Quarante ans de Hanoï à travers le regard d’un journaliste danois

Sur la route de l’aéroport de Nội Bài jusqu’au centre de la capitale Hanoï, Thomas Bo Pedersen voyait parfois des enfants courir derrière sa voiture en criant : "Russki, russki" (les Russes).

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Une rue de Hanoï en 1985. 
Photo : Thomas Bo Pedersen/CVN

"Dans l’esprit des enfants, toute personne à la peau claire et aux cheveux blonds était russe, car ils n’étaient habitués qu’à l’image des experts soviétiques venus aider le Vietnam à reconstruire le pays après la guerre", raconte Thomas Bo Pedersen à propos de sa première impression en arrivant au Vietnam, en 1984.

Cette année-là, ce journaliste de 29 ans du quotidien Land og Folk décida de quitter Copenhague, au Danemark, pour s’installer à Hanoï en tant que correspondant permanent. Son objectif était de couvrir les récits de l’après-guerre et les séquelles de l’agent orange sur les enfants. Il fut ainsi l’un des tout premiers journalistes occidentaux présents dans le Nord du Vietnam.

"Au début, je ne pensais rester que deux ou trois ans, mais l’amour pour le Vietnam m’a retenu dans ce pays pendant plus de 40 ans", confie Thomas.

Un passé difficile

Dans ses souvenirs, Hanoï était alors pauvre et calme, ressemblant davantage à un village qu’à une capitale. L’aéroport de Nội Bài se réduisait à deux petits bâtiments d’un étage et à une piste d’atterrissage. Dans les rues, la plupart des habitants se déplaçaient à pied ou à vélo ; il était rare d’y croiser une voiture, réservée le plus souvent aux dirigeants de haut rang. La nuit venue, la ville sombrait dans l’obscurité faute d’électricité. Les habitants allumaient des lampes à huile, mais ce combustible était coûteux : beaucoup de familles se contentaient d’une faible lueur avant de se coucher tôt.

La guerre avait laissé des traces visibles partout. De nombreuses maisons portaient encore les stigmates des bombardements, avec des murs tachetés et des toitures effondrées. Les habitants faisaient de longues files d’attente devant les magasins d’État, coupons en main, pour acheter du riz, du tissu ou de l’huile. Les enfants allaient pieds nus ou chaussés de sandales en caoutchouc fabriquées à partir de vieux pneus. Les repas se composaient souvent seulement de rau muống (liseron d’eau) bouilli, de quelques morceaux de tofu et d’un peu de sauce de poisson.

Thomas Bo Pedersen à Quảng Trị (Centre), en 2022. 
Photo : NVCC/CVN

Le revenu moyen était extrêmement bas : environ 80% de la population vivait en dessous du seuil de pauvreté défini par les Nations unies (un dollar par jour). Même Thomas lui-même souffrait de nombreuses difficultés, notamment durant les hivers rigoureux.

"Même les hauts responsables du pays vivaient très modestement", se souvient-il. Il raconte un souvenir marquant lors d’une interview avec le ministre des Affaires étrangères Nguyễn Cơ Thạch. En pleine conversation, celui-ci s’excusa pour aller emprunter un costume dans l’armoire du ministère, afin de se préparer à une réunion aux Nations unies. Le jeune journaliste danois crut d’abord à une plaisanterie. Ce n’est que plusieurs années plus tard qu’il comprit que c’était bien la réalité.

Durant cette période, Thomas eut la chance de rencontrer de nombreuses figures ayant marqué l’histoire du pays, incarnant le courage discret du peuple vietnamien : les dirigeants Phạm Văn Đồng, Võ Nguyên Giáp, Nguyễn Cơ Thạch, Mai Chí Thọ, ou encore la docteure Nguyễn Thị Ngọc Phượng, pionnière dans le domaine médical. "Grâce à eux, j’ai perçu la force intérieure de cette nation", dit-il.

Le Đổi mới

Quelques années plus tard, Thomas fut témoin de la préparation du grand tournant politique du Đổi mới (Renouveau), qui conduisit le Vietnam à adopter une économie de marché.

Il observa comment le gouvernement encouragea la création de petites entreprises et confia aux agriculteurs la gestion complète de leurs rizières, vergers et plantations de café. En quelques années seulement, le pays passa du statut d’importateur de riz à celui de grand exportateur mondial, non seulement de riz mais aussi de café, de poivre et de produits aquatiques.

Le Vietnam est un des grands pays exportateurs de riz.
Photo : VNA/CVN

"Le bond en avant du Vietnam est dû à ses capacités internes, non à l’aide étrangère", explique Thomas. Parmi ces atouts, il souligne le rôle décisif du travail acharné des Vietnamiens. Il garde en mémoire une phrase d’un ami : "Un champ de riz n’est beau que lorsqu’il y a des gens pour y travailler".

En une génération, le Vietnam est ainsi passé de l’un des pays les plus pauvres d’Asie du Sud-Est à une nation à revenu intermédiaire, réalisant un véritable miracle économique. Ce renouveau explique en partie pourquoi Thomas est resté attaché à ce pays si longtemps.

Une vie au Vietnam

En 2002, Thomas quitta le journalisme pour intégrer le service diplomatique danois, occupant le poste de chef du service commercial de l’ambassade. À la fin de son mandat, alors qu’il s’apprêtait à partir pour Kuala Lumpur (Malaisie), il accepta une proposition d’emploi dans une entreprise nouvellement implantée au Vietnam. Ce choix lui permit de prolonger son séjour sur cette terre en forme de S.

Une vue de Hanoï.
Photo : VNA/CVN

En occupant successivement les rôles de journaliste, diplomate puis directeur d’entreprise, Thomas a accumulé des expériences variées, qui ont fait du Vietnam une part indissociable de lui-même.

Comme journaliste, il a capté les moments forts de la vie vietnamienne dans l’après-guerre. Comme diplomate, il a découvert l’ouverture et la sincérité des dirigeants vietnamiens dans leurs échanges. Enfin, comme directeur d’entreprise, il a côtoyé au quotidien ses collègues vietnamiens et beaucoup appris des gens ordinaires.

C’est ainsi qu’il a choisi de vivre dans un appartement du district de Tây Hô, continuant à prendre des photos par passion. Il possède aujourd’hui une collection de plus de 50.000 clichés, bien qu’il ne soit plus journaliste de métier. Grâce à ce travail, il a pu suivre l’évolution de Hanoï avec précision.

À son arrivée, il avait l’habitude de monter sur l’ancienne tour militaire de la rue Diên Biên Phu, construite sous la colonisation française, pour contempler la ville. Aujourd’hui, cette vue est obstruée par une multitude d’immeubles qui se dressent à grande vitesse, symboles du développement fulgurant des infrastructures.

"Hanoï est aujourd’hui une ville où se mêlent histoire et modernité", conclut Thomas.

Ngoc Ngân - Hoàng Phuong/CVN

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