Vietnam - Suède : 50 ans de coopération médicale, un héritage avant tout humain

Cinquante ans après le lancement de la coopération sanitaire entre le Vietnam et la Suède, ceux qui l’ont portée se souviennent moins des hôpitaux construits que des liens tissés entre les personnes. Au-delà des équipements et des programmes de formation, c’est la confiance, la solidarité et l’amitié qui ont duré.

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Le personnel de l'Hôpital national de pédiatrie du Vietnam entoure l'experte suédoise Eva Lindskog et sa fille de 4 ans.

Cinquante ans après les premiers engagements de la Suède en faveur du développement du système de santé vietnamien, le bilan apparaît considérable : des hôpitaux modernisés, des générations de médecins formées et de nombreux programmes de coopération menés à bien.

Pourtant, pour les professionnels suédois qui ont vécu et travaillé au Vietnam, les réalisations matérielles ne constituent qu'une partie de l'histoire. Les souvenirs les plus précieux restent souvent ceux des rencontres, des échanges humains et des amitiés nouées au fil des années, au point de devenir l'un des héritages les plus durables de ce partenariat exemplaire.

Les débuts d'une aventure humaine

Au début des années 1980, le Vietnam se relevait lentement des conséquences de la guerre. Le pays faisait alors face à d'immenses défis économiques et à de sévères pénuries, notamment dans le secteur de la santé.

Jeune Suédoise à l'époque, Elisabeth Dahlin a été témoin des préparatifs ayant précédé l'ouverture de l'Hôpital national de pédiatrie et de l'Hôpital Vietnam - Suède d'Uông Bí (Nord). Son attachement au Vietnam ne s'est jamais démenti. Elle a d'ailleurs poursuivi son engagement en y exerçant les fonctions d'ambassadrice adjointe de Suède entre 1997 et 2001.

La création de ces deux établissements emblématiques s'inscrivait dans l'effort de la Suède pour accompagner la reconstruction du Vietnam après la guerre. Dès les années 1970, cette coopération allait bien au-delà de la seule construction d'infrastructures. Parallèlement aux projets hospitaliers, des centaines de médecins, infirmiers et autres professionnels de santé vietnamiens furent accueillis en Suède pour y suivre des formations spécialisées, contribuant ainsi à jeter les bases d'un partenariat durable entre les deux pays.

Inauguration de l'Hôpital national de pédiatrie du Vietnam, le 16 mars 1981.

Le chantier était pourtant loin d'être simple. Les matériaux et les équipements arrivaient par le port de Hai Phong (Nord) avant d'emprunter un réseau de transport encore fortement fragilisé. Les routes, gravement endommagées par des années de conflit, nécessitaient d'importants travaux de réhabilitation, tandis que de nombreux ponts restaient à reconstruire.

Les difficultés ne se limitaient pas à la logistique. Les plans des hôpitaux, initialement conçus selon les standards nordiques, durent eux aussi être adaptés aux réalités vietnamiennes. De nombreuses solutions techniques imaginées en Suède se révélèrent peu compatibles avec les conditions locales et nécessitèrent d'importants ajustements.

"Nous avons dû apprendre à nous adapter ensemble", se souvient Elisabeth Dahlin. "C'est précisément à travers ce processus que s'est construite une véritable compréhension mutuelle".

Uông Bí, un bastion au milieu des rizières

Dans les souvenirs d'Elisabeth Dahlin, Uông Bí, au début des années 1980, apparaissait comme un monde à part. Perché sur une colline, l'hôpital dominait un paysage de rizières et de pâturages où paissaient des buffles.

La ville était encore marquée par les difficultés de l'après-guerre et le quotidien demeurait rythmé par la pénurie. Lorsqu'elle enfourchait son vélo pour se rendre au marché local, il lui arrivait de rentrer les mains presque vides. Certains matins, les étals ne proposaient qu'un chou et quelques oignons.

À l'époque, les denrées alimentaires étaient rationnées. Les femmes recevaient chaque mois 11 kg de riz, contre 13 kg pour les hommes.

Patientes en réadaptation à l'Hôpital Vietnam - Suède d'Uông Bí, équipé de matériel médical suédois.

Quelque 75 experts suédois et les membres de leurs familles vivaient dans un quartier résidentiel spécialement aménagé à proximité de l'hôpital. Dans un contexte de pénuries chroniques, approvisionner l'ensemble de cette communauté constituait un défi quotidien. Elisabeth Dahlin se souvient qu'il fallait souvent faire preuve d'ingéniosité pour subvenir aux besoins de tous.

"Nous devions même abattre nous-mêmes des porcs et des bœufs destinés à la cantine", raconte-t-elle. "À l'aide d'un manuel d'instructions et après bien des tâtonnements, nous finissions par préparer des repas convenables".

Les escapades du week-end à Hanoï comptent également parmi ses souvenirs les plus marquants. Le trajet, rendu particulièrement difficile par l'état des infrastructures, durait environ cinq heures. La plupart des ponts n'avaient pas encore été reconstruits et les experts devaient traverser les cours d'eau à bord de bacs, notamment à Phả Rừng et à Phả Bình. Ils devaient également être munis d'autorisations de déplacement à présenter aux différents points de contrôle.

Parmi les anecdotes qu'Elisabeth aime raconter figure celle de l'inauguration de l'hôpital. Après plusieurs jours de pluies torrentielles, le chemin de terre menant à l'établissement s'était transformé en un véritable bourbier, menaçant le bon déroulement de la cérémonie. Les autorités locales mobilisèrent alors de puissants bulldozers provenant des mines de charbon voisines afin de dégager et d'aplanir la voie.

"En un rien de temps, nous nous sommes retrouvés avec une route aussi large qu'une autoroute menant à l'hôpital", se souvient-elle avec amusement.

"Un jeune aigle vole plus haut qu’une vieille oie"

Des experts de l'Institut Karolinska forment le personnel de l'Hôpital national d'obstétrique et de gynécologie du Vietnam aux soins pédiatriques.

Pour Anders Öhrström, l'aventure vietnamienne a débuté par une opportunité inattendue.

En 1982, à seulement 25 ans, alors qu'il travaillait à l'Institut Karolinska de Stockholm, il fut recruté pour rejoindre Uông Bí en tant que conseiller chargé de l'approvisionnement en matériel médical.

Plus jeune membre de l'équipe internationale d'experts, il dut rapidement faire face au scepticisme de certains interlocuteurs, qui s'interrogeaient sur son âge et son manque d'expérience.

Il se souvient notamment d'une réunion au cours de laquelle ses compétences furent ouvertement remises en question. Le Docteur Hà, alors directeur de l'Hôpital Vietnam - Suède d'Uông Bí, prit alors sa défense.

"Ne doutez pas d'Anders", déclara-t-il. "Un jeune aigle vole plus haut qu'une vieille oie".

"Cette phrase a mis fin à tous les doutes", se souvient Anders.

Plus de 40 ans plus tard, il continue de citer ces paroles comme une précieuse leçon de leadership, mais aussi comme un rappel de la confiance qu'il convient d'accorder aux jeunes générations.

Lorsqu'il est retourné à Uông Bí en 2018, Anders a rendu visite au Docteur Hà à son domicile. Les deux hommes ont partagé un thé, évoqué leurs souvenirs et ri ensemble du chemin parcouru.

"Il est décédé six mois plus tard. Je me souviendrai toujours de ses paroles d'encouragement et de son leadership, empreint de sagesse et de clairvoyance".

Bien plus que de simples hôpitaux

Étudiantes en médecine de l'université d'Uppsala en stage bénévole à l'Hôpital Vietnam - Suède d'Uông Bí.

Lorsqu’on évoque la coopération médicale entre le Vietnam et la Suède, les premiers noms qui viennent à l’esprit sont souvent ceux de l’Hôpital Vietnam - Suède d’Uông Bí et de l’Hôpital national de pédiatrie du Vietnam.

Lorsque l'on évoque la coopération médicale entre le Vietnam et la Suède, les noms de l'Hôpital Vietnam - Suède d'Uông Bí et de l'Hôpital national de pédiatrie viennent souvent en premier à l'esprit. Pour Elisabeth Dahlin, ces deux établissements emblématiques ne représentent pourtant que la partie la plus visible d'un partenariat beaucoup plus vaste.

L'un de ses principaux piliers fut le programme des "médicaments essentiels", conçu pour mettre en place des systèmes d'approvisionnement pharmaceutique sûrs, efficaces et durables à travers le pays.

Un autre volet majeur, dont l'influence se fait encore sentir aujourd'hui, concernait les soins de santé primaires. Car au-delà de la construction de nouveaux hôpitaux, une question fondamentale se posait : comment garantir leur intégration effective dans le système national de santé ?

Cette réflexion a conduit à la mise en œuvre de nombreux programmes de coopération au niveau local. À travers le pays, des initiatives ont été développées pour renforcer les structures sanitaires de proximité et améliorer l'accès aux soins dans les communautés.

Elisabeth Dahlin se souvient notamment de ses visites dans les dispensaires communaux, où elle rencontrait agents de santé, responsables locaux et habitants. Elle en a gardé une profonde admiration pour le travail accompli par les agents de santé communautaires.

"Ils ont accompli un travail remarquable au sein de leur communauté, sauvant de nombreuses vies malgré des ressources très limitées. Ils surveillaient les maladies, assuraient les soins maternels et connaissaient parfaitement l'état de santé de la population".

À ses yeux, ces professionnels de terrain ont joué un rôle essentiel dans la construction du système de santé vietnamien moderne. Par leur proximité avec les habitants et leur engagement quotidien, ils ont contribué à en poser les fondations et à orienter son développement pour les décennies suivantes.

Musique, amitié et souvenirs inoubliables

L'ambassadeur de Suède au Vietnam, Johan Ndisi (gauche), en visite à l'Hôpital Vietnam - Suède d'Uông Bí.

Fait révélateur, lorsque l'on demande à Elisabeth Dahlin et à Anders Öhrström ce qui les a le plus marqués de leurs années au Vietnam, ni l'un ni l'autre ne parlent d'équipements médicaux, de plans de construction ou de budgets. Tous deux évoquent avant tout les liens humains noués au fil du temps.

Elisabeth se souvient notamment des longues réunions avec ses collègues vietnamiens durant ce qu'elle appelle la période du "vide", ces années où le pays faisait face à d'importantes difficultés matérielles.

"Ce dont je me souviens le plus, c'est de la manière dont nous avons surmonté ensemble les difficultés des débuts et dont se sont nouées des amitiés, dont beaucoup ont duré toute une vie".

Elle évoque également avec émotion le tout nouveau système de sonorisation de l'Hôpital national de pédiatrie, régulièrement mis à contribution pour des "tests techniques" au son de cassettes de rock'n'roll. Lorsque John Lennon est décédé, la chanson "Imagine" a ainsi résonné en boucle dans l’hôpital pendant une semaine entière, un souvenir resté gravé dans sa mémoire.

Les réunions, les souvenirs partagés et les conversations après le travail avec ses collègues vietnamiens restent autant de moments précieux qu'elle conserve de cette époque-là.

Des années plus tard, en revenant dans l'ancien quartier résidentiel des experts à Uông Bí, Elisabeth a vécu une autre scène marquante. Elle y a rencontré par hasard de jeunes médecins et infirmières suédois venus effectuer des missions bénévoles durant leurs vacances d'été.

Certains étaient les enfants d'anciens experts qui avaient vécu et travaillé à Uông Bí plusieurs décennies auparavant.

Comme un symbole de la profondeur des liens noués entre les deux pays, l'amitié semblait s'être transmise d'une génération à l'autre.

Le plus grand héritage

L'ambassadeur de Suède au Vietnam, Johan Ndisi (6e à gauche), entouré d'experts de l'Institut Karolinska à l'Hôpital d'obstétrique et de gynécologie de Hanoï.

Anders a ensuite poursuivi sa carrière à l’étranger, mais reste convaincu que les progrès du Vietnam sont sans équivalent.

“Après avoir travaillé au Vietnam, j’ai passé 15 ans dans sept autres pays, principalement des pays en situation de conflit ou d’après-conflit. Mais les résultats obtenus au Vietnam en matière de développement étaient de loin les plus remarquables. Cela tient à la gentillesse et au travail acharné du peuple vietnamien”, affirme-t-il.

En 2025, il est retourné à l’Hôpital national de pédiatrie pour la première fois depuis 1992. Il y a découvert, stupéfait, un établissement passé de quelques centaines de lits à un centre pédiatrique national qui accueille des millions de patients chaque année. “Le développement exige du temps, de la patience et de l’humilité”, estime-t-il.

Pour Elisabeth, l’image la plus emblématique de cette coopération reste celle du premier jour. “L’ouverture de l’hôpital et l’accueil chaleureux des premiers patients par la Docteure Ngân, entourée du personnel vietnamien et des experts suédois, ont marqué un tournant après de nombreuses années de préparation. Je crois que nous étions tous très fiers”, se souvient-elle.

Cinquante ans plus tard, les acteurs de cette coopération s’accordent sur un point : le plus précieux des héritages ne réside pas dans les bâtiments. “C’était un véritable esprit de camaraderie. Malgré des circonstances, des attentes et des expériences très différentes, nous avons surmonté ensemble les difficultés des débuts et trouvé des solutions. C’était une mission commune. Et tout au long de ce parcours, des amitiés indéfectibles se sont tissées”, confie Elisabeth.

C’est sans doute ce qui ressort le plus nettement de ces 50 années de coopération entre le Vietnam et la Suède : bien après la fin des projets, ce sont les liens d’amitié et de confiance entre les personnes qui durent.

Texte : Nguyên Tùng/CVN

Photos : Ambassade de Suède au Vietnam

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