Le secteur privé vietnamien entre dans le cœur stratégique du développement

Longtemps cantonné à un rôle périphérique, le secteur privé vietnamien s’impose désormais comme un acteur central des transformations économiques, technologiques et institutionnelles du pays.

>> Plus d'un million d'entreprises en activité dans tout le pays

>> Le secteur privé s’affirme comme un moteur clé de croissance et d’innovation

>> La Résolution 68 insuffle un nouvel élan au secteur privé vietnamien

Des chantiers d’infrastructures aux technologies critiques, des interventions d’urgence aux systèmes d’identité numérique, un nouvel espace s’ouvre pour les entreprises nationales, appelé à se concrétiser dans les projets relancés, les décisions administratives clés et les choix stratégiques qui façonneront la prochaine phase de croissance du pays.

Des drones aux cartes d’identité

Dr. Luong Viêt Quôc et M. Bouchillon, attaché militaire américain au Vietnam, lors du Salon vietnamien de la défense 2022.
Photo : CTV/CVN

Tout commence par un appel, tôt le matin du 20 novembre 2025. Une personne a perdu le contact avec des proches coincés dans une zone gravement inondée. Le Dr Luong Viêt Quôc, Pdg de l’entreprise technologique RTR, et ses collègues n’hésitent pas une seconde. Ils chargent des vivres et quatre drones dans un véhicule, tout en communiquant avec les autorités locales, recalculant l’itinéraire sur une carte numérique au fil du trajet, entre glissements de terrain et ponts effondrés.

Dans l’après-midi du 22 novembre, le drone Hera de RTR parvient à atteindre une école maternelle isolée, où se trouvent sept jeunes enfants et onze adultes. L’appareil transmet des images en direct au centre de commandement, permettant de guider précisément les équipes de secours jusqu’au site, qui sera atteint sans incident.

Cet épisode marque un tournant : des drones de fabrication vietnamienne entrent désormais pleinement dans les domaines du sauvetage, de l’assistance humanitaire et de la gestion des catastrophes, portés par une combinaison de maîtrise technologique, d’initiative privée et de réactivité opérationnelle.

Un drone achemine des fournitures essentielles aux victimes des inondations au Centre du Vietnam. 
Photo : CTV/CVN

Les opérations de secours menées à l’aide des drones Hera lors des inondations ayant ravagé plusieurs provinces du Centre et des Hauts Plateaux du Centre fin 2025 se sont révélées radicalement différentes des interventions précédentes. Bravant pluie battante et vents violents, ces drones ont acheminé vivres et équipements dans des zones devenues inaccessibles par les moyens traditionnels.

Parallèlement, et toujours dans le champ de la sécurité nationale, une autre entreprise privée vietnamienne s’est investie au cœur même de l’infrastructure institutionnelle de l’État : les cartes nationales d’identité à puce, l’identification numérique et la souveraineté des données.

Depuis près de vingt ans, Nguyên Trong Khang, président du groupe MK, développe des capacités industrielles de production de cartes sécurisées, de solutions de reconnaissance biométrique et de systèmes d’authentification numérique destinés à des dizaines de millions de citoyens.

Le groupe MK revendique la production de dizaines de millions de cartes d’identité nationales à puce. Loin d’être de simples documents administratifs, ces cartes constituent aujourd’hui le socle de la gouvernance numérique de l’État. Et ce socle est désormais maîtrisé par une entreprise privée vietnamienne.

Si l’expérience de RTR démontre que le secteur privé peut contribuer directement à la protection de vies humaines, y compris dans des situations extrêmes, celle du groupe MK illustre sa capacité à participer à la construction du véritable "système nerveux numérique" d’un État moderne.

Dans les deux cas, les entreprises privées ne se limitent plus à un rôle auxiliaire ou à la simple fourniture de services : elles deviennent des acteurs centraux dans des domaines parmi les plus sensibles.

Dès lors, la question n’est plus de savoir ce que le secteur privé peut faire, mais jusqu’où les institutions sont prêtes à l’autoriser à aller, et selon quels mécanismes de responsabilité, de contrôle et de confiance.

L’espace dans lequel évoluent RTR, MK Group et de nombreuses autres entreprises privées ouvre des perspectives inédites. Mais ce n’est là qu’une partie de l’équation. L’autre concerne les obstacles structurels qui continuent de freiner l’essor du secteur privé.

Dynamiser un secteur privé représentant plus de 50% du PIB

Le secteur privé contribue à plus de 50% du PIB, à plus de 80% de l’emploi et à près d’un tiers des exportations. Pourtant, sa structure demeure fragile et vulnérable. À l’échelle nationale, on ne compte en moyenne qu’une entreprise pour dix habitants ; près de vingt provinces en recensent moins de trois pour 1.000 habitants. Seules environ 40% des entreprises sont rentables, les micro-entreprises représentant moins de 30% de ce total.

Une économie visant une croissance à deux chiffres ne peut être durable si la majorité de ses entreprises opèrent à petite échelle, sans capital suffisant, sans accès aux données, sans marchés structurés et sans cadre juridique réellement sécurisé pour l’investissement de long terme.

Le principal frein ne réside pas dans l’esprit d’entreprise, mais dans les institutions et les procédures. Les entreprises doivent encore obtenir des licences fondées sur des listes figées de secteurs autorisés ; les nouveaux modèles économiques sont facilement bloqués car "non encore réglementés". La flambée des prix du foncier rend de nombreux projets industriels irréalisables. La majorité des petites et moyennes entreprises n’a pratiquement aucun accès aux capitaux à long terme ni aux technologies avancées.

Créer de nouvelles opportunités pour le secteur privé suppose donc de lever ces blocages systémiques - là où persiste une culture de la prudence excessive, du refus de signature et du renvoi de responsabilité vers la hiérarchie ; là où l’empilement des procédures peut condamner un projet à une décennie d’attente avant sa mise en œuvre.

Ces freins commencent à être levés à travers les quatre résolutions du Politburo, qui traduisent une vision claire du développement : des institutions modernes comme fondement, la technologie comme moteur, l’intégration internationale comme espace de marché, et le secteur privé comme pilier central du nouveau modèle de croissance.

Lors d’une rencontre avec la communauté d’affaires consacrée à la résolution 68, le Premier ministre Pham Minh Chinh a déclaré : "Parti mobilisé, gouvernement uni, Assemblée acquise, peuple favorable : l’heure n’est plus au débat, mais à l’action, sans retour en arrière".

Cette déclaration précise la place assignée au secteur privé : près d’un million d’entreprises et plus de cinq millions d’entreprises familiales ne sont plus de simples bénéficiaires de politiques incitatives, mais les fondations mêmes sur lesquelles doivent reposer les objectifs de croissance élevée.

Les quatre résolutions, appuyées par les analyses d’experts, convergent vers un constat partagé : l’État ne peut être à la fois arbitre et acteur ; les entreprises privées ne peuvent rester exclues des secteurs stratégiques ; et les institutions ne peuvent prétendre encourager l’innovation tout en maintenant un environnement procédural dissuasif.

Le secteur privé dispose également d’un nouvel espace de développement dans les infrastructures stratégiques : ligne ferroviaire à grande vitesse Nord–Sud, centrales nucléaires, boulevard panoramique du fleuve Rouge, réseaux de métro, autoroutes, ports maritimes…

Ces projets structurants sont désormais conçus pour permettre la participation du secteur privé via le co-investissement, la co-création et le partage des risques.

Une économie visant une croissance à deux chiffres ne peut s’appuyer uniquement sur les leviers budgétaires et monétaires ; elle requiert une nouvelle couche d’infrastructures physiques, urbaines et industrielles, où le secteur privé est reconnu comme acteur légitime et pleinement associé.

Lever les goulets d’étranglement négligés

Une grande partie de ce nouvel espace de croissance se situe dans ce qui demeure aujourd’hui "dormant". Lors d’une conférence nationale tenue en juillet 2025 sur les projets en suspens, il a été fait état de 2.981 projets bloqués, représentant un volume d’investissement estimé à 235 milliards de dollars et environ 347.000 hectares de foncier.

Ces projets concernent le logement, les infrastructures urbaines, la logistique, les zones industrielles, l’emploi et les futures recettes budgétaires. Leur paralysie s’explique par des infractions mal qualifiées, des cadres juridiques changeants, une bureaucratie lourde et, surtout, une crainte généralisée de la reddition de comptes.

Le Premier ministre Pham Minh Chinh a rappelé : "Agissez avec clarté, menez chaque tâche à son terme et ne laissez pas les erreurs s’accumuler". Mais aucune politique, aussi pertinente soit-elle, ne produit d’effets sans mise en œuvre concrète.

Zone urbaine d’Aqua City dans la province de Dông Nai. 
Photo : Anh Phuong/CVN

Le projet Aqua City, dans la province de Dông Nai, illustre parfaitement cette réalité. Après une longue période d’enlisement administratif et de paralysie décisionnelle, les autorités locales ont adopté une approche différente : prise de responsabilité politique, constitution de groupes intersectoriels, centralisation des obstacles, évaluations régulières et résolution définitive des problèmes.

Lorsque les dirigeants assument leurs responsabilités dans le cadre légal, les fonctionnaires retrouvent la confiance nécessaire pour proposer des solutions. Lorsque les services travaillent ensemble, les procédures cessent de s’éterniser.

Le succès d’Aqua City envoie un signal clair : une gouvernance institutionnelle efficace peut libérer, en quelques mois, des ressources immobilisées depuis des années. Si cette méthode est généralisée, les 2.981 projets en suspens deviendront un immense réservoir d’opportunités pour le secteur privé et pour la croissance.

À terme, des produits comme le drone Hera, les cartes d’identité à puce, Aqua City et bien d’autres services et innovations généreront une dynamique de croissance sans précédent, à condition que les obstacles institutionnels soient levés.

Tout converge vers une question centrale : sommes-nous prêts à confier réellement au secteur privé le rôle de moteur principal de l’économie - et à le protéger en conséquence ?

Si la réponse est oui, les entreprises vietnamiennes trouveront naturellement leur place sur les chantiers relancés, dans les projets rigoureusement conduits, dans les technologies maîtrisées localement et dans chaque décision administrative.

L’objectif d’une croissance à deux chiffres et l’entrée du Vietnam dans une nouvelle ère de développement deviendront alors le résultat logique d’un choix institutionnel clair : reconnaître, accompagner et protéger l’économie privée à la hauteur du rôle que nous lui assignons.

Linh An/CVN

Rédactrice en chef : Nguyễn Hồng Nga

Adresse : 79, rue Ly Thuong Kiêt, Hanoï, Vietnam

Permis de publication : 25/GP-BTTTT

Tél : (+84) 24 38 25 20 96

E-mail : courrier@vnanet.vn, courrier.cvn@gmail.com

back to top