Une scientifique engagée dans la préservation des savoirs autochtones

Scientifique au Muséum national de la nature, la Docteure Luu Dàm Ngoc Anh consacre ses recherches à la sauvegarde des savoirs autochtones des communautés ethniques minoritaires, considérés comme un patrimoine vivant et une ressource précieuse face aux défis du changement climatique.

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Le savoir des Hà Nhi en matière de protection des forêts découle de leur compréhension de la forêt.
Photo : VNA/CVN

Les travaux de la Docteure Luu Dàm Ngoc Anh sur les savoirs forestiers des Hà Nhi, récemment publiés par l’UNESCO, illustrent le rôle clé de la science dans le dialogue entre héritage culturel et développement durable.

À la croisée de la recherche scientifique et de l’engagement de terrain, la Dr Luu Dàm Ngoc Anh s’est imposée comme l’une des figures vietnamiennes les plus investies dans la valorisation des savoirs autochtones.

Chercheuse au Muséum national de la nature, relevant de l’Académie vietnamienne des sciences et des technologies, elle mène depuis plusieurs années des travaux visant à documenter et préserver les connaissances traditionnelles des communautés ethniques minoritaires, aujourd’hui menacées de disparition sous l’effet de la modernisation.

Convaincue que ces savoirs, issus de siècles de coexistence étroite entre l’homme et la nature, constituent une ressource essentielle pour le développement durable et l’adaptation au changement climatique, la chercheuse a dirigé une étude approfondie sur les pratiques d’utilisation et de gestion durable des ressources forestières de la communauté Hà Nhi, dans la province montagneuse de Lào Cai.

À l’heure où la modernisation s’accélère, de nombreuses valeurs liées aux savoirs autochtones sont confrontées à un risque réel de rupture et d’effacement. Face à ce constat, un groupe de scientifiques vietnamiens, sous la direction de Luu Dàm Ngoc Anh, s’est engagé avec constance dans un travail de documentation, de préservation et de transmission de ces connaissances intimement liées à la vie quotidienne, aux moyens de subsistance et à l’environnement naturel des populations locales.

Issus de la pratique, du travail et de la relation quotidienne à la nature, les savoirs autochtones constituent un système complexe de connaissances, de compétences et d’expériences créées, accumulées et transmises de génération en génération. Ils traduisent une relation harmonieuse entre l’être humain et son environnement naturel et social, jouant un rôle déterminant dans la préservation des ressources, la sécurité alimentaire, la sauvegarde de l’identité culturelle et l’adaptation aux changements climatiques. Pourtant, sous l’effet de la modernisation des modes de vie, nombre de ces savoirs tendent aujourd’hui à disparaître.

Illustration d’un village traditionnel de l'ethnie Hà Nhi, montrant l’emplacement des forêts sacrées.
Photo : VNA/CVN

Documenter les savoirs autochtones au service de la vie

Partant de cette urgence, l’équipe de recherche dirigée par la Docteure Luu Dàm Ngoc Anh a mené une étude intitulée "Explorer la valeur patrimoniale des savoirs autochtones liés à l’utilisation et à la gestion durable des ressources forestières des Hà Nhi dans la province de Lào Cai, face au changement climatique".

Ce travail a été sélectionné pour publication dans l’ouvrage international de l’UNESCO "Sauvegarde du patrimoine culturel immatériel et action climatique dans la région Asie-Pacifique", une publication de référence consacrée aux recherches et pratiques illustrant le rôle du patrimoine culturel immatériel dans le renforcement des capacités d’adaptation au changement climatique.

S’appuyant sur une approche interdisciplinaire, combinant l’ethnobotanique et l’étude des savoirs traditionnels, l’équipe a procédé à une documentation systématique de l’usage des plantes forestières par les Hà Nhi, notamment à des fins médicinales, alimentaires ou de teinture textile, ainsi que des règles communautaires en matière de protection et de gestion des forêts. Les noms vernaculaires et scientifiques, les usages et les modes de préparation de nombreuses espèces végétales - y compris celles utilisées pour traiter l’épilepsie, consolider les fractures ou soulager les douleurs articulaires - ont ainsi été recensés et préservés comme autant d’éléments d’un patrimoine vivant.

Selon Luu Dàm Ngoc Anh, de nombreuses plantes continuent d’exister à l’état naturel, mais les savoirs liés à leur usage ont disparu sous l’effet de la modernisation. "Les savoirs autochtones n’acquièrent toute leur valeur que lorsqu’ils sont validés par la science moderne et peuvent être réintégrés dans la vie contemporaine", souligne-t-elle.

La relation des Hà Nhi avec les plantes et la forêt est étroitement liée à leur vie quotidienne, à leurs pratiques culturelles et à leur identité.
Photo : VNA/CVN

Parallèlement, l’équipe a étudié l’expérience des Hà Nhi noirs de la commune de Y Ty (province de Lào Cai) en matière de gestion et de protection des forêts. Alors que dans de nombreuses régions les forêts naturelles régressent rapidement sous l’effet de la déforestation et de l’agriculture sur brûlis, la communauté de Y Ty est parvenue à préserver ses forêts primaires grâce à une exploitation raisonnée et durable.

Un détail a particulièrement marqué les chercheurs : devant chaque maison, des piles de bois soigneusement rangées, destinées à couvrir les besoins en combustible durant tout l’hiver rigoureux des zones de haute montagne. Ce bois est prélevé de manière contrôlée, selon un système associant étroitement les règles coutumières communautaires et la réglementation étatique. Cette pratique permet aux habitants d’assurer leur subsistance tout en protégeant durablement les forêts en amont.

Un patrimoine vivant au service de l’action climatique

Au-delà du renforcement du sentiment d’appartenance, de la cohésion communautaire et de la préservation de l’identité culturelle, les savoirs autochtones apparaissent aujourd’hui comme une ressource essentielle pour le développement durable. Dans un contexte de dérèglement climatique mondial de plus en plus marqué, de nombreuses communautés redécouvrent leurs savoirs et pratiques traditionnels pour élaborer des solutions d’adaptation et de réduction des risques naturels.

Cette approche contribue à la fois à la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel et à la transmission intergénérationnelle des connaissances, tout en illustrant le lien étroit entre préservation du patrimoine et protection de l’environnement. L’exemple des Hà Nhi montre que leurs savoirs traditionnels en matière de gestion forestière et hydrique ont permis de réduire significativement l’impact de phénomènes extrêmes tels que les crues soudaines et les glissements de terrain, tout en maintenant des forêts de tête de bassin jouant un rôle clé dans la régulation du climat.

Des jeunes Hà Nhi à Lào Cai participent à des patrouilles aux côtés des gardes-frontières.
Photo : Thành Dat/CVN

La genèse de cette recherche remonte à la fin de l’année 2013 et au début de 2014, lorsque Luu Dàm Ngoc Anh, alors doctorante à l’Université d’Osaka (Japon), a participé à une mission de terrain dans la province de Lào Cai avec des professeurs de l’université. Le groupe a eu l’occasion d’assister à une cérémonie de culte de l’esprit de la forêt, un rituel sacré profondément ancré dans la vie spirituelle et la conception de la protection forestière des Hà Nhi.

L’atmosphère printanière du village, les fleurs de pêcher en pleine floraison et l’effervescence des préparatifs rituels ont profondément marqué la chercheuse. "Ces expériences ont été déterminantes et m’ont donné l’envie de mener une recherche approfondie sur les savoirs autochtones des Hà Nhi. J’ai ensuite eu la chance de bénéficier du soutien du programme d’aide à la recherche destiné aux jeunes chercheurs de l’Académie vietnamienne des sciences et des technologies pour concrétiser ce projet", confie-t-elle.

Malgré les difficultés liées à l’éloignement du terrain - huit à dix heures de trajet entre la ville de Lào Cai et Y Ty - et aux barrières culturelles, notamment la réserve des femmes Hà Nhi à l’égard des personnes extérieures, l’équipe est parvenue, grâce à la patience et au respect, à établir une relation de confiance avec la communauté.

Aujourd’hui, Y Ty est devenue une destination touristique reconnue, dotée d’une maison communautaire, et les activités touristiques contribuent progressivement à améliorer les revenus des habitants. Cette évolution est perçue comme un signal encourageant pour la valorisation des patrimoines naturels et culturels locaux dans un contexte de développement.

La publication de cette recherche dans une œuvre internationale de l’UNESCO constitue non seulement une reconnaissance du sérieux académique des scientifiques vietnamiens, mais souligne également l’importance des approches scientifiques interdisciplinaires pour relier patrimoine culturel et action climatique. Elle ouvre ainsi la voie à des stratégies de développement durable conciliant préservation des savoirs autochtones, protection de l’environnement et amélioration des conditions de vie des communautés locales.

Mai Quynh/CVN

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