Le Vietnam mise sur l’IA incarnée

Face aux besoins croissants de son industrie, le Vietnam voit dans l’IA incarnée un levier pour accroître la productivité et renforcer ses capacités technologiques. Il entend développer une filière nationale, tout en s’insérant dans les chaînes de valeur mondiales.

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Une intervention chirurgicale robotisée à distance entre Vinmec Cần Thơ et Vinmec Smart City Hà Nội, premier réseau bidirectionnel de ce type au Vietnam. 
Photo : VNA/CVN

L’intelligence artificielle (IA) ne se limite plus à la génération de textes, d’images ou à l’analyse de données. Avec l’IA incarnée, qui associe la puissance de calcul des systèmes intelligents à des machines capables d’agir dans le monde physique, le Vietnam entrevoit de nouvelles perspectives pour moderniser ses usines, améliorer la sécurité au travail et répondre aux besoins de main-d’œuvre. L’enjeu est aussi industriel : au-delà de l’adoption de technologies étrangères, le pays souhaite consolider ses propres compétences et prendre part à la fabrication des équipements de demain.

De l’usine aux services

L’IA incarnée repose sur des systèmes capables de percevoir leur environnement, de l’analyser et d’agir en conséquence. Caméras, capteurs et dispositifs de mesure fournissent les informations nécessaires à la prise de décision, tandis que les modèles d’IA permettent d’adapter les actions aux situations rencontrées. L’IA générative peut notamment aider les robots à comprendre des instructions en langage naturel et à organiser différentes tâches. Leur bon fonctionnement dépend toutefois de la précision des capteurs, des capacités de calcul et de leur aptitude à interagir avec leur environnement physique.

À l’échelle mondiale, cette évolution s’appuie sur une progression rapide de l’automatisation. Selon la Fédération internationale de robotique, 542.000 robots industriels ont été installés en 2024, soit plus du double du niveau enregistré dix ans auparavant. Le parc mondial en fonctionnement atteignait 4,66 millions d’unités, tandis que l’Asie représentait 74% des nouvelles installations. Ces chiffres illustrent le poids croissant de la région dans la transformation industrielle.

Pour le Vietnam, dont l’économie s’appuie largement sur l’industrie manufacturière, l’enjeu est de tirer pleinement parti de cette évolution. L’électronique, le textile, l’agroalimentaire, les activités portuaires et l’agriculture figurent parmi les secteurs susceptibles de bénéficier de machines capables d’effectuer des opérations répétitives, de manipuler des charges ou d’intervenir dans des environnements complexes.

Lors de la première conférence vietnamienne sur l’IA incarnée, organisée récemment à Hanoï autour du thème d’une nouvelle ère de productivité, Đỗ Đức Thịnh, directeur adjoint du Centre national d’innovation (NIC), a souligné l’intérêt de ces technologies pour faire face aux pénuries de main-d’œuvre, renforcer la sécurité au travail et améliorer la qualité de la croissance. Les démonstrations de robots humanoïdes, quadrupèdes et mobiles sur roues, présentées par AGIBOT, ont offert un aperçu des applications possibles dans l’industrie et l’éducation.

L’objectif est ambitieux : contribuer pour une hausse annuelle de 10 à 15% de la productivité du travail d’ici à 2030. Mais l’adoption de robots ne suffit pas, à elle seule, à garantir de tels gains. Les entreprises devront être en mesure d’adapter les équipements à leurs besoins, de former leurs salariés et d’évaluer les résultats obtenus.

Au-delà des usages, le Vietnam entend se positionner sur les différentes étapes de la chaîne de valeur. La production de composants, la mécanique de précision, les puces spécialisées et les logiciels intégrés représentent autant d’opportunités pour les entreprises nationales. Une présence accrue dans ces activités leur permettrait de ne pas rester de simples utilisatrices de solutions importées.

Les pouvoirs publics ont engagé plusieurs initiatives pour soutenir cette ambition. La Résolution N°57, en date du 22 décembre 2024, du Politburo du Parti, place la science, la technologie, l’innovation et la transition numérique au cœur des priorités nationales. En 2026, la robotique et l’automatisation ont également été inscrites parmi les groupes technologiques stratégiques à développer. La stratégie nationale sur l’IA fixe, pour sa part, des objectifs précis en matière de recherche, de formation et de développement de solutions adaptées aux besoins du pays.

La formation, un défi majeur

Ce cadre doit s’accompagner de mesures concrètes. Đỗ Tiến Thịnh préconise notamment un programme national consacré à l’IA incarnée, des espaces d’expérimentation dans les usines, les hôpitaux et les villes, ainsi que des normes de sécurité adaptées aux robots. Des laboratoires partagés et des bases de données décrivant les environnements physiques faciliteraient également le travail des chercheurs et des entreprises.

La formation constitue un autre défi majeur. Le développement de cette filière exige des compétences associant IA, mécanique, électronique et automatisation. Les universités devront renforcer les cursus interdisciplinaires, tandis que les entreprises auront à accompagner les salariés dans l’évolution de leurs métiers. Le soutien à la recherche sur les capteurs et les puces de traitement embarqué sera également déterminant pour mieux maîtriser les technologies essentielles.

Enfin, les investissements étrangers pourraient accélérer les transferts de compétences et ouvrir de nouveaux débouchés aux entreprises vietnamiennes. Les commandes publiques, de leur côté, pourraient contribuer à créer un marché porteur pour les solutions développées localement.

Le potentiel de l’IA incarnée est bien réel, mais son déploiement dépendra des coûts, de la fiabilité des équipements, de la disponibilité des compétences et de la capacité des entreprises à intégrer ces outils dans leurs activités. Pour le Vietnam, le défi ne consiste donc pas seulement à multiplier les robots, mais à transformer cette avancée technologique en gains durables de productivité et en nouvelles capacités industrielles. C’est à cette condition que le pays pourra consolider sa position dans les chaînes de valeur mondiales.

Huong Giang/CVN


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