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| Le foulard Piêu est un élément indissociable de la vie culturelle des femmes Thai. |
Bien plus qu’un simple accessoire pour se protéger du soleil, se réchauffer ou se parer, le Piêu, à la fois simple, élégant et profondément ancré dans les mœurs, est une marque identitaire reflétant les conceptions esthétiques, les croyances et la dextérité des femmes Thai à travers chaque point d’aiguille.
L’art des motifs ancestraux
Sur le plan matériel, cette écharpe traditionnelle est confectionnée à partir de tissu de coton tissé à la main. Après le tissage, la toile est teinte à l’indigo ou avec des feuilles de forêt pour obtenir sa couleur noire caractéristique. Une fois le tissu sec, la femme Thai entame l’étape la plus cruciale : la broderie de motifs avec des fils colorés pour créer un contraste éclatant sur le fond sombre. Les couleurs des fils de broderie portent les nuances uniques de la nature : le vert de la forêt, le jaune des rizières mûres, ainsi que le rouge et le blanc des fleurs, se mêlant pour former un véritable paysage miniature sur le tissu.
La taille d’un Piêu équivaut généralement à la longueur d’une brasse de jeune fille adulte, voire plus. C’est la longueur idéale pour être porté sur la tête, enroulé de manière fixe ou drapé artistiquement avec le costume traditionnel lors des activités communautaires et des festivals.
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| Une mère Thai met soigneusement le foulard Piêu sur la tête de sa fille. |
Une caractéristique majeure du Piêu réside dans le fait que la broderie se concentre exclusivement sur les deux extrémités du foulard, s’étendant sur une longueur de près de deux empans. Cette disposition crée un relief esthétique tout en permettant au foulard de se démarquer lorsqu’il est noué sur la tête. Selon les régions, le Piêu revêt des nuances propres ; par exemple, les foulards des femmes Thai de la province de Thanh Hoa (Centre) possèdent souvent un fond plus sobre, et les motifs sont brodés aux deux extrémités sous forme de carrés ou de rectangles, exprimant un sens de l’équilibre et de la discrétion.
L’aspect le plus fascinant est que les motifs du Piêu ne sont soumis à aucun modèle rigide. La brodeuse peut créer librement selon ses préférences, son inspiration esthétique et son savoir-faire: certaines privilégient les formes triangulaires, d’autres les fleurs stylisées, tandis que certaines ajoutent des éléments décoratifs ou conservent un style minimaliste pour valoriser la finesse de la composition. Ainsi, chaque Piêu respecte les “normes” de la tradition (notamment l’emplacement de la broderie et la structure de la bordure), tout en portant l’empreinte et les émotions propres de celle qui l’a conçu.
Pour finaliser un beau foulard, riche en motifs et parfaitement équilibré, deux à quatre semaines sont généralement nécessaires. Toutefois, au rythme des travaux agricoles et des rizières, de nombreuses femmes ne brodent que le soir ; le travail peut alors s’étaler sur plusieurs mois. Ce délai varie selon la densité des motifs, le nombre de zones décorées, la complexité de la bordure, ainsi que la technique et l’expérience de la brodeuse.
Amour et passion des femmes Thai
Dans la vie courante, les femmes portent le Piêu lors de leurs déplacements, des travaux manuels ou des rassemblements communautaires. Les écharpes neuves sont réservées aux sorties, aux visites de courtoisie et aux festivals pour afficher une tenue soignée. Les modèles plus anciens servent aux champs pour s’abriter du soleil et du vent, ou sont noués autour du cou en hiver pour maintenir la chaleur.
Le foulard Piêu accompagne la jeune fille Thai dès sa tendre enfance. Dès l’âge de 8 ou 9 ans, les fillettes apprennent auprès de leur mère et de leur grand-mère à filer le coton, teindre le tissu, manier l’aiguille et broder leurs premiers points. L’apprentissage du Piêu dépasse le cadre d’un simple artisanat manuel ; c’est un véritable parcours de formation du caractère, enseignant la patience, la minutie, le respect d’un mode de vie soigné et fidèle, ainsi que la sensibilité à l’harmonie des motifs. Vers 15-16 ans, la plupart des jeunes filles maîtrisent cet art et sont prêtes pour les grandes étapes de leur existence. Un dicton Thai rappelle : “Broder le Piêu, c’est broder ses rêves d’amour”.
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| La fabrication de l’écharpe Piêu est transmise de génération en génération chez les Thai. |
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Selon la coutume, le Piêu est un présent incontournable que la mariée doit préparer pour offrir à sa belle-famille, témoignant de son application et de sa bonne éducation. Autrefois, chaque jeune fille nubile devait confectionner de ses propres mains un foulard Piêu pour l’offrir à l’élu de son cœur ; cette écharpe devenait alors un gage d’amour, une promesse de fidélité pour le couple.
D’un point de vue culturel, le Piêu s’impose comme le “curseur” du courage, de l’habileté et de la vertu de la femme Thai. Rehausser la beauté d’une écharpe exige une concentration extrême, une maîtrise technique et une persévérance esthétique à toute épreuve. Le foulard renferme la philosophie de vie épurée mais profonde de cette ethnie : la beauté doit naître du travail des mains, de la patience et de l’amour.
Des artisanes qui perpétuent le métier
À travers les générations, le Piêu demeure choyé et préservé par la communauté Thai. Face à la modernisation et à la prolifération des textiles industriels, le tissage et la broderie traditionnels continuent de vibrer au rythme de la montagne grâce à des artisanes qui protègent ce patrimoine avec ferveur.
Au village de Bèn, dans la commune de Xuân Chinh, province de Thanh Hoa, la Coopérative de tissage de brocatelle rassemble plus de 30 femmes. Durant les périodes d’inactivité agricole, elles se réunissent pour filer, teindre et tisser dans une atmosphère chaleureuse. À près de 60 ans, Câm Thi Ngoc, qui compte plus de 40 ans de métier, actionne inlassablement sa navette dans sa petite maison sur pilotis du hameau de Liên Son. Ses mains calleuses mais agiles guident le tissage, tandis que le claquement régulier du métier résonne comme un pont entre le passé et le présent, au milieu des effluves familières de coton et de teintures végétales.
Selon Vi Thi Luyên, responsable de la coopérative, sauvegarder ce savoir-faire dépasse le cadre économique pour toucher à la transmission mémorielle : “Tisser le foulard ne sert pas uniquement à se vêtir, c’est une manière de rappeler aux descendants leurs origines”.
Au hameau de Trung Sơn, dans la commune de Dak Wil, province de Lâm Dông (Centre), Lo Thi Hoa, 69 ans, continue de s’installer chaque jour devant son métier à tisser pour perpétuer les techniques ancestrales. En plus de cette activité qui soutient l’économie familiale, elle s’investit activement dans la formation des jeunes générations, ce qui lui a valu de nombreuses distinctions lors des festivals culturels locaux. En 2019,
Mme Hoa a eu l’honneur d’être élevée au rang d’”Artisane Émérite” par l’État, en reconnaissance de sa contribution exceptionnelle à la sauve-garde et à la valorisation du patrimoine culturel immatériel national.
La pérennité d’un savoir-faire
De nos jours, alors que la modernité s’installe dans les villages, l’écharpe Piêu conserve une place de choix. Son usage dépasse désormais le cadre exclusif de la vie communautaire pour s’inviter dans les festivals d’envergure, les défilés de mode ethnique et sur les étals de souvenirs destinés aux touristes.
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| Des femmes Thai dansent avec leur foulard Piêu. |
Afin de pérenniser et de faire rayonner ce patrimoine, la province de Son La (Nord) organise chaque année, dans le cadre du Festival de la fleur de bauhinie, un concours de broderie du foulard Piêu. Cette initiative concrète permet de dynamiser l’artisanat local, de créer des espaces d’échange intergénérationnel, de partager des compétences techniques et d’initier les visiteurs aux subtilités de cet art. Par ailleurs, de nombreux ateliers d’apprentissage voient le jour pour transmettre ces gestes aux jeunes.
La présence du Piêu dans les célébrations contemporaines démontre qu’un patrimoine vivant ne doit pas rester figé dans un musée, mais s’entretenir par une pratique quotidienne et par la fierté de ses créateurs. Chaque fil jeté entre le passé et le présent, entre la mère et la fille, entre le village et le monde extérieur, assure la pérennité de cette culture au plus profond des âmes.
Porter un regard juste sur le Piêu, c’est respecter ce patrimoine: c’est valoriser le labeur de la brodeuse, décoder le sens des motifs et déceler, à travers un simple foulard, la grandeur de toute une civilisation.
Texte et photos : LINH THAO-VNA/CVN








