en France, comment évaluez-vous cette évolution dans la manière de considérer les Vietnamiens de l’étranger, et quelle signification revêt-elle pour eux ?

Le changement le plus important et le plus profond réside précisément dans cette évolution de perspective : lorsque les Vietnamiens de l’étranger ne sont plus seulement considérés comme une "partie inséparable" de la communauté nationale, mais qu’ils sont désormais reconnus comme une ressource stratégique, leur position se trouve placée dans une dynamique résolument nouvelle et plus proactive.

Forte de plusieurs années d’engagement auprès de la communauté vietnamienne en France, je considère que cette ressource ne doit pas être évaluée uniquement à l’aune des chiffres économiques, des flux d’investissement ou des connaissances scientifiques et technologiques. Il existe une ressource stratégique particulièrement singulière et à fort potentiel : la ressource culturelle.

Les Vietnamiens de l’étranger vivent, par nature, dans deux espaces culturels à la fois. Nous portons en nous un attachement profond à nos racines, tout en maîtrisant pleinement la langue, les modes de pensée, les codes de réception et les valeurs de la société dans laquelle nous vivons. Cette position unique à la croisée de deux univers fait des Vietnamiens de l’étranger des "passerelles culturelles" naturelles et durables entre le Vietnam et le monde.

Des années de recherche et d’actions de promotion de la culture vietnamienne en France m’ont permis de constater une chose : le public français et international ne se sent véritablement inspiré par le Vietnam et ne crée un lien profond avec lui que lorsqu’il découvre la culture vietnamienne de manière directe, authentique et approfondie. Une représentation patrimoniale, une exposition, un ouvrage artistique, un programme consacré au Têt traditionnel ou encore un espace d’immersion destiné aux enfants peuvent parfois susciter une émotion et une proximité naturelles et chaleureuses que les formes de communication traditionnelles peinent à créer.

Ainsi, la principale signification de cette nouvelle approche pour les Vietnamiens de l’étranger est la suivante : nous ne sommes plus seulement des "bénéficiaires de l’attention ou de la mobilisation", mais nous sommes devenus des acteurs à part entière, capables de créer avec le pays, de l’accompagner et de raconter l’histoire du Vietnam au monde.

La Résolution fixe pour objectif de promouvoir le rôle des Vietnamiens de l’étranger en tant qu’"ambassadeurs de la culture, du pays et du peuple vietnamiens". Forte de votre expérience dans la recherche et la promotion du patrimoine vietnamien en France, quelles sont, selon vous, les valeurs culturelles vietnamiennes les plus à même de convaincre et de toucher le monde ?

Je suis particulièrement sensible à la notion d’"ambassadeur culturel" évoquée dans la Résolution. À mes yeux, un "ambassadeur culturel" n’est pas nécessairement un titre officiel ni une fonction administrative. Chaque Vietnamien de l’étranger, à travers son mode de vie, sa manière d’être et sa fierté lorsqu’il parle de son pays d’origine, est déjà et peut être un ambassadeur culturel vivant.

La Docteure Hoàng Thi Hông Hà à l'exposition "Nguyên Ai Quôc-Hô Chi Minh, un itinétaire pour la paix et l'indépendance nationale sur le sol français", au mois de juin dernier en France. 
Photo : NVCC/CVN

D’après mon expérience en France, les valeurs culturelles qui touchent le plus profondément nos amis étrangers ne résident pas dans ce qui est spectaculaire ou grandiose, mais dans des valeurs identitaires, porteuses d’histoires profondes et incarnées par l’image de l’être humain.

Le Vietnam possède un patrimoine d’une richesse inestimable : musique, arts du spectacle, croyances, fêtes, gastronomie, artisanat, costumes, littérature et savoirs populaires. Dans le cadre de mon travail sur différents patrimoines, notamment la pratique du then des Tày, Nùng et Thái, j’ai constaté que le public international est particulièrement séduit lorsqu’il ne se contente pas de "regarder" une représentation, mais peut accéder à la profondeur de la vie spirituelle de la communauté : comprendre pourquoi ce patrimoine existe, ce qu’il signifie et quelle philosophie de vie le peuple vietnamien y a inscrite.

Par ailleurs, nous devons présenter un Vietnam à la fois riche de ses traditions et animé par une formidable énergie créative contemporaine. Préserver ne signifie pas enfermer la culture dans le passé, mais lui permettre de continuer à vivre et à respirer au rythme de la société actuelle.

Enfin, la langue vietnamienne est l’âme de la culture. Dans chaque mot, chaque proverbe, chaque manière de s’adresser à autrui se trouve tout un univers de représentations de la famille, de la communauté et de l’existence humaine. C’est pourquoi la promotion de la culture et la préservation de la langue vietnamienne à l’étranger sont deux démarches qui doivent toujours aller de pair et ne peuvent être dissociées.

La Résolution insiste particulièrement sur la préservation de la langue vietnamienne et de l’identité culturelle, notamment auprès des jeunes générations. Selon vous, quel est le principal défi et comment devons-nous aborder cette question ?

Le principal défi pour les deuxième et troisième générations vivant à l’étranger n’est pas simplement de savoir si elles "connaissent ou non le vietnamien", mais de faire en sorte qu’elles sentent que la langue vietnamienne et la culture vietnamienne ont réellement une place et une valeur dans leur vie personnelle.

Un enfant né et grandi en France pense, étudie, communique et construit principalement son avenir en français. Si nous lui imposons simplement une injonction du type : "Tu es Vietnamien, donc tu dois apprendre le vietnamien", l’apprentissage risque de devenir, malgré nous, une charge et une obligation.

Je pense qu’il faut inverser notre approche : créons des raisons qui donnent aux jeunes l’envie de retrouver et d’utiliser spontanément le vietnamien.

Une classe de la langue vietnamienne en France. 
Photo : UGVF/CVN

La langue vietnamienne doit leur parvenir de la manière la plus naturelle possible : à travers l’atmosphère chaleureuse du Têt traditionnel, la Fête de la mi-automne, un concours de dessin, une chanson émouvante, un plat qu’ils aiment, un voyage au Vietnam à la découverte de leurs racines ou encore les histoires racontées par leurs grands-parents. Lorsque le vietnamien est associé à de beaux souvenirs d’enfance, à l’affection familiale et à la fierté des origines, le désir de l’apprendre et de le préserver naît tout naturellement.

L’expérience des activités communautaires en France le confirme : il est impossible d’enseigner le vietnamien indépendamment de la création d’un espace culturel vietnamien. La famille constitue le premier cadre, mais elle ne peut agir seule. Nous avons besoin d’un écosystème étroitement connecté réunissant les familles, les associations, les classes de langue, les institutions culturelles et les jeunes eux-mêmes.

Ce que je souhaite avant tout, c’est que les jeunes générations n’aient jamais à se sentir tiraillées entre le choix d’"être Français" ou d’"être Vietnamien". Elles peuvent parfaitement s’intégrer avec confiance, grandir au sein de la société dans laquelle elles vivent et être en même temps fières de porter en elles leur héritage et leurs origines vietnamiennes. Cette diversité culturelle, lorsqu’elle est correctement nourrie, constitue une formidable force.


Du point de vue d’une personne directement engagée auprès de la communauté vietnamienne en France, si vous deviez choisir une action qui pourrait être mise en œuvre immédiatement pour faire entrer la Résolution n°23 dans la vie de la communauté, laquelle privilégieriez-vous ? Et qu’attendez-vous le plus de cette nouvelle politique dans les années à venir ?

Si je devais choisir une action prioritaire qui pourrait être mise en œuvre immédiatement dans mon domaine, je proposerais : la création d’un réseau de connexion concret autour de la langue et de la culture vietnamiennes destiné aux jeunes Vietnamiens de l’étranger.

Nous ne partons pas de zéro. En France comme ailleurs, un écosystème composé d’associations, de classes de langue, de chercheurs, d’artistes et de parents engagés existe déjà. Il faut maintenant relier ces "maillons" indépendants afin de créer un réseau commun permettant de partager les programmes pédagogiques, les méthodes d’enseignement, les modèles efficaces et les ressources nécessaires à leur mise en œuvre.

Parallèlement, notre approche doit se moderniser. Les jeunes générations sont nées à l’ère numérique. En complément des cours traditionnels, nous devons investir dans le développement de produits culturels numériques : applications d’apprentissage, films, musique, livres interactifs, concours en ligne et programmes de colonies ou de séjours immersifs au Vietnam. Il faut permettre aux jeunes de vivre dans un espace culturel vietnamien, et pas seulement d’étudier la culture comme une matière théorique.

Ma principale attente vis-à-vis de la Résolution n°23 est que, dans cet esprit d’"accompagnement et de création", puisse s’établir une relation à la fois équilibrée, durable et profondément étroite entre le pays et la communauté vietnamienne à l’étranger.

Sur le plan culturel en particulier, j’espère qu’à l’avenir, chaque jeune d’origine vietnamienne dans le monde ne considérera pas seulement la culture vietnamienne comme un héritage transmis par ses parents, mais aussi comme un capital culturel vivant - un capital qu’il a lui-même le droit de développer, de réinventer et de porter avec fierté tout au long de son parcours pour devenir un citoyen du monde.

Alors, l’objectif de faire des Vietnamiens de l’étranger des "ambassadeurs culturels" prendra tout son sens : il ne s’agira plus seulement de quelques personnalités emblématiques, mais de millions de Vietnamiens à travers le monde qui, chacun à leur manière, contribueront inlassablement à faire connaître le Vietnam, à le faire aimer et à lui faire gagner le respect qui lui revient sur la scène mondiale.

Propos recueillis par Thanh Tuê/CVN

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