Le brocart Ê Dê revisité

Au cœur de Buôn Ma Thuôt, H’Loang Mlô, une créatrice de 30 ans, insuffle une nouvelle vie au brocart Ê Dê en l’inscrivant dans le quotidien urbain. Son initiative illustre la capacité des jeunes générations de préserver et réinventer leur identité culturelle.

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H’Loang Mlô et ses créations en brocart.
Photo : CTV/CVN

Dans l’effervescence de Buôn Ma Thuôt, province de Dak Lak (Hauts plateaux du Centre), une petite boutique attire le regard par l’éclat de ses couleurs. Là, les fils indigo et rouges racontent une histoire ancienne, celle d’une ethnie et de ses traditions. À l’origine de cet espace se trouve H’Loang Mlô, née en 1996 dans le village de Trap, au cœur de Dak Lak.

Issue de l’ethnie Ê Dê, la jeune femme a grandi bercée par le rythme du métier à tisser. Enfant, H’Loang Mlô observait sa mère et sa grand-mère, patientes et minutieuses, transformer les fils en motifs d’une grande complexité. Pour elle, le brocart n’est pas un simple tissu : il incarne l’âme, la persévérance et la sensibilité des femmes des Hauts plateaux du Centre.

Un savoir-faire menacé de disparition Mais au fil des années, ce patrimoine s’est fragilisé.

Les métiers à tisser se sont raréfiés dans les villages, tandis que les jeunes générations se sont tournées vers des vêtements industriels, plus pratiques et accessibles. Face à ce déclin, H’Loang Mlô ressent une urgence : celle de préserver un savoir-faire menacé de disparition.

Sa réponse est audacieuse. Plutôt que de maintenir le brocart dans un cadre strictement traditionnel, elle choisit de le faire descendre dans la rue, au plus près du public : une stratégie à la fois économique et culturelle. Pourtant, les débuts sont semés d’embûches : coûts élevés, manque de capitaux, difficultés d’approvisionnement. Mais sa détermination, nourrie par une profonde fierté identitaire, lui permet de surmonter ces obstacles.

Pour séduire une clientèle contemporaine, elle repense les formes sans en trahir l’essence. Les motifs et les couleurs traditionnels sont préservés, mais intégrés à des créations modernes : robes revisitées, manteaux élégants, accessoires raffinés. Le brocart quitte ainsi le cadre cérémoniel pour s’inviter dans la vie quotidienne.

“Je conçois des vêtements adaptés à différents contextes, plus faciles à porter. Ils ne sont plus réservés aux fêtes, mais s’intègrent désormais à la vie quotidienne”, confie-t-elle. L’accueil du public, sensible à cette démarche, constitue pour elle une source d’émotion et de motivation.

Cette “modernisation” du brocart permet de lever les barrières liées à son usage. Les clients y trouvent à la fois confort et fierté, en portant des pièces qui conservent l’empreinte du patrimoine tout en répondant aux exigences contemporaines.

L’initiative de H’Loang Mlô dépasse largement le cadre du commerce. Elle contribue à créer des emplois pour les habitants locaux, notamment les jeunes, qui y trouvent à la fois une source de revenus et un moyen de se reconnecter à leurs racines. Pour eux, travailler le brocart n’est plus une activité marginale, mais un savoir-faire valorisé. Ils apprennent, transmettent et participent à une dynamique collective.

Un pont reliant culture et tourisme

À travers leur travail, ces jeunes deviennent des ambassadeurs de leur propre culture. En présentant les produits aux visiteurs, ils ne se contentent pas de vendre un article, ils transmettent une histoire, une identité. Aujourd’hui, le brocart Ê Dê s’inscrit également dans l’expérience touristique de Dak Lak. Sur de nombreux sites, les visiteurs sont invités à revêtir les costumes traditionnels pour immortaliser leur passage, une immersion qui séduit particulièrement les voyageurs étrangers.

Au-delà du commerce, H’Loang Mlô (gauche) crée des emplois et inspire les jeunes à préserver la culture Ê Dê.
Photo : CTV/CVN

“Porter ce vêtement traditionnel est une expérience très agréable. Il est vraiment magnifique. J’aimerais en acheter un comme souvenir pour ma famille”, témoigne Donovan Fink, touriste américain.

Cet engouement ne se traduit pas seulement par des retombées économiques : il confirme aussi la pertinence d’une approche qui relie patrimoine et modernité, artisanat et tourisme. En rendant le brocart visible et accessible, H’Loang Mlô contribue à lui redonner une place dans le paysage culturel contemporain.

Du métier à tisser des villages aux vitrines urbaines, le brocart Ê Dê poursuit ainsi son évolution. Porté par l’énergie d’une jeune génération, il montre que les traditions ne sont pas figées, mais capables de se réinventer pour continuer à exister. L’initiative de H’Loang Mlô en est une illustration vivante : celle d’un héritage qui, loin de disparaître, trouve un nouveau souffle au cœur de la modernité.

Thao Nguyên/CVN

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