Le Vietnam, laboratoire de la francophonie éducative en Asie-Pacifique

Alors que Quy Nhon s’apprête à accueillir le Forum de l’éducation francophone, Le Courrier du Vietnam est revenu, avec Nicolas Maïnetti, directeur régional de l’AUF Asie-Pacifique, sur les grandes évolutions de la francophonie éducative dans la région, mais aussi sur la place croissante du français comme langue de savoir, de sciences, d’innovation et d’employabilité pour les jeunes générations vietnamiennes.

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Nicolas Maïnetti, directeur régional de l’AUF Asie-Pacifique. Photo : AUF/CVN

Monsieur le directeur, le Forum de l’éducation francophone à Quy Nhơn intervient dans un contexte où le Vietnam s’affirme comme l’un des pôles majeurs de la francophonie éducative en Asie, notamment avec le premier réseau LabelFrancEducation du continent. Comment l’AUF analyse-t-elle aujourd’hui cette dynamique vietnamienne dans le paysage francophone régional ?

Le Vietnam occupe une place singulière et l'AUF suit cette évolution avec une attention toute particulière, car elle en a été l'un des artisans historiques. Dès 1992, l'AUPEL-UREF, qui deviendra l'AUF, a accompagné le ministère vietnamien dans la mise en place des premières classes bilingues expérimentales à Hô Chi Minh-Ville puis à Hanoï. En 1994, une convention de longue durée a structuré ce dispositif, l'enseignement intensif du et en français, qui a connu son apogée au début des années 2000 avec plus de 18.000 élèves répartis dans plus de 700 classes.

En parallèle, l'AUF a créé les filières universitaires francophones chargées de former les enseignants vietnamiens de sciences en français, assurant ainsi un véritable continuum entre le secondaire et le supérieur.

Le label France Éducation, créé en 2012 et porté par la France, prolonge directement cette logique pionnière. La France en est devenue l'acteur prépondérant à travers son ministère de l'Europe et des Affaires étrangères et son réseau diplomatique, et c’est elle qui pilote aujourd'hui le déploiement du label au Vietnam.

Le fait que le pays dispose désormais du premier réseau labellisé du continent n'est donc pas un hasard : c'est l'aboutissement d'un travail de plus de 30 ans, fruit d'une coopération continue entre les autorités vietnamiennes et leurs partenaires francophones.

Cette profondeur historique fait du Vietnam un pôle structurant de la francophonie éducative en Asie et l'un des points d'ancrage les plus solides de notre réseau régional.

Le Forum de Quy Nhơn accordera une attention particulière aux disciplines non linguistiques (DNL). Selon vous, en quoi l’enseignement des sciences, des technologies ou encore de la médecine en français constitue-t-il aujourd’hui un atout stratégique pour les jeunes Vietnamiens ?

Enseigner les sciences, les technologies ou la médecine en français, ce n'est pas seulement apprendre une langue : c'est apprendre à raisonner, à produire et à diffuser du savoir dans cette langue. C'est précisément ce qui transforme une compétence linguistique en compétence professionnelle et scientifique.

Cela dit, je veux être lucide sur l'une des faiblesses du dispositif actuel. La continuité et l'articulation entre les filières du secondaire et celle du supérieur ne sont pas encore suffisamment assurées. Aujourd'hui, les filières francophones universitaires ne s'appuient pas assez sur le recrutement d'étudiants ayant déjà appris le français, et réciproquement, les élèves issus des filières bilingues du label France Éducation ne poursuivent pas toujours dans des cursus francophones supérieurs.

Un travail ciblé sur quelques domaines stratégiques, là où la demande économique et scientifique est la plus forte, permettrait de consolider l'ensemble du dispositif et de renforcer concrètement l'employabilité locale des jeunes vietnamiens. C'est l'un des chantiers prioritaires que nous voulons ouvrir avec nos partenaires.

L’AUF accompagne également la transformation numérique de l’enseignement supérieur vietnamien, notamment à travers le projet ACCEES. Comment concilier, selon vous, transition numérique, innovation pédagogique et promotion de la langue française dans les universités vietnamiennes ?

Conférence internationale "L’écosystème numérique de l’enseignement supérieur vietnamien au regard des standards internationaux : état des lieux et perspectives", tenue du 31 mars au 1er avril 2025 à l’Université de Cân Tho.
Photo : AUF/CVN

La transformation numérique de l'enseignement supérieur est un chantier prioritaire pour le Vietnam, et l'AUF y apporte une contribution concrète. À travers le projet ACCEES, financé par l'Union européenne dans le cadre du programme Erasmus+, nous accompagnons les universités vietnamiennes dans le développement des compétences numériques de leurs enseignants-chercheurs et de leurs cadres.

L'atelier organisé en avril dernier à l'Université de Cân Tho a ainsi permis de transformer un référentiel de compétences numériques en modules de formation concrets adaptés aux réalités des établissements vietnamiens.

Dans un projet comme celui-ci, la valeur ajoutée de l'AUF ne tient pas à la langue d'enseignement, mais à l'expertise de la francophonie scientifique et à la force de son réseau : la capacité à mobiliser des experts, à mettre en relation des établissements de plusieurs pays, à faire circuler des méthodes éprouvées et à structurer une coopération internationale durable. C'est cette ingénierie de réseau qui bénéficie directement aux universités vietnamiennes.

Cette expertise nous permet aussi d'accompagner le ministère de l'Éducation et de la Formation sur ses propres priorités. Nous avons ainsi récemment rejoint un groupe de réflexion du ministère sur les ressources éducatives libres, un sujet directement lié aux orientations réglementaires qu'il met en place en ce domaine. Transition numérique, ressources ouvertes, innovation pédagogique : c'est sur l'ensemble de ces fronts que l'AUF se positionne en appui aux politiques publiques vietnamiennes.

Vous insistez régulièrement sur le lien entre francophonie et employabilité. Dans le contexte actuel du marché du travail en Asie-Pacifique, quels avantages concrets une formation universitaire francophone peut-elle offrir aux jeunes générations vietnamiennes ?

Une formation francophone offre un double avantage, à la fois concret et stratégique. Concret d'abord : le français est une langue partagée par l'espace francophone, qui rassemble plus de 90 États et gouvernements au sein de l'Organisation internationale de la Francophonie, et où sont implantées de nombreuses entreprises présentes au Vietnam et dans toute la région.

Nicolas Maïnetti (debout), directeur régional de l’AUF - Asie-Pacifique, inaugure le panel "Gouvernance et structuration de la recherche en Asie", le 24 septembre 2024 à Hanoï. 
Photo : AUF/CVN

Pour la jeunesse vietnamienne, cela représente un accès direct à un vaste réseau académique : l'AUF elle-même compte plus de 1.000 établissements membres répartis dans 120 pays, soit le premier réseau universitaire au monde. Maîtriser le français, en plus de l'anglais et du vietnamien, c'est se distinguer sur un marché du travail très concurrentiel et ouvrir des perspectives que peu de candidats peuvent offrir.

Stratégique ensuite : la formation francophone développe des compétences transversales très recherchées, l'esprit d'analyse, la capacité à travailler dans plusieurs langues et plusieurs cultures, l'ouverture internationale. C’est tout le sens des Centres d'employabilité francophone que l'AUF déploie : ils mettent à disposition des étudiants des outils, des ressources et un accompagnement direct pour faciliter leur insertion professionnelle, au Vietnam comme à l'international. Le plurilinguisme, ce n'est pas une contrainte, c'est un véritable capital pour la jeunesse vietnamienne.

Une déclaration commune sera signée à l’occasion du Forum entre les partenaires vietnamiens et francophones. Quelles avancées concrètes espérez-vous voir émerger dans les prochaines années en matière de coopération universitaire, de mobilité académique et de formation des enseignants ?

L'AUF est un acteur multilatéral dont la vocation est de promouvoir le développement par l'éducation et le savoir. Nous ne sommes pas un acteur extérieur : notre ambition est de mettre le réseau de la Francophonie scientifique et son expertise au service de l'accompagnement des politiques publiques du Vietnam.

La déclaration commune signée à Quy Nhon s'inscrit pleinement dans cet esprit : ce n'est pas une déclaration d'intention de plus, elle fixe des engagements précis et partagés.

J'en retiens plusieurs avancées concrètes. D'abord, le renforcement de la formation initiale et continue des enseignants, qui est la clé de voûte de tout le dispositif : sans enseignants bien formés, aucune filière n'est durable.

L'AUF dispose en la matière d'une expérience éprouvée, à travers le programme Apprendre, qu'elle coordonne et qui accompagne déjà les ministères de l'Éducation de nombreux pays francophones dans la professionnalisation de leurs enseignements. C'est cette ingénierie que nous souhaitons mettre au service du Vietnam.

Ensuite, le soutien à l'employabilité des jeunes en articulant compétences linguistiques, compétences transversales et insertions professionnelles, notamment via le réseau des centres d'employabilité francophones. Et le déploiement des programmes de mobilité qui permettent à des volontaires internationaux d'enseigner le français et les disciplines linguistiques et d'appuyer la formation des enseignants vietnamiens.

Cet accompagnement répond directement au cadre stratégique que le Vietnam s'est lui-même fixé. La Résolution N°57 du Politburo du Parti communiste du Vietnam, qui fait de la science, de la technologie, de l'innovation et de la transformation numérique des moteurs du développement national, et la Résolution N°59, qui place l'intégration internationale au cœur de la stratégie du pays en ciblant notamment le renforcement de la qualité des ressources humaines et le développement de leurs compétences professionnelles, linguistiques et interculturelles.

Notre rôle est précisément d'apporter, en appui à ces priorités nationales, les réseaux et l'expertise de la francophonie scientifique. Connecter les chercheurs vietnamiens aux réseaux internationaux, améliorer la visibilité des publications scientifiques vietnamiennes, accompagner la montée en compétence des cadres académiques. Ce qui change, c'est la méthode : nous passons d'initiatives dispersées à une action coordonnée, durable et menée de partenaire à partenaire.

Le Vietnam apparaît désormais comme un laboratoire particulièrement dynamique de la francophonie éducative en Asie du Sud-Est. Selon vous, le modèle vietnamien peut-il inspirer d’autres pays de la région dans le développement des filières bilingues et des formations francophones ?

Oui, c'est une des raisons pour lesquelles nous suivons l'expérience vietnamienne avec autant d'intérêt. Le Vietnam a démontré qu'une politique de filières bilingues, conduite dans la durée et adossée à un continuum jusqu'au supérieur, pouvait produire des résultats remarquables et s'ancrer profondément dans le système éducatif national.

Cette expérience n'est d'ailleurs pas isolée : des dispositifs de filières bilingues existent également au Laos et au Cambodge, où l’AUF est aussi présente, et où la coopération éducative francophone s'est développée selon des logiques voisines. Le modèle vietnamien n'est pas transposable à l'identique, car chaque pays a son histoire et ses priorités.

Mais il offre des enseignements méthodologiques solides : l'importance de la formation des enseignants, la nécessité d'articuler le secondaire et le supérieur, le lien à établir entre la langue et l'employabilité. Le rôle de l’AUF, en tant que réseau régional, et précisément de faire circuler ces bonnes pratiques entre nos 91 établissements membres répartis dans 17 pays d'Asie-Pacifique.

Cette dynamique régionale prend d'ailleurs une résonance toute particulière cette année. En novembre 2026, le Sommet de la francophonie se tiendra à Phnom Penh, au Cambodge : c'est seulement la deuxième fois qu'il se réunit en Asie, près de 30 ans après le Sommet fondateur de Hanoï en 1997. Ce Sommet avait rassemblé plus de 90 délégations et marqué une étape institutionnelle majeure pour la Francophonie.

Voir la Francophonie revenir en Asie du Sud-Est, du Vietnam d'hier au Cambodge de demain, témoigne de la vitalité de notre région. Le Vietnam, par son antériorité et la solidité de son expérience, peut ainsi devenir un véritable laboratoire d'inspiration pour toute l'Asie-Pacifique.

Enfin, quel message souhaiteriez-vous adresser aux jeunes Vietnamiens qui hésitent encore aujourd’hui à choisir une filière francophone dans leur parcours académique et professionnel ?

Je leur dirais ceci : choisir le français, ce n'est jamais renoncer à autre chose, c'est ajouter une corde à son arc.

Pour la première fois le concours "Ici, on s’exprime 2026" s’est ouvert aux étudiants des universités de médecine et de pharmacie dans tout le pays. 
Photo : Thuy Hà - CF/CVN

L'anglais n'est plus le seul prérequis sur le marché du travail : les grandes langues asiatiques le deviennent à leur tour, et la concurrence entre les profils s'intensifie.

Dans ce contexte, ce sont les compétences supplémentaires, rares et distinctives, qui font la différence. Or, le français possède un atout que peu de langues partagent : avec l'anglais, c'est la seule langue de travail utilisée sur les cinq continents.

C'est une langue véritablement mondiale, présente dans la diplomatie, les organisations internationales, la recherche et les affaires, de l'Afrique à l'Amérique, en passant par l'Europe et l'Asie-Pacifique. Choisir une filière francophone, c'est donc accéder à un espace académique et professionnel d'une ampleur planétaire, à des universités d'excellence, à des bourses et à des programmes de mobilité.

Mais au-delà des opportunités professionnelles, une filière francophone, c'est aussi une manière de penser, une ouverture sur d'autres cultures, une capacité à dialoguer avec le monde.

Les générations de diplômés vietnamiens issus des filières francophones occupent aujourd'hui des postes à responsabilité dans l'université, l'entreprise, la diplomatie et la recherche. Vous ne serez pas seul, vous rejoindrez un réseau, une communauté et vous bénéficierez de l'accompagnement de l'AUF tout au long de votre parcours. Alors n'hésitez plus, faites du plurilinguisme votre atout pour l'avenir.

Propos recueillis par Thanh Tuê/CVN

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