Hanoï : de son passé millénaire naît la ville de demain

Hanoï entre dans une profonde mutation urbaine où campus historiques, cités collectives et espaces verts deviennent les clés d’un nouvel équilibre. La capitale cherche à se moderniser tout en préservant sa mémoire millénaire et son identité culturelle unique.

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Le lac Hoàn Kiêm et le pont Thê Huc, symboles emblématiques du patrimoine culturel et historique de Hanoï, au cœur de la préservation du paysage urbain de la capitale.
Photo : VNA/CVN

Au rythme du développement accéléré d’une métropole qui se projette désormais à l’échelle d’un siècle, Hanoï est engagée dans une vaste restructuration urbaine sans précédent. Les anciens campus universitaires, les quartiers de logements collectifs hérités du siècle dernier, les parcs, jardins publics et espaces verts qui façonnent le paysage de la capitale sont aujourd’hui au cœur de nouvelles réflexions d’aménagement.

Mais l’enjeu pour Hanoï ne se résume pas à l’ouverture de nouvelles voies de circulation, à la construction de ponts ou à l’émergence de quartiers modernes. Le véritable défi consiste à faire évoluer la ville sans renoncer à ce qui constitue son identité profonde, celle d’une capitale millénaire riche d’histoire et de culture.

Car derrière chaque amphithéâtre, chaque cité collective, chaque espace public végétalisé se cachent des strates de mémoire qui contribuent à façonner l’âme même de la ville.

Souvenirs urbains

Dans la cité collective de Dông Xa, anciennement un quartier d’habitation des artistes et des cadres culturels de Hanoï, l’enfance de la compositrice Giang Son s’est déroulée entre les cours communes, les jeux d’enfants et une atmosphère artistique unique.

Les anciens ensembles résidentiels de Hanoï, témoins de la mémoire urbaine et de la vie communautaire de plusieurs générations.
Photo : CTV/CVN

Les chants, les répétitions musicales, les représentations de chèo (théâtre populaire) et de tuông (théâtre classique) organisées par les familles d’artistes sont devenus une part indissociable de son univers. Des années plus tard, ces souvenirs continuent de vivre dans ses créations musicales, de Giấc mơ trưa (Le rêve de midi) à Hà Nội 12 mùa hoa (Hanoï, 12 saisons de fleurs), mais aussi dans sa Symphonie de Dông Xa.

Des souvenirs similaires habitent également l’artiste de chant xâm (chant des aveugles) Mai Tuyêt Hoa lorsqu’elle évoque la cité collective de Thành Công. Elle y retrouve les petits appartements, les couloirs partagés, les terrains de jeux animés et cette solidarité de voisinage qui s’est construite malgré des conditions matérielles souvent modestes.

Les ensembles résidentiels de Kim Liên, Trung Tự, Thành Công, Giảng Võ ou encore Đồng Xa ne furent jamais de simples lieux d’habitation. Ils constituent un chapitre à part entière de l’histoire urbaine de Hanoï et ont contribué à forger une culture communautaire propre à plusieurs générations de citadins.

Selon le professeur Pham Hông Tung, ces anciens ensembles résidentiels ne doivent pas être considérés uniquement comme des bâtiments vieillissants destinés à disparaître. Ils représentent un précieux patrimoine mémoriel, porteur d’un mode de vie fondé sur l’entraide, le partage et la cohésion sociale qui ont longtemps caractérisé l’identité hanoïenne.

À l’image de ces quartiers, les anciens campus universitaires conservent eux aussi une mémoire particulière de la capitale.

Au numéro 19 de la rue Lê Thánh Tông, plusieurs générations d’intellectuels vietnamiens ont été formées dans des bâtiments profondément marqués par l’histoire. Ces lieux ont vu se dérouler des cours dispensés par les plus grands professeurs du pays, des débats académiques passionnés, des cérémonies de remise de diplômes mais aussi les adieux d’étudiants partis rejoindre les champs de bataille pendant la guerre.

Le hall d’honneur de l’Université de Pharmacie de Hanoï.
Photo : CTV/CVN

L’ancienne étudiante Nguyên Kim Anh se souvient encore de ces années de jeunesse passées dans ces amphithéâtres. Les cérémonies honorant les meilleurs étudiants, les leçons des professeurs renommés et les départs de camarades vers le front constituent autant de souvenirs indélébiles.

Pour le professeur Vũ Minh Giang, le campus du 19 Lê Thánh Tông n’est pas seulement un ensemble architectural remarquable ; il est avant tout un lieu où convergent les mémoires de plusieurs générations d’intellectuels vietnamiens. Il symbolise la rencontre entre l’héritage culturel oriental et le savoir scientifique moderne venu d’Occident, ayant contribué à l’émergence de l’intelligentsia contemporaine du Vietnam.

Le Professeur Lê Thanh Sơn considère quant à lui que l’auditorium Ngụy Như Kon Tum constitue l’un des espaces les plus emblématiques de l’enseignement supérieur vietnamien. Un lieu qui rappelle le passé tout en ouvrant des perspectives pour l’avenir de l’université vietnamienne.

Aux côtés des campus et des cités collectives, les parcs, jardins publics et espaces de loisirs constituent eux aussi une part essentielle de la mémoire urbaine.

Chaque matin ou chaque fin d’après-midi, Mme Nguyên Thi Lan se rend au parc Thống Nhất pour pratiquer une activité physique. Pour elle, ce lieu ne représente pas seulement un espace dédié à la santé, mais aussi un endroit propice aux rencontres, aux échanges et à la recherche d’un peu de sérénité dans une ville toujours plus animée.

Le parc Thông Nhât, poumon vert de Hanoï.
Photo : CTV/CVN

Pour Trân Minh Hoàng, père de famille vivant dans le centre de Hanoï, les espaces publics offrent également aux enfants la possibilité de jouer, de nouer des liens et de grandir au contact du monde réel plutôt que derrière les écrans.

Ces témoignages illustrent combien les parcs, jardins et terrains de jeux dépassent largement leur fonction d’équipement urbain : ils participent à la qualité de vie et nourrissent les liens qui unissent les habitants à leur ville.

Défi urbain

Pour autant, Hanoï ne peut rester immobile.

L’augmentation rapide de la population, la congestion croissante des transports, la saturation de certaines infrastructures et la dégradation de milliers de logements collectifs imposent aujourd’hui de profondes transformations.

Depuis plusieurs années déjà, la délocalisation partielle des établissements universitaires hors du centre-ville, la rénovation des anciens ensembles résidentiels et le développement des espaces verts figurent parmi les priorités de la capitale.

La question n’est donc plus de savoir s’il faut changer.

Elle est de déterminer comment changer.

Pour l’architecte et urbaniste Dào Ngoc Nghiêm, l’histoire éducative de Hanoï, depuis le Temple de la Littérature jusqu’aux universités contemporaines, constitue une continuité historique exceptionnelle qui témoigne de la tradition vietnamienne du savoir et du respect des talents.

Le Pavillon de constellation de la Littérature, symbole du savoir et de la tradition érudite vietnamienne, au sein du Temple de la Littérature à Hanoï.
Photo : VNA/CVN

Selon lui, la réorganisation du réseau universitaire ne doit pas être réduite à une simple opération de déplacement hors du centre-ville. Les établissements possédant une forte valeur historique, architecturale et académique doivent être considérés comme de véritables « patrimoines vivants ». L’enjeu n’est pas de les figer comme des objets de musée mais de leur permettre de continuer à jouer un rôle actif dans la vie intellectuelle contemporaine.

Cette vision est partagée par Emmanuel Cerise, représentant de la Région Île-de-France à Hanoï. Selon lui, les bâtiments universitaires d’inspiration française, tels que le campus du 19 Lê Thánh Tông ou l’Université de pharmacie de Hanoï, ne constituent pas seulement un patrimoine architectural remarquable ; ils représentent également une partie importante de l’histoire de l’enseignement supérieur vietnamien.

Leur préservation n’a de sens que si leur vocation académique demeure vivante.

La même logique s’applique aux anciens ensembles résidentiels.

La transformation des bâtiments est nécessaire pour répondre aux exigences de sécurité et de qualité de vie contemporaines. Mais cette mutation ne doit pas effacer les valeurs humaines qui se sont construites au fil des décennies.

Comme le souligne le professeur Phạm Hồng Tung, la richesse essentielle de ces quartiers ne réside pas dans leurs structures en béton, mais dans l’esprit communautaire, la solidarité et les valeurs humaines qui s’y sont développés.

Inspirations pour demain

De nombreuses métropoles à travers le monde ont déjà été confrontées à des défis comparables.

Au Japon, l’Université de Kyushu a mis près de vingt ans à achever son transfert vers le nouveau campus d’Ito. La réussite du projet ne tient pas seulement à son ampleur mais surtout à sa capacité à créer une véritable cité du savoir associant enseignement, recherche, innovation technologique et cadre de vie.

En Allemagne, le quartier résidentiel de Drewitz a été réhabilité selon des principes de développement durable tout en garantissant les droits et le maintien des habitants sur place.

En République de Corée, l’expérience de Séoul a démontré qu’aucun programme de renouvellement urbain ne peut réussir durablement sans la participation active des citoyens aux processus de décision.

La porte Dongdaemun, vestige du XIVe siècle de la muraille de Hanyang (dynastie Joseon), à Séoul.
Photo : VNA/CVN

Toutes ces expériences convergent vers une même conclusion : l’urbanisme n’est pas uniquement une affaire technique.

C’est avant tout une question humaine.

L’art de vivre la ville

Pour le député et chercheur Bùi Hoài Son, la vitalité de Hanoï trouve sa source dans l’esprit de Thăng Long, forgé au fil des générations.

Cet esprit réside dans la capacité à accueillir la nouveauté sans perdre son identité, à se transformer sans renoncer à ses valeurs fondamentales, à regarder vers l’avenir sans oublier le passé.

Dans sa nouvelle vision stratégique, Hanoï ne se contente pas d’étendre son espace urbain. La ville ambitionne de devenir une métropole multipolaire reliant le centre historique aux villes satellites grâce à un réseau moderne de transports, de lignes ferroviaires urbaines et de nouvelles infrastructures.

À l’ouest, notamment autour de Hòa Lac, émergent progressivement de nouveaux pôles universitaires, scientifiques et technologiques appelés à devenir des moteurs de croissance pour la capitale.

Mais l’avenir de Hanoï ne se mesurera pas uniquement à la hauteur de ses immeubles ou à la largeur de ses avenues.

Une ville moderne qui perdrait sa profondeur culturelle risquerait de perdre une part essentielle de son attractivité.

L’Opéra de Hanoï, l’un des symboles architecturaux de la capitale, représentant les strates du patrimoine culturel et l’espace historique préservé au cœur du développement urbain.
Photo : VNA/CVN

À l’inverse, une ville capable de transformer son patrimoine en ressource de développement, sa mémoire en moteur de créativité et son identité en avantage compétitif disposera d’une force durable.

C’est également le souhait exprimé par le compositeur Trương Quý Hải, qui espère que les futurs quartiers urbains permettront aux enfants d’aujourd’hui de construire à leur tour des souvenirs de solidarité, d’amitié et de partage semblables à ceux des générations précédentes.

C’est aussi l’aspiration de nombreux habitants de la capitale.

Demain, de nouveaux campus verront le jour. Les anciennes cités collectives revêtiront de nouveaux visages. Les corridors verts continueront de se développer au cœur de la métropole.

Le temps transformera sans doute l’apparence de Hanoï.

Mais ce qui constitue sa valeur profonde ne réside pas uniquement dans ses infrastructures ou dans ses bâtiments.

Cette valeur repose sur sa capacité à relier le passé à l’avenir, la mémoire à la création, la culture au développement.

Comme le rappelle le professeur Pham Hông Tung, Hanoï possède une richesse exceptionnelle que peu de villes peuvent revendiquer : un héritage culturel millénaire, un esprit communautaire forgé par l’histoire et une vision de développement pensée pour le siècle à venir.

La cathédrale Saint-Joseph de Hanoï, repère architectural et espace culturel emblématique de la capitale, contribuant à forger une identité urbaine préservée à travers les générations. 
Photo : VNA/CVN

Forte de ces atouts, la capitale vietnamienne se trouve aujourd’hui à un moment décisif de son histoire. Elle a l’opportunité de construire une métropole moderne, intelligente, verte et créative ; une ville qui place l’être humain au centre de ses politiques publiques, fait du bonheur un objectif et de son identité culturelle une force motrice.

Il ne s’agit pas seulement d’édifier de nouveaux bâtiments.

Il s’agit de construire l’avenir à partir de la mémoire.

L’avenir d’une capitale qui, depuis plus de mille ans, puise dans son histoire la force d’inventer son destin.

Hoàng Hoa/CVN

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