Le Têt d’antan à travers les yeux des voyageurs occidentaux

Dès la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ, des voyageurs occidentaux ont décrit dans leurs récits les célébrations du Têt traditionnel (Nouvel An lunaire). Ces témoignages directs constituent aujourd’hui de précieuses sources ethnographiques sur les pratiques culturelles vietnamiennes.

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Jeu de balançoire dans un village du Tonkin, en 1929.
Photo : CTV/CVN

En 1886, Camille Paris, découvreur du sanctuaire de My Son, séjourna à Vân Hôi (aujourd’hui commune de Tuy Phuoc, province de Gia Lai) à l’approche du Têt. Dans Voyage d’exploration de Hué en Cochinchine par la Route mandarine, il rapporte qu’à cette occasion, les habitants reblanchissaient les murs, relaquaient les autels des ancêtres et remplaçaient les talismans, amulettes, sentences parallèles et allégories en papier doré accrochés depuis le Têt précédent dans les maisons et sur les portes.

Observant le Têt à Saïgon (Hô Chi Minh-Ville d’aujourd’hui) en 1894, le docteur Baurac écrit dans La Cochinchine et ses habitants Provinces de l’Ouest que les tombes étaient soigneusement nettoyées, que l’on y faisait brûler des pétards et des amulettes.

Dans son ouvrage Tour d’Asie : Cochinchine - Annam - Tonkin, le voyageur Marcel Monnier décrit le Têt comme un moment propice à la flânerie dans les boutiques du marché Cho Lon (Sud), alors peu touchées par l’occidentalisation. Il évoque des restaurants de plein air, des étals de soieries et de cotonnades multicolores, des lanternes vives et de longues sentences parallèles rouges à caractères dorés souhaitant "Bonheur" et "Longévité".

Un calligraphe réalise ses œuvres pour le Nouvel An, vers 1920-1929. 
Photo : Musée du quai Branly/CVN

Les villageois affluaient pour faire leurs achats. Charrettes à bœufs, pousse-pousse, porteurs ployant sous le poids de paniers chargés de marchandises animaient les lieux. Une fois leurs emplettes terminées, les gens se dispersaient dans les sentiers étroits entre les rizières, chantant et bavardant gaiement tout l’après-midi.

Janvier, le mois des fêtes et des plaisirs

Selon Camille Paris, à l’approche du Têt, les restaurants étaient particulièrement animés. On y buvait du thé et de l’alcool, on y mangeait des haricots et du riz blanc accompagnés de porc en gelée. L’atmosphère était joyeuse et conviviale. Les enfants portaient de beaux vêtements et de larges chapeaux pour se protéger du soleil. Des plus jeunes aux plus âgés, tous s’habillaient avec élégance, contrastant nettement avec les jours ordinaires.

Un touriste français, Pierre Barrelon, qui visita Saïgon au début des années 1890, souligne que les vêtements des enfants étaient souvent les plus somptueux, chaque enfant étant habillé et coiffé de la manière la plus fantaisiste.

Une famille catholique de la périphérie de Hanoï prépare des "bánh chung", gâteaux de riz gluants traditionnels du Têt. 
Photo : VNA/CVN

Marcel Monnier note également que les maisons étaient richement décorées, que hommes et femmes abandonnaient leurs habits sombres pour des tenues éclatantes, des ceintures rouge cerise ou des foulards bleus. Du coucher au lever du soleil, feux d’artifice et pétards rythmaient les célébrations, à la fois en hommage aux défunts et pour accueillir la nouvelle année.

Lors des festivités du Têt à Hué en 1886, le docteur Hocquard écrit dans Une campagne au Tonkin qu’aucune activité commerciale, agricole ou administrative n’était maintenue. Adultes et enfants portaient leurs plus beaux vêtements. Les bureaux du palais royal fermaient dès le 25ᵉ jour du douzième mois lunaire, et la cour suspendait toute activité officielle jusqu’au 11ᵉ jour du premier mois lunaire de l’année suivante.

Dans ses Souvenirs de Hué, publiés à Paris en 1867, Michel Duc Chaigneau indique que les festivités du Nouvel An à Hué duraient une dizaine de jours. Toute activité cessait six à huit jours avant la fin de l’année lunaire, afin de permettre à chacun de se reposer et de profiter pleinement des célébrations. Les cérémonies d’érection et d’abaissement du cây nêu (perche rituelle), associées à l’apposition et à l’ouverture du sceau, constituaient des rites indispensables.

Plateau d'offrandes au Génie du Foyer à Hanoï, le 23e jour du 12e mois lunaire de l'année de la Chèvre 1955. 
Photo : École française d'Extrême-Orient/CVN

Pierre Barrelon eut également l’occasion d’observer les célébrations du Têt chez les habitants. Selon lui, durant les trois jours de fête, les Vietnamiens se livraient à des festins et à des beuveries intenses. L’activité commerciale était quasiment à l’arrêt, au point qu’il devenait impossible de se procurer ne serait-ce qu’un sac de riz.

Le docteur Baurac confirme que pendant ces trois jours, tout travail et toute activité commerciale cessaient, aucun marché n’ayant lieu. À Saïgon comme ailleurs, les Européens devaient anticiper et faire des provisions, car durant le Têt, tout fermait.

Tout faire pour un Têt digne

Camille Paris décrit les jours précédant le Têt comme d’une frénésie extrême. Les habitants travaillaient jour et nuit, faute de temps. Les plus pauvres tentaient d’échanger leurs biens, les commerçants bradaient leurs marchandises, tandis que les vendeurs ambulants proposaient pétards, encens, statuettes de Bouddha et effigies de bambou enveloppées de papier coloré. On abattait des cochons, on stockait des noix de bétel, les plus aisés achetaient tissus pour confectionner écharpes et chapeaux. Tous avaient besoin d’argent et de nouveautés, sous peine de devoir se séparer de leurs vieux objets.

Fleurs de pêcher dans une rue de Hanoï, le 2 février 1929. 
Photo : Musée du quai Branly/CVN

À Saïgon, observe Marcel Monnier, le Têt devait être célébré avec faste. Les maisons étaient nettoyées, les autels ancestraux décorés de fleurs et de papiers colorés, et l’on achetait pétards et feux d’artifice en grande quantité. Toutes les économies familiales y étaient consacrées. Le docteur Hocquard note d’ailleurs que les plus pauvres vendaient leurs derniers biens ou empruntaient de l’argent pour pouvoir fêter le Têt.

Pierre Barrelon écrit que chacun cherchait à réunir une somme importante en vendant ou en mettant en gage ce qui pouvait l’être, tant l’argent était indispensable pour ces jours de fête. La voyageuse britannique Gabrielle M. Vassal, dans Mes trois ans d’Annam en 1912, rapporte qu’à Nha Trang, certains profitaient du Têt pour recouvrer des dettes, tandis que d’autres cherchaient désespérément quelque chose à vendre.

Rituels du Nouvel An

D’après les notes du docteur Baurac, au début du Nouvel An lunaire, même sans invitation officielle, une troupe de théâtre devait impérativement présenter une pièce pour inaugurer l’année. Le choix de la pièce relevait de la divination : un enfant, jugé incapable de raisonner, sélectionnait une œuvre au hasard, puis l’on consultait les dieux en lançant deux pièces de monnaie. Si l’une tombait sur face et l’autre sur pile, le présage était favorable ; sinon, on recommençait. Cette pratique visait à déterminer, par la divination, quelle pièce ouvrirait symboliquement la nouvelle année.

Scènes de joie enfantine avec des pétards lors du Têt.
Photo : VNA/CVN

Selon l’érudit Truong Vinh Ky, à Saïgon, le général Lê Van Duyêt organisait chaque année après le Têt un défilé militaire, à la fois politique et religieux. Cette cérémonie avait pour objectif d’affirmer l’autorité du pouvoir et de chasser toute influence néfaste. Le défilé débutait avant le 16ᵉ jour du premier mois lunaire. Après le jeûne, le gouverneur général, revêtu de ses habits de cérémonie, se rendait au temple ancestral. Après trois coups de canon, il prenait place dans un palanquin escorté de soldats, quittait la citadelle par les portes Gia Dinh ou Phan Yên, puis se dirigeait vers Cho Vai en longeant la rue Mac-Mahon (actuelle rue Nam Ky Khoi Nghia). Des tirs de canon, des exercices militaires et des démonstrations d’éléphants ponctuaient la cérémonie, avant une visite du gouverneur général au chantier naval et un exercice maritime. Tout au long du parcours, la population faisait exploser des pétards pour chasser les mauvais esprits de leurs maisons.

Pour Jean Przyluski, le Têt est un événement majeur qui "clôt le long cycle du temps et harmonise la vie des êtres et des choses". Il marque un moment de pause, où l’on met de côté les soucis du quotidien pour échanger des vœux, partager la joie, honorer les ancêtres, se reposer, s’amuser et se retrouver en famille ou entre amis, laissant derrière soi les épreuves de l’année écoulée et accueillant celles à venir.

Les récits occidentaux consacrés au Nouvel An vietnamien traditionnel offrent un regard à la fois neuf et précieux sur cette fête. Ils illustrent surtout comment, malgré l’influence de la culture française, le Têt a su préserver ses valeurs fondamentales, témoignant de la vitalité et de la résilience d’une identité nationale profondément ancrée.

Nguyên Tùng/CVN

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