>> Village de la céramique de Bat Tràng, une consécration aux multiples dimensions
>> Céramique de Kim Lan : l’âme de la terre et du feu
>> Bac Ninh : Phù Lang, village de céramique aux portes du monde
>> Hà Thi Vinh, gardienne du feu de la céramique de Bát Tràng
![]() |
| Un four à céramique dans le village de Phù Lang, province de Bac Ninh (Nord). |
L’art de la céramique du Vietnam est né des terres riveraines enrichies par les alluvions au fil des siècles, porté par des villages artisanaux emblématiques tels que Bat Tràng, Chu Dâu, Phù Lang ou Thô Hà. Au fil de l’histoire, ce secteur a laissé une empreinte profonde à travers les dynasties féodales. Dès les époques des Ly (1009-1225) et des Trân (1226-1400), de grands centres de production ont vu le jour ; les techniques de fabrication et de décoration ont alors franchi des étapes cruciales avec l’apparition des céladons, des glaçures vert émeraude ainsi que des nuances brun miel et cannelle.
Entre le XIVᵉ et le XVIIᵉ siècle, le village de Chu Dâu s’est illustré par sa céramique bleu et blanc et ses glaçures craquelées qui, suivant les routes maritimes des marchands, sont devenues la fierté du Vietnam. Sous la dynastie des Nguyên (1802-1945), de nouveaux genres ont vu le jour, mêlant harmonieusement tradition et modernité, poursuivant ainsi l’élan créatif des ancêtres.
Parallèlement à cette évolution historique, les techniques de production n’ont cessé de se perfectionner. D’abord rudimentaires, cuites à basse température dans des fours en terre ou à ciel ouvert, les pièces ont gagné en finesse à mesure que les artisans maîtrisaient le tour de potier et l’émaillage. Aujourd’hui, l’usage des fours à gaz ou électriques et des méthodes d’impression modernes permet d’accroître la productivité tout en ouvrant la voie à des gammes de produits artistiques et de haute technicité.
Des gardiens de la flamme
![]() |
| L'artisan-peintre Bùi Văn Huân façonne un vase sur son tour de potier. |
Au-delà de sa valeur économique, la céramique est intimement liée à la vie culturelle des Vietnamiens : des bols, assiettes et jarres du quotidien aux brûle-parfums, statues cultuelles et chandeliers des espaces sacrés. Les motifs, les formes et les couleurs des émaux expriment l’imaginaire populaire, reflètent les coutumes et les croyances, tout en témoignant des échanges culturels entre le Vietnam et les pays de la région.
L’artisan Bùi Van Huân, né en 1990 à Phù Lang, confie que, face à la production industrielle et à l’évolution des goûts, de nombreux villages de métier sont confrontés au défi de la durabilité. Attaché à l’histoire séculaire de Phù Lang, il refuse la facilité des lignes de production automatisées et a choisi la voie la plus exigeante : une fabrication entièrement manuelle. Sous sa marque "Gôm Huân", chaque pièce est façonnée à la main, et il utilise des émaux de cendres végétales et recours à une cuisson intégrale au feu de bois, garantissant ainsi des œuvres uniques et inimitables.
Portés par la passion, de nombreux artistes tracent leur propre sillon. C’est le cas de Vu Thê Kim, né en 1958, qui a consacré sa vie aux musées et à la restauration de céramiques anciennes.
Diplômé de l’Université des arts appliqués de Hanoï en 1983, Vu Thê Kim a travaillé au Musée des beaux-arts du Vietnam jusqu’à sa retraite en 2019. Durant plus de quatre décennies, il a été à la fois restaurateur et conservateur d’antiquités, mais aussi artiste créateur, préservant discrètement les valeurs traditionnelles.
Il confie que son travail au musée l’a conduit vers les ateliers de poterie, où il a reproduit les célèbres lignées de céramiques des dynasties des Ly, Trân et Lê. Parallèlement, il a restauré des laques poncées, des peintures à l’huile et des gouaches, tout en réparant des objets ébréchés ou fissurés par le temps et le climat. Selon lui, la restauration ne consiste pas seulement à "recréer une forme" : il est primordial de comprendre l’esprit et les techniques des anciens afin que l’œuvre puisse "revivre" fidèlement à son essence originelle. Ce long contact avec les objets anciens lui a permis d’acquérir un savoir-faire approfondi, devenu le socle de sa création contemporaine.
![]() |
| Le peintre Vu Thê Kim partage son parcours dans l'art de la céramique. |
Évoquant son attachement à la céramique, Vu Thê Kim explique être "fasciné par la transformation de la matière au contact du feu". Contrairement à la peinture, qui offre un résultat immédiat, la céramique comporte toujours une part d’imprévu. L’artisan peut façonner la forme et appliquer l’émail, mais ce n’est qu’à l’ouverture du four que le verdict tombe. Les déformations liées à la cuisson créent parfois une beauté singulière, appelée "hoa biên" (transformation par le feu) ou "tap lua" (morsure de la flamme). Le céramiste doit ainsi accepter un taux de perte pouvant atteindre 10%.
À l’opposé de la production industrielle standardisée, la "céramique Kim" porte l’empreinte personnelle et la vision esthétique d’un artiste rigoureusement formé. Refusant la course à la quantité, il façonne chaque pièce à la main, selon la technique du tournage manuel. Inspirées par la nature, le monde animal ou des figures philosophiques telles que "Tam sinh" (Les trois vies), ses œuvres traduisent une "escapade avec l’argile", guidée par l’inspiration et produite en quantités limitées.
![]() |
| Les céramiques Kim sont entièrement fabriquées selon des méthodes artisanales. |
Dans sa démarche créative, Vu Thê Kim s’appuie sur la tradition tout en y insufflant une pensée moderne. Il étudie avec passion les céramiques de l’époque des Mac, les céladons des Ly, les décors bruns des Trân et les porcelaines bleu et blanc des Lê. Cette approche confère à la "céramique Kim" une identité forte, appréciée du marché et régulièrement présentée lors d’expositions, contribuant à promouvoir la culture vietnamienne auprès du public national et international.
Dans l’exposition "Mông thuc" (Rêve et réalité), récemment présentée à la Maison d’exposition des beaux-arts, au 16 rue Ngô Quyên à Hanoï, l’artiste a dévoilé plus de 60 œuvres articulées autour de deux univers émotionnels : le rêve et la réalité. Le premier évoque les aspirations à une vie paisible, tandis que le second reflète le quotidien, le travail et l’expérience vécue. Ces deux dimensions s’entrelacent dans une esthétique marquée par la simplicité, la sincérité et la proximité avec la vie.
![]() |
| Les céramiques Kim dans l'espace d'exposition "Mông thuc" (Rêve et réalité). |
![]() |
Malgré sa passion, l’artiste s’interroge sur la place de la céramique vietnamienne face à celles de pays comme la Chine ou le Japon. Selon lui, si le Vietnam possède une identité et des techniques remarquables, il reste en retrait en matière de commercialisation et de construction de marque. Le manque de stratégie marketing limite l’accès au marché international, tandis que, sur le plan national, la céramique d’art souffre encore de la concurrence de la production industrielle.
Malgré ces défis, forte de sa profondeur historique et de son dynamisme créatif, la céramique vietnamienne poursuit son chemin avec persévérance. Grâce à l’amour du métier et à l’effort constant de création, les générations d’artistes continuent de préserver, de renouveler et de diffuser les valeurs de cet art ancestral dans un constant dialogue avec la vie contemporaine.
Texte : Linh Thao - Phuong Thanh/CVN
Photos : VNA-NVCC/CVN









