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| Façonnage des statuettes. |
| Photo : VNA/CVN |
À l’approche du Têt (Nouvel An lunaire), alors que les rues de l’ancienne capitale impériale se parent de couleurs printanières, le groupe résidentiel de Dia Linh, quartier de Hoa Châu, s’anime d’une effervescence particulière. Dans les modestes demeures bordant la rivière, les fours rougeoient et l’argile est pétrie sans relâche : la haute saison a commencé pour cet artisanat ancestral des statuettes du trio des Génies du Foyer.
Selon la croyance populaire, ces trois divinités - deux protecteurs et une protectrice - veillent sur le foyer et consignent la vie quotidienne des familles. Chaque année, le 23e jour du 12e mois lunaire, les Vietnamiens célèbrent leur départ vers les cieux. À cette occasion, les anciennes statuettes sont remplacées par des neuves, en signe de quête de paix et de prospérité pour l’année nouvelle.
Sous la dynastie des Nguyên (1802-1945), Dia Linh était déjà réputé pour la qualité exceptionnelle de son argile jaune, utilisée pour la construction des tombeaux royaux. C’est de cette richesse géologique et d’un besoin spirituel profond qu’est né cet artisanat, devenu aujourd’hui un trait culturel indissociable de Huê.
Dia Linh est désormais l’ultime sanctuaire où perdure cette tradition. À l’approche du Nouvel An lunaire, le repos n’est plus de mise. De l’aube à minuit, les gestes s’accélèrent pour honorer les commandes. Dans les cours, les rangées de statuettes sèchent au soleil ; à l’intérieur, les artisans s’activent au moulage et aux finitions. Le fracas des moules en bois se mêle aux rires et à l’odeur âcre de la fumée, composant la symphonie typique du Têt artisanal.
Séduite par une vidéo sur TikTok, Nguyên Minh Trâm, une jeune femme de Dà Nang (Centre), a fait le déplacement pour découvrir ce savoir-faire. "En voyant chaque étape, du bloc de terre brute à la figurine colorée, j’ai perçu la profondeur des valeurs ancestrales de ma terre natale", confie-t-elle avec émotion.
Art de transformer la terre en sacré
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| Décoration des statuettes des trois Génies de la cuisine. |
| Photo : VNA/CVN |
Le processus exige une rigueur absolue. L’argile jaune, rigoureusement sélectionnée pour sa pureté, garantit une excellente résistance au feu. Une fois pétrie, elle est pressée dans des moules en bois de fer (lim) finement sculptés. Après un séchage naturel de deux à trois jours, les pièces passent au four. À la sortie, elles arborent une teinte dorée, avant d’être peintes en rouge ou en rose et sublimées par des paillettes pour répondre aux goûts festifs de la clientèle.
Vo Van Hay, 68 ans, consacre sa vie à ce métier. Malgré la fatigue et les aléas climatiques - comme les récentes inondations qui ont perturbé la production -, il ne compte pas ses heures. Sa famille produit environ 70.000 pièces par an, expédiées dans tout le pays et jusqu’aux États-Unis pour la diaspora.
“C’est l’héritage de mes ancêtres. Tant que j’aurai des forces, je protégerai cette flamme ”, affirme-t-il. Sa nièce, Vo Thi Hang, représente la cinquième génération et commence ses journées à 03h00 du matin pour assurer la cadence.
Sauvegarder un patrimoine face à la modernité
Pourtant, ce métier traditionnel vacille face à l’industrialisation et au désintérêt des jeunes générations. La pénibilité du travail, la hausse du coût des matières premières et les revenus modestes (moins de 200.000 dôngs par jour) rendent la relève incertaine. “On ne peut même pas porter un vêtement propre une seule journée”, s’amuse avec amertume Lê Thi Vân, l’épouse de M. Hay, en montrant ses habits tachés de terre.
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| Initiation des visiteurs à la confection des statuettes des trois Génies du Foyer. |
| Photo : VNA/CVN |
À l’heure actuelle, seules quatre familles de la lignée de M. Hay perpétuent encore cet artisanat à Dia Linh. Les jeunes se détournent peu à peu de ce métier, rebutés par la rudesse d’un travail de boue et de labeur pour un revenu si modeste. Au sein de la cinquième génération de la famille Vo, Vo Thi Hang fait figure d’exception, étant l’une des rares à façonner encore patiemment ces statuettes.
Selon Mme Hang, pour assurer la pérennité de ce savoir-faire, il est impératif que la valeur de leurs créations soit reconnue à sa juste mesure. Ces dernières années, elle a été régulièrement invitée à réaliser des démonstrations et à animer des ateliers lors de festivals urbains. Grâce à ces initiatives, le village artisanal gagne en notoriété, attirant désormais un flux croissant de touristes et de négociants.
Selon Vo Viêt Duc, vice-président du Comité populaire du quartier de Hoa Châu, la municipalité s’engage à soutenir ces artisans en misant sur le tourisme durable et la transformation numérique pour promouvoir la marque “Tao Quân Dia Linh”.
Malgré les obstacles, la foi demeure intacte dans le regard des vieux artisans. Pour eux, chaque statuette n’est pas une simple marchandise, mais une parcelle de la mémoire collective de Huê, un lien sacré entre le passé et le futur qui continuera, saison après saison, d’habiter le cœur des foyers vietnamiens.
Huong Linh/CVN






