>> Résolution 57 : vers une croissance fondée sur la technologie et l’innovation
>> L’artisanat vietnamien à l’ère du numérique : un levier pour la montée en gamme
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| Ma Thi Chu (centre) guide des habitants sur la manière de présenter leurs produits agricoles. |
| Photo : Nhân Dân/CVN |
Ici, Internet n’est plus seulement un outil de divertissement, mais un véritable "moyen de production", transformant des hameaux isolés en ateliers agricoles connectés directement au marché national. L’image des "villages Taobao" version vietnamienne prend peu à peu forme au cœur des montagnes.
À noter que Taobao est une plateforme chinoise de commerce électronique, véritable marché en ligne géant où particuliers et petites entreprises vendent toutes sortes de produits. Elle a été fondée en 2003 par le groupe Alibaba Group.
Des "ondes" au sommet des nuages
À Lai Châu, alors que le givre blanchit les sentiers et que le vent glacial balaie les crêtes, une énergie nouvelle anime les villages perchés. Sur les pentes abruptes où l’on récolte la poire de terre, le son dominant n’est plus celui des houes frappant la terre, mais les salutations enthousiastes de "streamers" aux pieds nus.
Au sein de la communauté "Sin Hô vuon minh", dans la commune de Sin Hô, la transformation est frappante. Des femmes H'mông comme Vu Thi Xia ou Vu Thi Chu, autrefois cantonnées aux tâches domestiques et agricoles, se tiennent désormais avec assurance devant la caméra de leur smartphone.
Elles ne subissent plus les prix imposés par les intermédiaires. À la place, elles diffusent en direct leurs champs entiers.
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| Ma Thi Chu donne des cours en ligne aux habitants afin de les aider à vendre leurs produits via les plateformes numériques. |
| Photo : Nhân Dân/CVN |
"Bonjour à tous, voici nos patates de montagne, juteuses et sucrées comme des poires sauvages, le goût pur de l’air des hauteurs…". Ces paroles simples, portées par l’accent local, traversent des milliers de kilomètres pour atteindre les tables de familles à Hanoï ou à Hô Chi Minh-Ville. En une seule campagne, plus de 300 tonnes ont été écoulées. Un chiffre qui symbolise bien plus qu’un succès économique : la fin de l’isolement géographique grâce à la technologie.
La force de Sin Hô réside dans l’esprit communautaire. Quand Xia réussit, elle partage son savoir-faire : installer un trépied sur un sol en pente, choisir la lumière du soleil couchant pour valoriser les produits… De proche en proche, l’"onde numérique" se diffuse d’un foyer à l’autre, formant une véritable "zone de production numérique".
Des classes aux "millions de vues"
De Sin Hô, le mouvement s’étend vers Muong Lay et Tuân Giao (province de Diên Biên). Ici, l’esprit des "villages Taobao" devient un véritable mouvement collectif d’apprentissage numérique.
Grâce au soutien d’organisations comme The Asia Foundation, des formations au numérique sont organisées dans les maisons culturelles des villages. On y voit des femmes H'mông et Thaï discuter d’algorithmes TikTok, de taux de rétention des spectateurs ou d’intégration de panier d’achat - des notions encore abstraites pour bien des citadins.
Ma Thi Chu, originaire de Muong Khuong (province de Lào Cai), devenue une KOL reconnue, parcourt des centaines de kilomètres pour former d’autres femmes. "Certaines tenaient leur téléphone pour la première fois, les mains tremblantes. Après quelques minutes de diffusion, elles recevaient déjà leurs premières commandes. Leurs yeux brillaient. Ce n’était pas seulement la joie de vendre, mais la fierté de ne plus être laissées de côté", se souvient-elle.
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| Les agriculteurs à Diên Biên apprennent à utiliser les smartphones pour vendre leurs produits. |
| Photo : Nhân Dân/CVN |
Dans ces villages, chacun trouve sa place : les plus à l’aise parlent face caméra ; les plus minutieuses gèrent l’emballage ; les jeunes maîtrisent les commandes et la logistique. Cette spécialisation spontanée transforme de petites exploitations dispersées en maillons organisés d’une chaîne d’approvisionnement moderne.
Une révolution née de l’intérieur
En Chine, les "villages Taobao" ont transformé des milliers de zones rurales grâce à l’impulsion de grands groupes technologiques. Au Vietnam, le phénomène n’est pas encore officiellement nommé, mais ce qui se passe à Sin Hô, Muong Khuong ou Cai Kinh (Lang Son) en présente les caractéristiques.
La différence majeure réside dans son origine : ici, le mouvement naît d’un besoin vital - échapper au cycle "bonne récolte, chute des prix", réduire la dépendance aux intermédiaires, surmonter les obstacles géographiques.
Quand les routes restent difficiles et que les marchés traditionnels n’ouvrent que quelques jours par mois, le smartphone connecté devient la voie la plus courte vers le consommateur urbain.
De l’atelier agricole à l’atelier culturel
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| Ma Thi Chu (3e, gauche) partage son expérience de la vente en ligne avec de jeunes entrepreneures. |
| Photo : Nhân Dân/CVN |
À Bac Hà (Lào Cai), le modèle prend une dimension culturelle. Les coopératives de brocart ne se contentent plus d’attendre les touristes au marché hebdomadaire : le marché est désormais ouvert 24h/24 grâce au livestream.
Les clientes de Hô Chi Minh-Ville ou de Dà Nang peuvent suivre la fabrication en direct, demander une personnalisation et échanger sur les motifs traditionnels. Le brocart devient ainsi un produit porteur d’histoire et de valeur ajoutée.
À Chi Lang (Lang Son), bastion de la pomme-cannelle, les agriculteurs se transforment en véritables "ambassadeurs agricoles". À 55 ans, Dang Thi Tho sillonne les villages pour apprendre aux habitantes à photographier correctement les fruits, à emballer professionnellement les produits afin qu’ils restent frais après des milliers de kilomètres de transport. "Si nos produits sont propres et de qualité, nous devons savoir les montrer au pays tout entier. C’est ainsi que nous protégeons le travail et la sueur des nôtres", confie-t-elle.
Vers un Vietnam "sans distance"
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| Une femme à Muong Khuong diffuse des ventes en direct de leurs mandarines. |
| Photo : Nhân Dân/CVN |
Ce qui se déroule dans ces villages montre que l’économie numérique n’est plus l’apanage des villes. Elle pénètre les montagnes avec simplicité : pas de studio sophistiqué, pas d’équipe marketing, seulement des agriculteurs sincères, un smartphone et une immense volonté de changer de destin.
Certes, les défis demeurent : transport longue distance, contrefaçons, évolution rapide des algorithmes. Mais le simple fait d’oser franchir le pas constitue déjà une révolution mentale profonde.
Les villages "à l’écran" ne sont pas une mode passagère, mais une transformation silencieuse et puissante. Ces femmes issues des minorités ethniques écrivent une nouvelle page de l’agriculture vietnamienne. Elles prouvent que la technologie n’a pas de frontières et que la pauvreté n’est pas une fatalité lorsqu’on possède la volonté et un outil de connexion.
La "foire numérique" au cœur des montagnes a commencé. Et à partir de ces petits écrans lumineux se dessine peu à peu le visage d’un Vietnam rural numérique, plus confiant, plus rayonnant, sous le soleil du matin sur les sommets.
Mai Quynh/CVN







