Yên Tu : quand le patrimoine millénaire s’invente un futur créatif

Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, le site sacré de Yên Tu amorce sa révolution culturelle. Entre recherche historique et design innovant, ce haut lieu du bouddhisme se forge une identité visuelle unique pour transmettre ses valeurs millénaires aux jeunes générations.

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L’ensemble des vestiges et sites paysagers “Yên Tu - Vinh Nghiêm - Côn Son, Kiêp Bac“ a été inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO le 12 juillet 2025. Au sein de cette structure interprovinciale, Yên Tu occupe une position centrale, à la fois symbolique et déterminante.

La statue du roi-bouddha Trân Nhân Tông, érigée au sommet d’An Ky Sinh, province de Quang Ninh, est une œuvre monumentale en bronze massif, haute de 15 m et pesant 138 tonnes. 
Photo : VNA/CVN

Selon la Docteure Lê Thi Minh Ly, vice-présidente de l’Association vietnamienne du patrimoine culturel, “Yên Tu est la clé qui permet de comprendre l’ensemble de l’espace culturel et historique de ce complexe : depuis la figure du roi-bouddha Trân Nhân Tông et l’école bouddhique Trúc Lâm jusqu’au paysage et au mode de vie de la région Nord-Est à l’époque des Trân (1226-1400)“.

Elle souligne que c’est précisément cette position singulière qui fait que l’intégration de Yên Tu dans le courant des industries culturelles “ne peut se limiter à de simples objets souvenirs, mais doit commencer par une nouvelle manière de voir le patrimoine“.

Un écosystème créatif autour du site

Pendant plusieurs décennies, Yên Tu a été principalement connu à travers les fêtes traditionnelles et les pèlerinages. On s’y rendait pour “accéder au sacré“, gravissant d’interminables volées de marches, traversant la pagode Hoa Yên enveloppée de nuages, avec ce sentiment de “gravir la montagne pour y voir Bouddha“. Les travaux de restauration et de mise en valeur ont été menés par étapes successives ; l’ensemble des pagodes, ermitages et tours a progressivement fait l’objet de réaménagements et de réajustements.

Des fidèles bouddhistes en méditation au sommet de la montagne de Yên Tu. 
Photo : VNA/CVN

Cependant, comme le souligne Lê Thi Minh Ly, “nous avons relativement bien réussi à préserver l’intégrité de l’ensemble patrimonial, mais il subsiste encore de nombreux manques dans la manière d’interpréter et de valoriser la profondeur de ses valeurs, afin que le public puisse mieux les comprendre et s’y attacher davantage“. À ses yeux, cette inscription par l’UNESCO “agit comme un rappel : ces lacunes doivent désormais être comblées par une vision nouvelle“.

L’une des orientations actuellement mises en œuvre à Yên Tu consiste à construire un écosystème créatif autour du patrimoine, fondé sur un système d’actifs de propriété intellectuelle (PI) clairement défini et structuré.

Un représentant de la société par actions Tùng Lâm Développement (Tùng Lâm, littéralement “forêt de pins“) explique que, dans le processus de mise en place de ce système, l’entreprise a dû “se réunir avec les chercheurs et repartir d’une question en apparence simple : quels sont les éléments visuels qui relèvent véritablement de Yên Tu, quels détails doivent rester cantonnés à l’espace cultuel, et quels motifs peuvent être stylisés pour être intégrés à la vie quotidienne ?“.

Cette interrogation a conduit à des mois de relecture des sources, de recherches de terrain et de mises en perspective avec les études consacrées à l’art de la dynastie des Trân et à l’école bouddhique Trúc Lâm.

Le résultat est la constitution progressive d’un véritable “dictionnaire visuel“ de Yên Tu : motifs sculptés, éléments architecturaux, compositions paysagères emblématiques sont photographiés, redessinés et classés.

Sur cette base, l’équipe de design entreprend ensuite un travail d’abstraction pour les transformer en motifs identitaires : des lignes évoquant la silhouette des montagnes, des ornements rappelant les toitures des pagodes, une palette de couleurs chaudes et sourdes suggérant les matériaux que sont le bois, la pierre et la tuile. L’objectif ne se limite pas à “faire joli“, mais à élaborer un langage visuel cohérent, permettant que tout produit associé à Yên Tu soit immédiatement reconnaissable au premier regard.

Lorsque le patrimoine entre dans l’espace des industries culturelles, la question n’est plus de savoir s’il existe ou non des produits, mais bien de déterminer si l’on parvient à préserver l’identité. Pour Lê Thi Minh Ly, un système de propriété intellectuelle (PI) construit de manière rigoureuse permet d’éviter que le patrimoine ne soit “morcelé” en une multitude d’images incontrôlées, variant d’un lieu à l’autre et d’une interprétation à l’autre.

Elle estime que, si cette démarche est menée avec succès, Yên Tu pourrait devenir un cas de référence pour d’autres sites patrimoniaux et paysagers dans la mise en œuvre des industries culturelles fondées sur le patrimoine.

Entre tradition et nouveauté

À partir de ce système de propriété intellectuelle, la gamme de produits souvenirs liés à Yên Tu a commencé à être développée de manière beaucoup plus soignée. Plutôt que d’utiliser des motifs “esthétiques mais dépourvus de référence“, l’équipe de design sélectionne des détails directement issus du patrimoine : un fragment d’ornement en bois, la courbure d’un toit, un vers évoquant la philosophie du cu trân lac đao - vivre pleinement dans le monde tout en cultivant la paix et la joie intérieure grâce à la voie spirituelle -, ainsi que la teinte des pins dans la brume matinale.

Chaque détail est testé à travers plusieurs versions de produits, avec l’avis des chercheurs. Certaines propositions, selon un membre de l’équipe de design, “étaient belles mais jugées par les experts trop éloignées de l’esprit de l’architecture et de l’art Trúc Lâm, et ont donc été abandonnées, malgré le regret que nous en avions“.

D’un point de vue théorique, la Docteure Lê Thi Minh Ly voit dans ces tensions un passage obligé : “Sans un certain conflit entre le désir de créer et la nécessité de respecter les normes, il serait très difficile de poser des bases solides. La créativité non remise en question peut facilement dévier, tandis qu’un excès de conservatisme, qui étouffe toute expérimentation, risque d’asphyxier le patrimoine dans sa zone de confort“.

Ce qui réjouit particulièrement la chercheuse, c’est l’attitude des jeunes créateurs travaillant pour Yên Tu : “Ils sont prêts à faire un pas en arrière, à ajuster leur approche et, surtout, ils ne voient pas la consultation d’experts comme une simple demande d’autorisation, mais comme un élément naturel et essentiel de leur processus créatif“.

Lê Tuyêt Mai, cheffe du projet Tùng Lâm - Yên Tu, offre la mascotte Voi Linh Son (Éléphant sacré de la montagne) à Jonathan Baker, représentant en chef de l’UNESCO au Vietnam. 
Photo : CTV/CVN

Dans cette œuvre, la mascotte Voi Linh Son (Éléphant sacré de la montagne) illustre parfaitement le “dialogue“ entre innovation et respect du patrimoine. La figure de la montagne Yên Tu, imaginée comme un éléphant géant, existe depuis longtemps dans l’imaginaire populaire. Ce n’est que lorsqu’elle a été systématisée à travers la recherche et mise en relation avec les légendes de l’Éléphant Blanc transportant les sutras pour l’empereur-philosophe Trân Nhân Tông qu’elle a pu devenir la base d’une mascotte patrimoniale symbolique.

Le groupe créatif, majoritairement composé de jeunes, a passé plusieurs mois à expérimenter chaque détail de Voi Linh Son- de sa posture à son regard, en passant par ses couleurs - avant de parvenir à une forme jugée par les experts “suffisamment grave pour respecter la dimension sacrée, mais assez sympathique pour séduire les enfants“.

L’humain face à l’IA

Jonathan Baker, représentant en chef de l’UNESCO au Vietnam, a qualifié ce projet d’“initiative à la fois intéressante et audacieuse“ : intéressante, car elle illustre une approche nouvelle du patrimoine; audacieuse, car “dès qu’on touche à des symboles liés à un espace sacré, le risque de réactions négatives existe toujours si la préparation n’est pas soigneuse“.

Il souligne également l’importance de l’approche de Yên Tu, qui ne se contente pas de créer une mascotte à des fins promotionnelles, mais s’efforce de la fonder sur des données historiques et culturelles solides, avec un mécanisme de consultation d’experts bien défini. Selon lui, si ces initiatives sont mises en œuvre avec prudence, elles peuvent devenir un pont essentiel rapprochant la jeune génération du patrimoine, en utilisant un langage qu’elle peut facilement comprendre et apprécier.

Dans un contexte de développement technologique rapide, l’utilisation d’outils de conception numérique, y compris l’intelligence artificielle, est également à l’ordre du jour. Les représentants des entreprises reconnaissent que ces outils leur permettent de raccourcir le processus de croquis, d’expérimenter les couleurs, les matériaux et la composition.

Cependant, Lê Thi Minh Lý attire rapidement l’attention sur un point crucial : “L’IA peut générer des centaines, voire des milliers de variantes d’images en quelques heures, mais aucun outil ne comprend le contexte historique et la richesse symbolique comme l’être humain. Sans filtres composés de chercheurs, de gestionnaires et d’artisans connaissant le patrimoine, nous risquons facilement d’être séduits par des images belles mais erronées“.

Pour elle, la solution n’est pas d’éliminer complètement l’IA du processus de conception, mais de “la placer à sa juste position“ : comme un outil d’aide, et non comme un décideur. Les propositions générées par l’IA doivent être examinées à la lumière de la recherche, discutées et ajustées avant de devenir une partie officielle de l’écosystème des produits patrimoniaux.

Label UNESCO, un rappel de responsabilité

La pagode Hoa Yên fait partie du site de Yên Tu, province de Quang Ninh. 
Photo : Thành Dat/VNA/CVN

Jonathan Baker partage un point de vue similaire, soulignant que, dans le domaine du patrimoine mondial, la technologie “n’est qu’un moyen“ et que ce qui compte vraiment, ce sont les valeurs et l’engagement humain investis dans le patrimoine.

Du côté des entreprises, Mme Lê Tuyêt Mai, cheffe de projet Tùng Lâm - Yên Tu, considère le label UNESCO “comme un rappel de responsabilité plutôt qu’une simple médaille“.

Selon elle, le plus difficile n’est pas de créer davantage de nouveaux produits, mais “de maintenir une discipline interne tout au long du processus“, afin que chaque décision concernant les services, l’architecture, la communication ou les produits soit soumise à une question fondamentale : cela contribue-t-il à rendre les valeurs du patrimoine plus lumineuses et plus profondes ?

Vu de l’extérieur, ce qui se passe à Yên Tu en est peut-être encore à ses débuts, mais cela suggère déjà une approche remarquable : considérer le patrimoine comme le cœur d’un écosystème créatif maîtrisé, où entreprises, experts, communautés et même les outils technologiques ont leur rôle, mais tous restent soumis aux principes issus des valeurs mêmes du patrimoine.

Intégrer le patrimoine mondial dans le flux de l’industrie culturelle ne signifie pas “vendre“ ce que l’on possède, mais apprendre à écouter le patrimoine, le comprendre en profondeur, avant de penser à le transmettre aux autres à travers des formes adaptées à notre époque.

Au-delà de la reconnaissance internationale, Yên Tu dessine aujourd’hui une voie singulière pour le patrimoine vietnamien. En faisant dialoguer l’héritage spirituel du roi-Bouddha avec les industries culturelles modernes, le site prouve que protéger ne signifie pas figer, mais plutôt apprendre à raconter l’histoire d’hier avec les mots de demain.

Xuân Hoàng/CVN

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