Un scientifique cherche à faire revivre une zone sinistrée

Le district d’A Luoi, province de Thua Thiên-Huê (Centre), est considéré comme une "vallée maudite". Phùng Tuu Bôi, un expert en environnement, y a fait planter une barrière de féviers pour isoler les hommes d’une zone contaminée par la dioxine.

>>Agent orange : une tragédie qui perdure depuis 60 ans

>>La dioxine : le poison de la guerre

>>Rendre justice à Trân Tô Nga et à toutes les victimes

>>L’agent orange, une plaie toujours à vif à Quang Tri

Phùng Tuu Bôi, directeur du Centre d’assistance à la préservation de la nature et au développement communautaire.
Photo : PTB/CVN

En tant que chercheur de premier rang sur l’environnement, pourriez-vous évaluer les conséquences de la guerre chimique sur l’environnement au Vietnam, dans le district d’A Luoi de la province de Thua Thiên-Huê en particulier ?

L’opération Ranch Hand, ("ouvrier agricole") entre 1961 et 1971, est considérée comme la plus grande guerre de destruction écologique de l’histoire (écocide). L’utilisation massive de 100.000 tonnes de produits chimiques toxiques, dont l’agent orange avec une concentration de 20 à 40 fois supérieure à celle utilisée en agriculture, a bouleversé la structure forestière et la biodiversité.

Selon les statistiques du Département américain de la défense, 86% des missions de pulvérisation se sont concentrées sur des forêts intérieures, des mangroves et 14% sur des cultures agricoles. Conséquences : sur une vaste zone de forêts intérieures, touchées par la dioxine à plusieurs reprises, de nombreux grands arbres forestiers ont été morts. Le couvert forestier dans la zone en amont de 28 réseaux hydrographiques a été détruit. Les forêts ne peuvent pas retenir l’eau, ne régulent pas les débits, les rivières et les ruisseaux manquent d’eau pendant la saison sèche, avec de grandes conséquences comme l’érosion des sols, les inondations, en particulier dans les rivières du Centre.

Pour les mangroves, après seulement une à deux pulvérisations, les espèces comme duoc (Rhizophora apiculata), vet (Bruguiera parviflora), bân (Sonneratia obovata), mam (Avicennia alba) meurent immédiatement. Selon nos premières évaluations, environ 2,9 millions d’hectares de forêts et 150.000 hectares de mangroves ont été détruits provoquant une perte de 128 millions de mètres cubes de bois. En raison des forêts détruites, de nombreuses espèces de plantes médicinales précieuses ainsi que d’animaux ont disparu. Des millions de personnes ont été victimes du défoliant.

Le district d’A Luoi est une vallée montagneuse de la province de Thua Thiên-Huê, qui dispose d’une superficie de 122.460 ha. Il est un berceau de la biodiversité et une base révolutionnaire avec la fameuse piste Hô Chi Minh. Son écosystème forestier tropical représente 90% de sa superficie totale, avec de grandes espèces d’arbres indigènes telles que Podocarpus imbricatus, Pasashorea stellata, Dipterocarpus, etc.

De 1965 à 1970, 75% de sa superficie a essuyé 256 pulvérisations d’agent orange. Ses forêts naturelles ont été détruites, provoquant une perte d’environ huit millions de mètres cubes de bois. Les conditions de vie des ethnies minoritaires Tà Ôi, Vân Kiêu, Pako… étaient très difficiles.

A Luoi compte 4.326 victimes de l’agent orange avec Dông Son comme commune la plus touchée. Les résultats de l’étude ont déterminé qu’à la sous-zone A de l’aéroport d’ASho, une zone d’environ 2 ha dans la commune de Dông Son, il y avait une concentration de dioxine de 897,85 pg/g.

Pourriez-vous nous informer du processus de plantation d’une barrière de féviers pour isoler les hommes et les animaux d’A Luoi de la zone contaminée ?

Le scientifique Phùng Tuu Bôi (centre) et ses collègues plantent des féviers à A Luoi.
Le scientifique Phùng Tuu Bôi (centre) et ses collègues plantent des féviers à A Luoi.

En 1975, je m’y suis rendu pour la première fois avec d’autres collègues pour étudier les séquelles écologiques de la guerre. Des milliers de litres de défoliants ont été largués par l’Armée américaine sur le district d’A Luoi dont la plupart des gallons contenaient de la dioxine. J’ai examiné presque toutes les forêts au Vietnam, il y a des régions qui sont plus gravement décimées qu’A Luoi, mais j’ai eu un coup de cœur pour cette région. Je ne sais pas pourquoi. J’y suis attaché et j’y ai consacré beaucoup d’énergie et d’efforts.

Après diverses études, nous avons conclu qu’un mur et des barbelés n’étaient pas adaptés pour circonscrire les hectares de terre contaminée par la dioxine de l’ancienne base aérienne d’Asho. Parce que les habitants détruisent les barbelés pour récupérer le fer.

Après plusieurs voyages à A Luoi, j’ai pensé à une mesure toute simple : planter une barrière de féviers pour en faire un rempart végétal empêchant les hommes et le bétail de pénétrer dans la zone dangereuse.

Les féviers présentent toutes sortes d’avantages pour un tel projet : ils ne coûtent pas cher et peuvent résister aux rudes conditions de la région. De plus, ils ont de grandes épines qui poussent vite et dissuadent quiconque veut s’en approcher. Enfin, lorsqu’ils brûlent, ils dégagent des fumées très épaisses et ne peuvent pas être utilisés comme bois de chauffage. Les habitants n’ont donc aucun intérêt à les couper.

En 2005, j’ai reçu le soutien de la Banque mondiale, qui avait financé 20.000 féviers et acacias épineux pour réaliser la barrière. Alors que les travaux de plantation étaient en cours, les crues de fin 2005 emportèrent tout. En 2007, plusieurs organisations internationales dont l’américaine Legacies Project, m’ont financé 20.000 nouveaux féviers et acacias épineux. Ils ont été plantés autour des barbelés et sont eux-mêmes encerclés d’acacias.

Quelles sont vos autres activités pour aider les habitants d’A Luoi à améliorer leurs conditionsde vie ?

Actuellement, l’État et de nombreuses organisations sociales ainsi qu’individus, dans ou hors du pays, accordent un soutien aux habitants d’A Luoi. Personnellement, je fais quelques petites choses. J’ai appelé certaines organisations, individus vietnamiens et étrangers à construire un système d’approvisionnement en eau potable dans la commune de Dông Son, planter une barrière d’arbres autour de l’aéroport d’ASho, mettre en œuvre des projets de plantation de 20.000 plantes do bâu (Aquilaria Crassna) et chùm ngây (Moringa oleifera), d’élevage ainsi que de soins aux victimes de l’agent orange… D’après moi, dans les temps à venir, le reboisement sera le moyen le plus rapide pour restaurer et d’apporter des avantages économiques à court terme aux populations.

À long terme, il sera nécessaire de planter des arbres indigènes pour compléter l’actuelle forêt d’acacias. Il faut faire des statistiques sur les terres vacantes dans les zones reculées où perdure des bombes et mines pour faciliter le reboisement.

Propos recueillis par Huong Linh/CVN