Au parc Lê Thi Riêng, la mémoire sort de terre

Après huit années de recherches croisées - photographies historiques, cartes anciennes, images satellitaires, témoignages et analyses géophysiques - plusieurs fosses communes de combattants tombés lors de l’Offensive générale du Têt 1968 ont été mises au jour.

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Le parc Lê Thi Riêng, à Hô Chi Minh-Ville, où se poursuit la recherche des dépouilles des martyrs tombés lors de l’Offensive générale du Têt 1968. 
Photo : Quang Châu/CVN

Selon les annales historiques, corroborées par de nombreux témoignages, l’actuel parc Lê Thi Riêng à Hô Chi Minh-Ville occupe l’emplacement de l’ancien cimetière de Dô Thành, en activité avant la réunification nationale en 1975. Pendant la guerre, ce site aurait servi de lieu d’inhumation à de nombreux combattants révolutionnaires, notamment dans des fosses communes creusées après les affrontements particulièrement meurtriers survenus à Saigon (ancien nom de Hô Chi Minh-Ville avant 1975) et dans ses environs.

Des photos comme indices

Avec l’aménagement du parc, les traces de ces sépultures se sont progressivement effacées, rendant extrêmement difficile la localisation précise des dépouilles des martyrs.

La recherche a débuté grâce à une série de photographies de terrain réunies par l’architecte Nguyên Xuân Thang, dans le cadre de sa collaboration avec les autorités compétentes. À partir de 2018, son équipe est parvenue à rassembler trois clichés provenant de différentes sources en ligne, montrant l’inhumation collective de combattants tombés lors de l’Offensive générale du Têt 1968.

"Cette démarche est née de la douleur d’un fils issu d’une famille profondément marquée par la guerre, mais aussi de l’obsession suscitée par trois photographies d’archives. Ces images m’ont conduit à leur consacrer huit années d’analyse afin de localiser, avec la plus faible marge d’erreur possible, les fosses communes et d’aider ainsi les autorités compétentes à retrouver les dépouilles des martyrs", confie-t-il.

Il poursuit : "Bien qu’aucune information ne permette de savoir où et quand ces photographies avaient été prises, elles m’ont profondément marqué. J’ai alors entrepris d’en décrypter les moindres indices".

L’architecte Nguyên Xuân Thang (droite) examine minutieusement des photographies historiques de 1968 pour localiser les fosses communes des martyrs dans le parc Lê Thi Riêng. 
Photo : VNA/CVN

D’après l’architecte, la principale difficulté ne résidait pas dans la découverte de ces documents, mais dans l’identification précise du lieu et de la date de leur prise de vue. Durant les quatre premières années, les chercheurs se sont exclusivement attachés à reconstituer le contexte spatial et temporel en recourant au traitement numérique des images, à l’analyse du relief, des éléments du paysage ainsi qu’à l’étude des repères visibles sur les photographies.

Des indices tels qu’un château d’eau, les quatre rangées d’immeubles de deux étages de la cité résidentielle de Bac Hai et les fosses d’inhumation ont été minutieusement comparés. Cette analyse a permis d’établir que les trois photographies représentaient un seul et même événement, survenu au même endroit, entre 08h00 et 10h00, le 12 février 1968. Le photographe tournait alors le dos à l’ancienne avenue Lê Van Duyêt (aujourd’hui rue Cách Mang Tháng Tám).

Les témoignages valident les recherches

Afin de confirmer ces conclusions, l’équipe a exploité un vaste ensemble documentaire comprenant des images satellitaires, des photographies aériennes réalisées par l’armée française en 1951, plusieurs séries de cartes de Saigon couvrant différentes périodes, des rapports militaires, les dossiers relatifs à la disparition du cimetière de Dô Thành lors de l’aménagement du parc Lê Thi Riêng, ainsi que les témoignages de nombreux habitants.

"Après avoir confronté plusieurs dizaines de sources, nous avons pu confirmer que les photographies avaient bien été prises dans l’ancien cimetière de Dô Thành, aujourd’hui intégré au parc Lê Thi Riêng", explique l’architecte Xuân Thang.

Trois secteurs du parc ont été identifiés comme susceptibles d’abriter des fosses communes. 
Photo : VNA/CVN

Les chercheurs ont ensuite appliqué une méthode de transformation des systèmes de coordonnées, combinée au recouvrement de photographies aériennes et d’images satellitaires prises à différentes époques, afin de déterminer l’emplacement des fosses. Leurs travaux ont permis de délimiter trois zones susceptibles d’abriter des sépultures collectives, couvrant une superficie comprise entre 500 et 1.200 m², à proximité de l’étang situé derrière la Maison des traditions de ce parc.

Les données obtenues concordaient parfaitement avec la position du château d’eau situé dans l’enceinte de l’église Thanh Duong ainsi qu’avec la rue Nguyên Gian Thanh, renforçant l’hypothèse selon laquelle cette zone avait servi de lieu d’inhumation collective pour les combattants tombés lors de l’Offensive générale du Têt 1968.

Ces résultats ont ensuite été transmis au Comité national de pilotage chargé de la recherche, du regroupement et de l’identification des restes des soldats morts pour la Patrie (Comité national 515). Sur cette base, le ministère de la Défense, la VIIe Région militaire et le Comité 515 de Hô Chi Minh-Ville ont demandé la poursuite des investigations à travers l’examen d’archives complémentaires, de nouveaux entretiens avec des témoins et des inspections de terrain afin de consolider les éléments nécessaires aux opérations de recherche.

Selon le général de division Nguyên Thành Trung, commissaire politique du Commandement militaire de Hô Chi Minh-Ville et vice-président permanent du Comité 515 de la ville, toute localisation précise devait d’abord s’appuyer sur les témoignages des personnes ayant vécu les événements. Avec le soutien des médias et des réseaux sociaux, le Comité 515 a ainsi lancé un appel afin de retrouver les trois enfants figurant sur les photographies historiques de 1968.

Le 31 mai 2026, une première mission d’inspection s’est rendue au parc Lê Thi Riêng. Les témoins ont guidé les enquêteurs en identifiant sur place les différents repères topographiques et les éléments restés gravés dans leur mémoire. Leurs indications correspondaient, dans l’ensemble, aux conclusions issues de l’analyse des cartes militaires, des photographies historiques et des images satellitaires.

Des équipements de géoradar sont déployés afin de repérer les fosses communes. 
Photo : VNA/CVN

Afin de garantir la fiabilité des informations recueillies, le Commandement militaire de Hô Chi Minh-Ville a rencontré les témoins à plusieurs reprises. Chaque témoignage a été enregistré, retranscrit sous forme de croquis, géolocalisé sur des cartes numériques et n’a été retenu qu’après avoir été corroboré par plusieurs sources indépendantes.

Parmi les témoins, Vo Huy Dinh (75 ans), qui gagne toujours sa vie en vendant des billets de loterie, a interrompu son activité pour accompagner l’équipe d’enquête durant les trois jours de la mission. Un autre témoin, Nguyên Thành Phuoc (70 ans), est lui aussi resté constamment disponible afin d’apporter, chaque fois que nécessaire, des précisions et des informations complémentaires aux équipes de recherche sur le terrain.

Le géoradar valide les hypothèses

Depuis le 15 juin 2026, le Commandement militaire de Hô Chi Minh-Ville, en collaboration avec l’Institut de conception (relevant du Département général de la logistique et de la technique), l’École polytechnique de Hô Chi Minh-Ville, l’Université des sciences naturelles et la Société des eaux de Bên Thành, mène une campagne de prospection au géoradar (GPR) dans trois zones du parc Lê Thi Riêng.

Après quatre jours d’analyses conduites de manière indépen-dante, les quatre équipes sont parvenues à la même conclusion : deux zones présentaient des anomalies souterraines, fournissant ainsi des éléments scientifiques déterminants pour engager des fouilles exploratoires.

Le 23 juin 2026, les premiers coups de pioche ont été donnés sur le site A. Deux jours plus tard, après avoir retiré méthodiquement les différentes couches de terre, les équipes ont mis au jour la structure d’une fosse commune. Peu après sont apparus des fragments de bâches militaires, puis les premiers restes humains.

Les premières observations ont révélé une tranchée d’inhumation d’environ 25 m de long sur 3 m de large, contenant cinq ensembles de restes, de nombreux fragments d’ossements ainsi que plusieurs effets personnels. Les experts estiment qu’il s’agit de l’une des trois fosses communes visibles sur les clichés historiques de 1968. Cette découverte confirme les conclusions des recherches et ouvre la voie à la localisation des deux autres sites présumés.

La zone de la fosse commune où les premiers restes ont été découverts dans le parc Lê Thi Riêng. 
Photo : VNA/CVN

"Le moment le plus bouleversant pour moi a été d’assister à l’exhumation des dépouilles de soldats tombés pour la Patrie. Voir leurs restes, ainsi que les effets personnels qui les accompagnaient, être enfin rendus à leurs familles a renforcé ma détermination à poursuivre le décryptage des archives historiques et à contribuer à la localisation d’autres lieux d’inhumation", confie l’architecte Xuân Thang.

À la suite de cette découverte, le Commandement militaire de Hô Chi Minh-Ville a proposé au Comité municipal 515 et à la VIIe Région militaire de mettre en place le dispositif nécessaire à la récupération des dépouilles. Outre un poste de commandement provisoire, une zone de prélèvement ADN et une morgue temporaire, les équipes spécialisées K70, K71, K72 et K73 seront déployées aux côtés de plusieurs groupes d’experts. L’objectif est de conduire les opérations dans le strict respect des normes scientifiques et des procédures en vigueur afin d’identifier les martyrs et de leur offrir, près de 60 ans après leur disparition, un retour empreint de dignité et de reconnaissance.

Le général Nguyên Trong Nghia, chef du Département général de politique de l’Armée populaire, a souligné que la découverte de restes humains dans le parc Lê Thi Riêng constituait l’un des faits marquants de la "Campagne des 500 jours et nuits", consacrée à la recherche, au regroupement et à l’identification des dépouilles des martyrs.

Sur le site, chaque couche de terre est retirée avec une minutie extrême. Dès qu’un indice laisse supposer la présence de restes humains, les fouilles se poursuivent exclusivement à la main afin de préserver au maximum les ossements et les objets qui les accompagnent. De petits pinceaux, des truelles et des outils d’archéologie remplacent alors les engins mécaniques lors de la phase la plus délicate de l’excavation.

Quê Ánh - Minh Thu/CVN

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