Des artistes "font vivre les scènes" et contribuent à l'essor des industries culturelles

De la réinterprétation d’œuvres littéraires à un rapprochement avec les arts traditionnels, la scène de Hô Chi Minh-Ville évolue. Plus qu’un lieu de spectacle, elle s’affirme désormais comme un espace de création, d’engagement communautaire et d’émergence d’un véritable marché culturel.

>> Réinventer l’éducation artistique à l’ère du numérique

>> Hanoï, rendez vous des amateurs d’art

>> Les communautés culturelles, remparts de la souveraineté culturelle dans le cyberespace

Une scène de "Áo xưa dù nhàu"

Ces initiatives incarnent concrètement l’esprit de la Résolution N°80, qui appelle à promouvoir la créativité des artistes, à développer les industries culturelles et à faire pénétrer davantage les valeurs culturelles dans la vie sociale.

Insuffler une nouvelle vitalité à la scène

Les congés de la Fête nationale du 2 septembre constituent cette année l’un des temps forts de l’activité théâtrale à Hô Chi Minh-Ville, avec de nombreux programmes et spectacles nouveaux. Les scènes de théâtre parlé s’activent pour achever leurs productions, tandis que les structures consacrées aux arts traditionnels s’emploient à faire découvrir le cải lương ( Théâtre Rénové) et le hát bội (Opéra traditionnel vietnamien) aux habitants des quartiers et localités éloignés du centre-ville.

Derrière ces représentations se trouve un important travail de création mené par toute une équipe : auteurs, metteurs en scène, comédiens, musiciens, plasticiens, concepteurs de décors et de costumes, ainsi que professionnels de l’organisation des spectacles. La combinaison de ces différents domaines créatifs élargit la notion même de spectacle vivant, transformant une représentation en un produit culturel susceptible de faire dialoguer plusieurs disciplines artistiques et de toucher des publics diversifiés.

Parmi les initiatives remarquables figure Áo xưa dù nhàu (Une vieille robe, bien que froissée), une œuvre réalisée par la metteuse en scène Minh Nguyệt et l’équipe du théâtre Trăng, présentée au Théâtre municipal lors de deux soirées, les 29 et 30 août.

L’œuvre s’inspire de la nouvelle Sợi tóc (Fil de cheveux) de l’intellectuel Cao Huy Thuần. Pour la metteuse en scène Minh Nguyệt, il ne s’agit pas seulement d’un projet théâtral, mais aussi de l’accomplissement d’une promesse faite il y a exactement dix ans. Ce qui l’a poussée à adapter cette œuvre est sa dimension philosophique et ses réflexions sur l’être humain, alors même que la nouvelle comporte relativement peu de personnages, de conflits ou de situations dramatiques au sens classique du terme.

Ce défi est également devenu une occasion pour l’artiste de rechercher un nouveau langage scénique.

À partir de l’histoire littéraire, Áo xưa dù nhàu soulève des questions sur la vérité, le jugement, la capacité à pardonner et la frontière fragile entre le juste et l’injuste. Le Saïgon des années 1980-1990 sert de toile de fond à des destins qui, après s’être aimés et accordé leur confiance, doivent affronter des événements bouleversant leur existence.

Le processus créatif ne s’est toutefois pas limité à la transformation d’une œuvre littéraire en scénario théâtral. La metteuse en scène Minh Nguyệt explique avoir attendu de réunir les collaborateurs adéquats, car pour restituer sur scène la profondeur de l’œuvre originale, il fallait parvenir à une véritable harmonie entre le jeu des acteurs, la musique, les costumes, les arts plastiques, l’éclairage et la conception de l’espace scénique.

La musique de Trịnh Công Sơn a été choisie en raison de sa proximité avec l’esprit de l’œuvre. La dimension méditative et les réflexions sur la condition humaine présentes dans les chansons de Trịnh constituent une couche de langage supplémentaire venant enrichir le récit. La chanson Hạ trắng, dont les paroles évoquent Áo xưa dù nhàu, a également inspiré le titre et l’image qui traversent toute la représentation.

L’équipe a par ailleurs associé le théâtre aux arts plastiques en présentant, au Théâtre municipal, l’exposition de peintures Những giấc mơ của MOON (Les rêves de MOON). Le public ne vient donc pas seulement assister à une pièce, mais peut également découvrir de la musique et des œuvres picturales dans un même espace.

Cette démarche illustre la capacité de mise en réseau de différents secteurs créatifs, élément essentiel dans la constitution d’un écosystème des industries culturelles. Lorsqu’une œuvre théâtrale parvient à associer littérature, musique, peinture, design et arts de la scène, sa valeur ne se limite plus à une représentation : elle s’élargit pour devenir une véritable expérience culturelle.

Cette approche rejoint également l’orientation de la Résolution N°80, qui souligne que le développement culturel doit stimuler la créativité et le désir de contribution des artistes, tout en favorisant les industries culturelles et la construction d’un écosystème propice à l’entrepreneuriat et à la création artistique.

L’art au service de la diffusion des valeurs humaines

Si Áo xưa dù nhàu témoigne de la volonté d’explorer de nouvelles formes de création à partir de matériaux littéraires, Tiếng hát nửa đêm, de l’auteur Huỳnh Ngân et du metteur en scène Hoàng Phúc, présenté au Petit Théâtre 5B, choisit de toucher le public à travers une histoire proche de la vie familiale.

Une scène de la pièce "Tiếng hát nửa đêm".

La pièce plonge les spectateurs dans une troupe de théâtre itinérante du Sud-Ouest du Vietnam et s’articule autour de la disparition mystérieuse de la chanteuse Ngọc Lan. Les éléments mystérieux, l’atmosphère inquiétante et les ressorts du récit policier servent à guider le public, mais derrière cette intrigue se dessinent des histoires de blessures psychologiques, d’affection familiale, d’amour et de possessivité.

L’Artiste du peuple My Uyên, directrice du théâtre, indique que, bien que le scénario ait déjà été monté, il s’agit de la première présentation de l’œuvre au Petit Théâtre 5B. Ce choix s’explique par le fait que l’histoire demeure proche des réalités contemporaines : comment faire face à la perte, surmonter les blessures et continuer à vivre ?

Sur le plan créatif, l’équipe n’a pas opté pour une narration pesante, mais a associé mystère et humour de situation. Le rire naît des circonstances et des relations entre les personnages, plutôt que d’une volonté de provoquer systématiquement l’hilarité.

Le jeune metteur en scène Hoàng Phúc exploite ainsi les situations humoristiques de la vie d’une troupe de théâtre pour conduire progressivement le public vers des questions plus profondes sur la manière d’aimer et d’éduquer les enfants. Une protection excessive ou mal adaptée peut, si elle est mal exercée, devenir une forme d’indulgence à l’égard des erreurs : c’est l’un des problèmes soulevés à travers le destin des personnages.

La comédienne Hồng Đào interprète le rôle d’une médium participant à l’élucidation de l’affaire. Ce personnage exige de mêler jeu théâtral et apparence de réalité, de susciter à la fois confiance et doute, afin de permettre le dénouement progressif de l’intrigue.

Mais au-delà de l’aspect policier, ce que l’équipe souhaite avant tout laisser dans l’esprit des spectateurs est une réflexion sur la famille. Hồng Đào espère que parents et enfants pourront venir ensemble au théâtre, y reconnaître des situations proches de leur propre vie familiale et apprendre ainsi à mieux se soucier les uns des autres et à partager leurs difficultés avant que les blessures ne deviennent irréparables.

Le théâtre remplit ici une double fonction : créer une œuvre artistique attractive et transmettre au public des valeurs humaines.

C’est également là que se rejoignent la création artistique et les objectifs du développement culturel. La Résolution N°80 considère le développement de la culture et de l’être humain comme le fondement, la ressource endogène et le moteur du développement; elle souligne également le rôle des artistes en tant que force essentielle de création et de diffusion des valeurs positives de la nation.

Pour le théâtre, cette orientation revêt une importance particulière, car la valeur d’une œuvre ne se mesure pas uniquement au nombre de représentations. Sa capacité à susciter des émotions immédiates, à instaurer un dialogue entre artistes et spectateurs, à développer les habitudes de fréquentation culturelle et à former de nouveaux publics constitue également une composante essentielle de sa vitalité.

Faire sortir les arts traditionnels de leurs espaces habituels

Alors que le théâtre parlé cherche de nouvelles façons d’aller à la rencontre du public, les formes artistiques traditionnelles s’emploient elles aussi à renouveler leur présence dans la société.

Le hát bội (Opéra traditionnel vietnamien) est présenté au population à la rue du livre de Hô Chi Minh-Ville.

Le Théâtre de cải lương Trân Huu Trang a choisi de faire entendre ses chants et ses extraits traditionnels dans des localités éloignées du centre-ville. Il s’agit à la fois d’une activité culturelle destinée aux habitants à l’occasion de la Fête nationale et d’un moyen d’élargir l’espace de représentation du cải lương, afin de toucher des publics ayant moins facilement accès aux théâtres professionnels.

Le soir du 2 septembre, un programme artistique de 120 minutes sera présenté dans le quartier de Thoi Hòa. Il proposera différentes formes de représentation, notamment des scènes chantées ainsi que des œuvres consacrées à la patrie et au pays. Le point fort du programme sera l’extrait Lý Thường Kiệt đề thơ, avec la participation des artistes Trọng Hiếu et Trúc Phương ainsi que de la troupe de danse Bình Minh.

Dans la commune de Bình Lợi, le programme Âm vang mùa thu, composé de 14 numéros, constitue également un temps fort. Il associe notamment la chanson "Viết tiếp câu chuyện hòa bình" de Nguyên Văn Chung à des paroles de vọng cổ (Aria traditionnel du cải lương) de Song Nguyễn. Interprétée par Phùng Ngọc Bay, My Linh et Kim Thùy, une chanson appréciée du public contemporain est ainsi intégrée à la structure du tân cổ.

Cette combinaison montre que la tradition n’est pas nécessairement une valeur figée. Lorsqu’elle est inscrite dans des formes d’expression adaptées, l’art traditionnel peut dialoguer avec les goûts contemporains tout en préservant son identité.

Dans le même esprit, le Théâtre d’art du hát bội de Hô Chi Minh-Ville s’emploie à présenter cet art dans les écoles, les sites historiques, les rues du livre et les quartiers résidentiels. Le 30 août, le théâtre prévoit notamment une présentation du hát bội au mausolée de Lê Văn Duyệt ainsi que le programme "Hát bội et musique traditionnelle" à la Rue du livre de Hô Chi Minh-Ville. Des programmes artistiques combinés continueront d’être organisés dans la commune de Phú Giáo le soir du 1er septembre et dans celle de Hiệp Phước le soir du 2 septembre.

L’un des aspects particulièrement intéressants de cette démarche réside dans l’association entre représentation, présentation, échanges et expérience. Le public peut ainsi découvrir les personnages, le maquillage, les costumes, les mouvements chorégraphiques, les chants et les modes d’expression caractéristiques du hát bội.

Selon Nguyên Thanh Bình, chef du service de l’organisation des spectacles du théâtre, les formes d’interaction directe permettent au public de mieux comprendre le langage codifié du hát bội, tout en réduisant la distance entre cet art traditionnel et le public contemporain, notamment les jeunes et les personnes qui le découvrent pour la première fois.

Cette approche revêt une importance particulière pour la formation des publics culturels. Car pour qu’une forme artistique puisse perdurer, préserver les œuvres et les techniques de représentation ne suffit pas : il faut également créer des rencontres régulières entre l’art et la vie quotidienne, entre les artistes et le public.

La Résolution n°80 fixe également pour objectif de restaurer et de préserver les formes d’art traditionnel menacées de disparition, tout en favorisant le développement des industries culturelles et la création de produits culturels capables de renforcer leur compétitivité.

Dans cette perspective, faire découvrir le cải lương et le hát bội aux habitants des quartiers et communes ne constitue pas seulement une activité culturelle au service de la communauté : c’est également une manière d’élargir le marché du public pour les arts traditionnels.

De la scène "éclairée" à la construction d’un marché culturel durable

Les activités organisées à l’occasion de la Fête nationale du 2 septembre témoignent d’une évolution notable de la scène artistique de Hô Chi Minh-Ville : les artistes ne se contentent plus d’attendre que le public vienne au théâtre ; ils cherchent activement leur public, renouvellent leurs œuvres et élargissent leurs espaces de représentation.

Le programme musical et artitisque "Tổ quốc thiêng liêng"

Il peut s’agir d’une pièce développée à partir d’une nouvelle, d’une œuvre associant théâtre, peinture et musique, d’un spectacle intégrant une histoire familiale dans une structure policière et humoristique, ou encore d’un programme de cải lương et de hát bội présenté dans les quartiers, les communes, les sites historiques, les rues du livre et les espaces communautaires.

Dans toutes ces initiatives, l’artiste occupe une place centrale dans le processus créatif. Mais pour que cette créativité devienne une véritable force au service des industries culturelles, une chaîne de liens plus large est nécessaire : de la création à la mise en scène, de la représentation à la promotion, de l’organisation des espaces à la formation des publics et à la création d’un marché.

La Résolution N° 80-NQ/TW fixe pour objectif de développer fortement les industries culturelles d’ici 2030, de mettre en place un écosystème entrepreneurial dans le secteur culturel et des arts créatifs, tout en visant une contribution des industries culturelles à hauteur de 7% du PIB et la création de 5 à 10 marques nationales dans ce domaine. Elle insiste également sur le développement du marché culturel, la construction d’infrastructures, de pôles et de complexes culturels et créatifs, ainsi que sur la mise en relation de la création avec les technologies et de nouveaux modèles économiques.

Ainsi, l’enjeu du théâtre aujourd’hui ne se résume pas à savoir si les scènes sont "éclairées" ou non. Plus important encore : les théâtres parviennent-ils à créer des œuvres de qualité, à trouver leur public, à développer les habitudes de fréquentation culturelle et à générer une valeur économique allant de pair avec leur valeur sociale et humaine ?

Les artistes qui travaillent sans relâche à la mise au point de chaque spectacle, de chaque rôle et de chaque programme sont ceux qui créent directement les produits de l’industrie culturelle. Leur créativité prend toute sa signification lorsqu’elle s’inscrit dans un écosystème où l’État élabore les politiques publiques, les structures artistiques assurent la production, les entreprises participent aux investissements, tandis que le public est à la fois spectateur et partie intégrante du marché culturel.

La saison théâtrale de la Fête nationale peut ainsi être considérée comme un instantané, à petite échelle mais particulièrement vivant, de l’évolution de la scène artistique de Hô Chi Minh-Ville. Des salles du Théâtre municipal au Petit Théâtre 5B, des espaces de représentation du cải lương dans les quartiers et communes au mausolée de Lê Van Duyệt et à la Rue du livre, l’art cherche à se rapprocher toujours davantage de la vie quotidienne.

Pour que les lumières des scènes ne s’éteignent pas après les congés, il est essentiel de continuer à nourrir la créativité des artistes, à améliorer la qualité des œuvres, à renouveler les modes d’accès au public et à construire progressivement un marché culturel sain.

Lorsque les artistes disposent d’espaces favorables à la création, lorsque les œuvres peuvent atteindre différentes catégories de publics et lorsque les valeurs artistiques sont transformées en produits culturels ayant une véritable vitalité dans la société contemporaine, la scène ne se contente plus d’être "éclairée" : elle peut devenir un maillon important de l’écosystème des industries culturelles.

C’est également une manière de faire entrer concrètement l’esprit de la Résolution n°80 dans la vie quotidienne : stimuler la créativité des artistes, enrichir la vie spirituelle de la population, préserver et renouveler les valeurs traditionnelles, tout en transformant progressivement les ressources culturelles en moteur d’un développement durable.

Texte et photos : Quang Châu - Minh Thư/CVN

Rédactrice en chef : Nguyễn Hồng Nga

Adresse : 79, rue Ly Thuong Kiêt, Hanoï, Vietnam

Permis de publication : 25/GP-BTTTT

Tél : (+84) 24 38 25 20 96

E-mail : courrier@vnanet.vn, courrier.cvn@gmail.com

back to top