À Gia Lai, les arts martiaux entre héritage et avenir

Le 9e Festival international des arts martiaux traditionnels du Vietnam - Gia Lai, tenu du 2 au 5 août 2026, a mis en lumière bien plus qu’une discipline ancestrale : un patrimoine vivant, un marqueur identitaire puissant et un levier d’attractivité culturelle, touristique et économique.

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Photos : VNA/CVN

Binh Dinh, aujourd’hui intégré à la province de Gia Lai (Centre), est depuis longtemps considérée comme le berceau des arts martiaux traditionnels vietnamiens. À l’époque des Tây Son au XVIIIe siècle, ces arts y ont connu un essor éclatant, intimement liés au nom du Héros national Quang Trung - Nguyên Huê et à ses victoires retentissantes.

Au fil des générations, cet héritage n’a pas disparu des livres d’histoire. Les enchaînements codifiés, les techniques aux armes, les rituels, la discipline morale et l’éthique du pratiquant ont continué à être préservés, transmis et réinterprétés.Les arts martiaux traditionnels ne sont donc pas seulement une pratique sportive. Ils sont devenus une composante de la vie culturelle communautaire, un lieu de transmission entre maîtres et disciples, entre anciens et jeunes, entre mémoire et présent.

C’est précisément cette épaisseur historique, cette valeur culturelle et cette continuité de transmission qui ont permis aux arts martiaux traditionnels de Binh Dinh d’être inscrits au patrimoine culturel immatériel national. Dans le même temps, un dossier est actuellement examiné par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), à l’initiative du ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme, en vue d’une éventuelle inscription sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.


Photos : VNA/CVN

Cette perspective internationale donne une portée nouvelle aux efforts de préservation. Elle impose aussi une exigence : un patrimoine ne vit pas seulement par sa renommée, mais par sa pratique réelle, quotidienne, sociale.

Dans ce contexte, la poursuite du Festival international des arts martiaux traditionnels du Vietnam ne relève pas d’une simple logique événementielle. Organiser un tel rendez-vous ne consiste pas uniquement à mettre en scène un spectacle culturel et sportif. C’est aussi une manière de prouver la vitalité d’un héritage par la pratique, la transmission et la diffusion auprès du public vietnamien et international.


Le festival de Gia Lai en a offert une illustration particulièrement forte. Parmi les participants figurait notamment l’école Van Lang Vo Dao du Maroc, l’une des 16 délégations internationales issues de dix pays et territoires, aux côtés de 41 délégations vietnamiennes et de 45 délégations locales de Gia Lai.

Pour Hala El Hsissen, pratiquante de l’école marocaine, qui s’entraîne aux arts martiaux traditionnels vietnamiens depuis plus de 23 ans, cette participation revêt une portée très personnelle. Déjà présente à trois reprises au festival, elle explique que cette discipline lui a permis “de forger son courage, sa volonté et son sens de l’esprit martial vietnamien, tout en lui ouvrant un espace d’échange avec des passionnés venus du monde entier”.

Lors du 9e Festival international des arts martiaux traditionnels du Vietnam - Gia Lai.
Lors du 9e Festival international des arts martiaux traditionnels du Vietnam - Gia Lai.

Son témoignage résume à lui seul l’un des traits les plus singuliers de cet héritage : l’art martial devient une langue commune. Une langue non verbale, mais profondément intelligible, faite de respect, de maîtrise de soi, de rituel, d’écoute et de confrontation codifiée. Autrement dit, un langage culturel capable de créer des liens là où les idiomes diffèrent.

Du 2 au 5 août, plus de 2.240 maîtres, entraîneurs et pratiquants ont pris part à une série d’activités qui dépassaient largement le cadre compétitif. Les cérémonies d’offrande de fleurs et d’encens, la procession de la flamme depuis le temple dédié aux héros Tây Son, les démonstrations collectives, les rencontres entre délégations vietnamiennes et étrangères, le championnat national des clubs, les visites d’écoles martiales, de sites historiques et de lieux touristiques. Tout cela formait un ensemble cohérent, dans lequel la pratique martiale était replacée dans une trame mémorielle et culturelle.


Photos : VNA/CVN

Le maître Lê Xuân Canh, dont l’école participe au festival depuis la première édition, souligne d’ailleurs combien cette 9e édition a marqué un saut qualitatif : plus ample, mieux structurée, plus riche. “La forte présence étrangère, observe-t-il, atteste de la résilience, du rayonnement et de la portée humaniste des arts martiaux traditionnels vietnamiens à l’époque contemporaine.”

Même lecture du côté des autorités provinciales. Pour Nguyên Thi Thanh Lich, vice-présidente du Comité populaire provincial de Gia Lai et présidente du comité d’organisation, le festival a créé un espace culturel original où les arts martiaux deviennent “un langage commun reliant l’amitié, le respect et l’aspiration à la paix entre les nations et les peuples”.


Le succès du festival éclaire aussi une autre ambition de Gia Lai : faire des arts martiaux traditionnels non seulement un patrimoine à protéger, mais aussi un outil de rayonnement, une forme de soft power culturel.

Cette idée n’a rien d’abstrait. Dans un monde où les territoires cherchent à se distinguer par leur singularité, les arts martiaux traditionnels peuvent devenir bien plus qu’une pratique identitaire. Ils peuvent constituer un signe de reconnaissance, un récit territorial, une passerelle entre culture, tourisme, éducation et économie créative.

Le président du Comité populaire provincial, Pham Anh Tuân, l’a formulé clairement : “Préserver et valoriser les arts martiaux traditionnels, ce n’est pas seulement conserver une discipline ancienne ; c’est aussi préserver une part de la mémoire collective, du courage historique et de +l’identité culturelle nationale+”.


Photos : CTV-VNA/CVN

Dans le nouvel espace de développement de Gia Lai, cette vision prend une résonance particulière. Ici, l’héritage martial venu de la terre de Binh Dinh rencontre l’univers des hauts plateaux du Tây Nguyên. L’esprit de l’art martial dialogue avec la culture des gongs, reconnue elle aussi pour sa valeur patrimoniale. La mémoire des Tây Son entre en résonance avec la vitalité des communautés ethniques locales. Ce croisement ne vaut pas seulement comme métaphore. Il dessine les contours d’un territoire qui cherche à conjuguer profondeur historique, pluralité culturelle et ouverture internationale.

C’est dans cette logique que Gia Lai entend désormais faire des arts martiaux traditionnels un produit touristique et économique distinctif.

L’idée est simple, mais stratégique : s’ils sont pensés avec rigueur, les démonstrations martiales, les espaces d’initiation, les activités d’échange international, les circuits de visite autour des villages et les écoles d’arts martiaux peuvent devenir de véritables leviers d’attractivité. Non seulement pour attirer les visiteurs, mais aussi pour faire connaître plus largement la richesse symbolique des arts martiaux traditionnels.

Autrement dit, il ne s’agit pas de folkloriser le patrimoine, mais de lui donner une nouvelle scène sans le vider de sa substance. Le défi est de taille : transformer une pratique vivante en offre culturelle accessible, sans la réduire à une simple performance touristique.

Le Vietnam intensifie ses démarches pour faire inscrire les arts martiaux traditionnels de Binh Dinh sur la Liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO.
Photo : VNA/CVN

Les autorités locales semblent conscientes de cet équilibre délicat. Avant même la réorganisation administrative, l’ancienne province de Binh Dinh, puis Gia Lai après la fusion, avaient déjà mis en place plusieurs politiques en faveur de la sauvegarde et de la promotion des arts martiaux traditionnels de Binh Dinh, dont soutien aux écoles et aux maîtres, accompagnement des entraînements, des spectacles et des compétitions, campagnes de communication à destination du public vietnamien et international, élaboration de programmes articulant patrimoine martial, sport de haut niveau et développement socio-économique.

Aujourd’hui, ces orientations se précisent encore. Gia Lai veut introduire davantage les arts martiaux de Binh Dinh à l’école, renforcer leurs liens avec les arts traditionnels, bâtir une identité de marque pour eux et concevoir des itinéraires touristiques associant visite, spectacle et expérience immersive. D’ici 2030, la province ambitionne de disposer d’au moins dix écoles martiales emblématiques répondant aux standards de l’activité touristique, et d’achever le Centre des arts martiaux traditionnels de Binh Dinh, conçu comme un pôle de recherche, de préservation, de formation et de développement touristique.

Reste une évidence, peut-être la plus importante de toutes : un festival, aussi réussi soit-il, ne suffit pas à lui seul à garantir la survie d’un patrimoine.


Pour que les arts martiaux traditionnels de Binh Dinh soient réellement un patrimoine vivant, il faut davantage qu’un grand rendez-vous organisé tous les quelques années. La vitalité d’un héritage se mesure surtout à ce qui se passe chaque jour, loin des projecteurs. Elle se lit dans les salles encore éclairées le soir, dans les cours où l’on répète les enchaînements, dans la constance des maîtres qui transmettent, dans la curiosité des enfants qui apprennent, dans la place que ces pratiques continuent d’occuper dans la vie communautaire.

En d’autres termes, la valeur d’un patrimoine dépend moins de sa seule mise en scène exceptionnelle que de sa présence ordinaire dans le tissu social.

C’est pourquoi le maintien du festival doit aller de pair avec des politiques de fond : perfectionner les mécanismes de soutien aux écoles et aux maîtres, développer l’enseignement dans les établissements scolaires, élargir les échanges nationaux et internationaux, articuler davantage arts martiaux, tourisme et industries culturelles. Car un patrimoine ne devient durable que lorsque la communauté tout entière participe à sa conservation, à sa transmission et à sa réinvention.

Les arts martiaux traditionnels de Binh Dinh, un patrimoine vivant à valoriser. Photo : VNA/CVN
Les arts martiaux traditionnels de Binh Dinh, un patrimoine vivant à valoriser. Photo : VNA/CVN

Dans cette perspective, le 9e Festival international des arts martiaux traditionnels du Vietnam - Gia Lai prend une signification qui dépasse largement le cadre d’un événement culturel ou sportif. Il sert de démonstration publique : démonstration de la force identitaire d’une terre des arts martiaux traditionnels, démonstration de la continuité de la transmission, démonstration aussi de la capacité d’un patrimoine local à se projeter sur une scène mondiale.

Et c’est sans doute là que réside l’un des enjeux les plus importants pour l’avenir du dossier présenté à l’UNESCO. Car pour être reconnu comme patrimoine culturel immatériel représentatif de l’humanité, un héritage doit apparaître non comme un vestige figé, mais comme une pratique encore vivante, portée par sa communauté, réinvestie dans le présent et ouverte à l’avenir.

Sous cet angle, Gia Lai dispose d’un argument fort. En faisant des arts martiaux traditionnels à la fois une mémoire, une pratique, un lieu d’éducation, un espace d’échange international et un levier de développement, la province montre qu’elle ne cherche pas seulement à conserver une tradition : elle entend lui donner les conditions de sa continuité.


Au fond, toute la question tient en une idée simple : un patrimoine n’a de force que s’il continue à être porté par celles et ceux qui le vivent.

Les arts martiaux traditionnels de Binh Dinh ne seront véritablement reconnus, au Vietnam comme à l’international, que s’ils restent un art transmis, pratiqué, compris et désiré. S’ils continuent à former des gestes, des corps, des caractères. S’ils demeurent un espace où se nouent à la fois la mémoire des ancêtres, l’exigence morale du présent et l’espérance d’un avenir partagé.

C’est pourquoi le festival de Gia Lai ne doit pas être lu comme une fin en soi, mais comme un signal. Le signal qu’un héritage martial peut encore fédérer des communautés, inspirer la jeunesse, attirer le monde et nourrir une stratégie culturelle ambitieuse. Le signal, aussi, qu’une province peut faire de son patrimoine un levier d’identité sans le soustraire à la vie quotidienne.

Les arts martiaux traditionnels de Binh Dinh conviennent bien aux femmes.
Photo : VNA/CVN

En ce sens, le véritable succès de Gia Lai ne se mesurera pas seulement au nombre de délégations étrangères, de démonstrations ou de visiteurs. Il dépendra surtout de la capacité du territoire à faire vivre ses écoles d’arts martiaux, à soutenir les lieux de transmission, à préserver et enseigner les enchaînements traditionnels, et à faire en sorte que les jeunes continuent d’aimer cet art et d’y reconnaître une part de leur identité.

Car un patrimoine ne devient universel qu’à condition de rester profondément enraciné. Et c’est peut-être là la preuve la plus convaincante que les arts martiaux traditionnels de Binh Dinh méritent, demain, de rejoindre la Liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Phuong Nga/CVN

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