Le gardien du cây nêu dans le Delta du Mékong

Dans le Delta du Mékong, la famille de Huynh Công Ly perpétue depuis plus d’un demi-siècle la tradition d’ériger le cây nêu, perche rituelle du Têt, symbole ancestral chargé de sens spirituel et culturel.

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À l’aube du 28ᵉ jour du 12ᵉ mois lunaire, à Long Diên, province d’An Giang, (Sud), Huynh Công Ly, 74 ans, façonne avec précision une tige de bambou soigneusement sélectionnée, destinée à devenir son cây nêu (mât rituel). Depuis plus d’un demi-siècle, il perpétue cette coutume avec ferveur, veillant à transmettre ce précieux héritage à ses enfants et petits-enfants.

Selon M. Ly, cette tradition lui a été transmise par ses aïeux : ériger le cây nêu permettrait de chasser les esprits malins et d’invoquer la prospérité pour l’année à venir. Il choisit toujours un bambou âgé, droit et élancé - au moins dix mètres de haut - dont il soigne particulièrement le sommet, garni de feuilles et de branchages. Pour stabiliser ce géant végétal, il creuse un trou profond devant sa maison et fixe la base à l’aide de trois piquets en bambou.

Avant de dresser le mât, la famille honore les esprits par l’encens et un plateau d’offrandes traditionnelles : fruits, bétel, noix d’arec et une paire de liên (distiques rouges traditionnels). Une fois le rite accompli, ces derniers éléments sont suspendus au sommet du bambou aux côtés de lanternes scintillantes. Autrefois, faute d’électricité, M. Ly se contentait d’un cây nêu sobre. Aujourd’hui, l’arbre a gagné en hauteur et en éclat, paré de guirlandes lumineuses. Il devient à la nuit tombée un phare étincelant visible à des centaines de mètres.

Autrefois, presque chaque foyer du hameau dressait un cây nêu à la veille du Têt. Mais au fil des années, déplore M. Ly, les familles ont délaissé cette coutume. Il affirme être aujourd’hui l’un des derniers - sinon le seul - à la pratiquer encore.

Au cœur des croyances

Huynh Công Ly (chemise blanche) et sa famille perpétuent la tradition d’ériger le mât rituel depuis plus de 50 ans.
Photo : CTV/CVN

Le choix du bambou est loin d’être un hasard, souligne M. Ly. Cette perche rituelle incarne la stabilité, la droiture et la longévité - des vœux précieux pour l’année qui commence. Investi d’une mission de transmission, il forme patiemment ses descendants à l’art d’ériger le cây nêu, convaincu de la profondeur de cet héritage culturel.

Le cây nêu n’est pas qu’un ornement. Selon le chercheur Huynh Ngoc Trang, il représente un lien entre la Terre, les hommes et le ciel : un véritable “axe du monde”. Autrefois, on croyait que les démons revenaient à la fin de l’année ; planter le bambou était alors un rituel protecteur. On y attachait amulettes, bannières et symboles sacrés pour éloigner les esprits malveillants.

Pour M. Ly, l’essentiel est limpide : il veut que ses enfants et petits-enfants poursuivent la tradition. “C’est une manière de garder nos racines, de transmettre un message : que la paix, la prospérité et la protection ne s’oublient pas”, confie-t-il.

Tandis que la tradition du cây nêu s’efface peu à peu de la région, le geste de cet agriculteur résonne comme un acte de résistance culturelle. Il jette un pont entre passé et avenir, ancré autour d’un simple bambou dressé avec dévotion au cœur des célébrations du Nouvel An lunaire.

Dan Thanh/CVN

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