>> Identification des martyrs : An Giang accélère le recours à l'ADN
>> Depuis un demi-siècle, à la recherche de leur frère martyr
>> Tuyên Quang : une campagne de collecte d’ADN pour identifier plus de 3.900 martyrs
>> Campagne "500 jours et nuits" : plus de 1.400 dépouilles de martyrs rapatriées en quatre mois
![]() |
Plus d’un demi-siècle après la guerre, la recherche des martyrs vietnamiens dont la sépulture demeure inconnue se poursuit grâce aux progrès de la science.
Dans la province de Nghê An (Centre), une campagne de collecte d’échantillons d’ADN auprès des proches des martyrs ouvre une nouvelle étape de cette mission de mémoire, portée par l’espoir de rendre enfin un nom à des dizaines de milliers de sépultures.
![]() |
Après sept jours de déploiement, des points fixes de prélèvement ont été installés dans plusieurs localités de la province. Les proches des martyrs s’y sont rendus afin de fournir un échantillon biologique destiné aux comparaisons génétiques.
![]() |
La Police provinciale de Nghê An a ainsi recueilli 17.831 échantillons destinés à contribuer à l’identification de plus de 22.000 martyrs dont l’identité n’a pas encore pu être établie.
Dès les premières heures de la matinée, Trân Thi Ngu, âgée de 74 ans et habitante du quartier de Truong Vinh, s’est rendue au point de collecte installé dans les locaux de la police locale.
Pour elle, ce prélèvement d’ADN n’est pas une simple formalité.
Il représente une nouvelle chance, après 60 années de recherches, de retrouver son frère aîné, le martyr Trân Đình Kiên, tombé en 1966 alors qu’il venait d’avoir 18 ans.
![]() |
| Point de collecte d’échantillons d’ADN au commissariat de police du quartier de Truong Vinh, à Nghê An (Centre). |
| Photo : VNA/CVN |
Dans les souvenirs de sa sœur, il demeure un jeune homme au visage harmonieux, à la peau claire et au sourire toujours bienveillant. Aîné de la famille, il partageait volontiers les friandises avec ses frères et sœurs avant de penser à lui-même.
''J’ai souvent essayé d’imaginer à quoi il ressemblerait aujourd’hui s’il était encore vivant. Mais, dans ma mémoire, il reste ce jeune homme de 18 ans avec son sourire doux et son regard plein d’affection'', confie-t-elle avec émotion.
![]() |
La famille comptait quatre enfants, dont trois frères partis sous les drapeaux. Deux d’entre eux sont revenus blessés de la guerre, tandis que Trân Đinh Kiên est resté porté disparu.
Animés par le même souhait de retrouver sa sépulture, les deux frères survivants se sont rendus jusqu’au Cambodge, où leur frère avait combattu. Malgré plusieurs déplacements, leurs recherches n’ont apporté aucun résultat.
En attendant son tour pour le prélèvement, Trân Thi Ngu évoque également les dernières volontés de ses parents. Jusqu’à leur décès, ceux-ci demandaient à leurs enfants de retrouver, coûte que coûte, la tombe de leur fils aîné.
Cette promesse est devenue un devoir transmis au sein de la famille. Dès le lancement de la campagne de prélèvements d’ADN, elle et ses proches se sont inscrits avec la conviction que les progrès scientifiques pourraient enfin permettre d’établir l’identité du martyr.
![]() |
Nguyên Thi Thanh partage la même attente. Née en 1964, elle recherche depuis des années son frère, Nguyên Thanh Bình, tombé au Cambodge le 28 février 1974.
Au point de prélèvement, elle serre contre elle un dossier jauni par le temps. Il ne contient qu’un avis de décès, quelques rares informations sur son frère et les souvenirs qu’elle conserve encore de lui.
Pour cette femme, l’échantillon d’ADN constitue le dernier espoir après des décennies de recherches.
![]() |
En 1970, alors qu’il n’avait que 17 ans, Nguyên Thanh Binh s’était engagé volontairement dans l’armée. Pendant la guerre, la famille ne recevait que quelques lettres. Ce n’est qu’en 1976 qu’un ancien frère d’armes est revenu annoncer son décès, survenu deux ans plus tôt au Cambodge.
Avant de mourir, en 2001, leur père avait demandé à ses enfants de ramener son fils sur sa terre natale. Les années ont ensuite emporté successivement les frères, les sœurs, puis leur mère, décédée en 2021 sans avoir pu revoir son fils. Aujourd’hui, Mme Thanh poursuit seule cette quête.
| Ramener les martyrs à la Patrie : une mission dictée par le cœur. |
Depuis 2011, elle s’est rendue à cinq reprises au Cambodge avec le plan d’inhumation conservé par un ancien combattant. L’équipe K90, chargée du regroupement des restes des martyrs, les autorités locales et les habitants ont participé aux recherches dans le district de Leuk Daek, dans la province de Kandal. Cependant, après près d’un demi-siècle, les transformations du terrain ont fait disparaître la plupart des repères.
''Les gens disent qu’il reste encore de nombreux martyrs vietnamiens qui n’ont pas été retrouvés. Je n’ai donc jamais perdu espoir. Mais je suis désormais âgée et je n’ai plus la force de repartir au Cambodge'', regrette-t-elle.
Elle place désormais toute sa confiance dans la banque ADN des proches des martyrs, espérant qu’une comparaison génétique permettra un jour à son frère de revenir auprès des siens.
![]() |
Selon le lieutenant-colonel Chu Chi Quôc, chef de l’équipe de gestion administrative de l’ordre social de la Police provinciale de Nghê An, ''le nombre d’échantillons recueillis reste légèrement inférieur aux prévisions, mais répond globalement aux objectifs de cette campagne intensive''.
Il précise qu’un seul échantillon biologique fourni par un membre d’une famille peut parfois permettre la comparaison avec deux ou trois martyrs appartenant à cette même lignée.
Le prélèvement est effectué selon des critères scientifiques précis. Afin de garantir la fiabilité des comparaisons, la priorité est donnée aux proches appartenant à la lignée maternelle : mère biologique, grand-mère maternelle, frères et sœurs issus de la même mère, oncles et tantes maternels, ainsi que descendants des sœurs de la mère ou du martyr.
Certaines difficultés demeurent toutefois. Dans plusieurs cas, les martyrs ne disposent plus de proches appartenant aux catégories prioritaires. D’autres familles vivent loin de leur province d’origine ou comptent des personnes âgées dont l’état de santé ne permet pas de se déplacer jusqu’aux centres de collecte.
![]() |
Les autorités prévoient donc d’organiser de nouvelles campagnes afin de recueillir les échantillons manquants.
Après cette phase intensive, Nghê An poursuivra également le recensement des martyrs dont l’identité reste inconnue, ainsi que celui des proches pouvant participer aux comparaisons ADN.
Le Service provincial de l’intérieur collaborera avec la Police provinciale et les organismes concernés pour recevoir les résultats des analyses génétiques, les confronter aux archives existantes, mettre à jour les informations concernant les cimetières de martyrs et les restes encore non regroupés, puis informer les familles dès qu’une identification pourra être confirmée.
La campagne menée à Nghê An illustre ainsi, sur le terrain, les deux dimensions indissociables de cette mission : recueillir les éléments permettant la comparaison génétique et disposer de technologies capables d’exploiter des échantillons parfois fortement dégradés.
![]() |
Auparavant, le Centre d’identification génétique s’appuyait principalement sur l’analyse de l’ADN mitochondrial. Si cette méthode a permis d’obtenir des résultats significatifs, elle montre rapidement ses limites lorsqu’il s’agit d’analyser des restes inhumés depuis plusieurs décennies.
Entre 2019 et 2021, le Centre a analysé 4.276 prélèvements. Parmi eux, seuls 1.205 ont fourni des données exploitables pour une comparaison génétique, permettant l’identification de neuf soldats seulement.
Selon le Dr .Trân Trung Thành, directeur du Centre d’identification génétique, une avancée majeure est intervenue avec l’introduction de la technologie NGS-SNP, qui associe le séquençage génétique de nouvelle génération à l’analyse des polymorphismes nucléotidiques (SNP).
Cette technologie marque une nouvelle étape dans l’identification des soldats disparus. Elle permet d’analyser simultanément plusieurs milliers de marqueurs génétiques, même à partir d’échantillons d’ADN fortement dégradés.
Elle élargit également les possibilités de comparaison avec des membres d’une même famille sur plusieurs générations et pose les bases de la future Banque nationale des données ADN.
L’un des résultats les plus marquants est l’amélioration spectaculaire du taux de réussite de l’extraction d’ADN à partir des restes humains, passé d’environ 22% à plus de 80%. Une avancée qui ouvre la voie à l’identification de nombreux cas autrefois considérés comme pratiquement impossibles.
![]() |
L’efficacité de la technologie NGS-SNP a été clairement démontrée lors d’un projet pilote mené au cimetière des martyrs de Trà Linh, dans la province de Cao Bang (Nord).
Le Pr. associé-Dr. Phi Quyêt Tiên, directeur de l'Institut de biologie (relevant de l'Académie vietnamienne des sciences et des technologie), indique que la plupart des 58 ensembles de restes retenus pour les analyses présentaient une forte dégradation de l’ADN.
Grâce à un protocole d’extraction mis au point par le Centre, les chercheurs sont toutefois parvenus à obtenir des données SNP de haute qualité pour 54 échantillons, soit un taux de réussite de 93%. Un tel résultat aurait été extrêmement difficile à atteindre avec la seule analyse de l’ADN mitochondrial.
À partir de ces données, l’équipe de recherche a comparé les profils génétiques avec les échantillons ADN de proches de 14 soldats tombés au combat.
Dès cette première phase pilote, deux identifications ont pu être confirmées. Les autres cas sans correspondance s’expliquent principalement par l’absence d’échantillons ADN de membres des familles disponibles pour les comparaisons, plutôt que par des limites de la technologie elle-même.
Ces premiers résultats ont fourni une base scientifique et opérationnelle solide, permettant à la VAST de recommander au Comité de pilotage 515, chargé de l’identification des soldats tombés au combat dont l’identité demeure inconnue, d’adopter officiellement le protocole NGS-SNP.
![]() |
L’Académie propose également d’étendre son application au cimetière des martyrs de Giông Riêng, dans la province d’An Giang (Sud), à partir de 2026. Ce site abrite 964 tombes contenant des restes qui n’ont pas encore pu être identifiés.
Si les avancées technologiques ouvrent des perspectives inédites, l’identification des soldats tombés au combat reste confrontée à de nombreux défis.
Le Pr. associé-Dr. Phi Quyêt Tiên souligne que les conditions climatiques tropicales, marquées par une chaleur et une humidité élevée, associées à de longues périodes d’inhumation, ont fortement dégradé l’ADN de nombreux restes.
![]() |
À cela s’ajoute le manque, dans de nombreux dossiers, d’archives fiables ou d’informations permettant de retrouver les proches susceptibles de fournir des échantillons de comparaison.
Pour améliorer l’efficacité des identifications dans les années à venir, il estime indispensable de poursuivre le développement de techniques d’analyse adaptées aux échantillons d’ADN fortement dégradés et de constituer une base de données de référence suffisamment complète grâce à la future Banque nationale des données ADN.
Un autre défi réside dans le temps écoulé depuis la guerre. Plus de cinquante ans après les combats, les descendants directs des soldats disparus sont de moins en moins nombreux. Dans bien des cas, seuls des membres plus éloignés de la famille peuvent encore être sollicités pour les comparaisons génétiques.
Selon le Dr .Trân Trung Thành, il est désormais indispensable d’élargir la collecte d’échantillons ADN auprès des familles à l’échelle nationale, de standardiser et de centraliser la gestion de la base de données génétiques, tout en croisant ces informations avec les registres des martyrs et les données recueillies lors des opérations de recherche et de récupération des restes.
![]() |
Le Pr. Chu Hoàng Hà, vice-président de l’Académie vietnamienne des sciences et des technologies, souligne l’ampleur de la tâche. Selon les estimations, entre 200.000 et 300.000 échantillons devront encore être analysés, alors que les capacités actuelles ne permettent de traiter que 1.000 à 2.000 prélèvements par an.
Face à ce défi, il juge indispensable d’étendre le réseau des laboratoires de génétique médico-légale, d’accélérer le transfert de technologies, de former davantage de spécialistes et d’investir dans des équipements modernes afin d’accroître les capacités d’analyse.
Dans cette perspective, le Premier ministre Lê Minh Hung a confié à l'Académie vietnamienne des sciences et des technologie (VAST) la mise en œuvre d’un projet financé par une aide publique au développement (APD) du gouvernement américain, destiné à renforcer les capacités du Vietnam en matière d’identification ADN des restes des soldats tombés au combat.
Ces deux dernières années, la VAST a travaillé en étroite collaboration avec des experts internationaux ainsi qu’avec la Commission internationale pour les personnes disparues (ICMP) afin d’expérimenter de nouveaux procédés technologiques. Ces travaux ont déjà produit des résultats encourageants.
Après avoir vu de nombreuses familles repartir dans le silence à l’issue de tentatives d’identification infructueuses, les spécialistes de l’ADN savent que seule une preuve scientifique irréfutable peut susciter la confiance. Cette conviction nourrit leur détermination à poursuivre leurs recherches.
Pour ces chercheurs, chaque identification confirmée dépasse largement la réussite scientifique. Elle marque le moment où un soldat retrouve enfin son identité, où son nom peut de nouveau être prononcé et où une famille obtient, après des décennies d’attente, une réponse longtemps espérée.
C’est toute la portée humaine de la science : mettre les progrès technologiques au service de la mémoire, de la vérité et de la reconnaissance. Une mission que poursuivent sans relâche les chercheurs vietnamiens afin d’aider les soldats tombés à la guerre à retrouver, enfin, le chemin du retour auprès des leurs.
Minh Quân/CVN

















