Hô Chi Minh-Ville : transformer les opportunités en croissance à l'ère nouvelle

Alors que l'économie mondiale entame une restructuration majeure, le Forum économique d'automne 2026 (AEF 2026) s'est penché, ce 28 octobre dans l'après-midi, sur une question éminemment concrète : le passage de la vision à l'action. Intitulée "Identifier les nouveaux moteurs de croissance" et "Cadre de coopération dans l'ère nouvelle".

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Le vice-Premier ministre Nguyễn Văn Thắng prend la parole lors de l’ouverture de la session de discussion approfondie "Identifier les nouveaux moteurs de croissance" et "Cadre de coopération dans l'ère nouvelle", le 28 octobre.

Cette session plénière d'experts et de haut niveau, se déroule en présence du vice-Premier ministre Nguyễn Văn Thắng, ainsi que de hauts diplomates, de représentants d'organisations internationales, de chefs d'entreprise et de chercheurs de premier plan, tant nationaux qu'intérnationaux.

De la vision stratégique à l'impératif d'action

Dans son allocution d'ouverture, le vice-Premier ministre Nguyễn Văn Thắng a, au nom du gouvernement, salué l'assemblée avant de rappeler les messages clés adressés par le Premier ministre lors de la session plénière et du dialogue avec le Forum économique mondial (WEF). Il a ainsi réaffirmé la détermination du Vietnam à ancrer ses nouveaux pôles de croissance dans un élan de fermeté, de proactivité et d'audace face aux défis contemporains. Il a également salué le rôle décisif du WEF et du réseau des Centres de la quatrième révolution industrielle (C4IR) - en particulier l'antenne de Hô Chi Minh-Ville, qui font office de passerelles indispensables pour concrétiser ces partenariats stratégiques.

Le tableau dressé par le vice-Premier ministre est celui d'une économie mondiale en pleine transition charnière, où s'entrecroisent tensions géopolitiques, innovations technologiques et vague de double transition. Les pôles de croissance se déplacent résolument vers l'Asie, l'Afrique et l'Amérique latine, tandis que les chaînes de valeur et d'approvisionnement se recomposent sous le signe de la diversification, de la régionalisation et du renforcement de la résilience.

Désormais, le choix d'une destination d'investissement ne relève plus du simple calcul des coûts : il obéit à des exigences de sécurité, de flexibilité et d'ancrage stratégique à long terme. L'intelligence artificielle, l'automatisation et les normes ESG s'imposent progressivement comme des conditions sine qua non d'accès aux chaînes de valeur mondiales, redéfinissant en profondeur les avantages comparatifs des nations.

Partant de ce constat, le vice-Premier ministre a mis en lumière trois tendances majeures à décrypter : la double transition numérique et verte, qui remodèle les modes de production, les standards des marchés et la compétitivité ; le basculement de la croissance vers l'Asie, l'Afrique et l'Amérique latine, qui s'affirment non seulement comme de vastes bassins de consommation, mais aussi comme des épicentres de production, d'innovation et de coopération ; et enfin, la restructuration des chaînes d'approvisionnement, tiraillées entre la quête d'efficience et l'impératif de sécurité.

Selon lui, l'impact de ces tendances s'exerce dans les deux sens. Pour les pays en développement, dont le Vietnam, il s'agit à la fois d'une opportunité d'accéder aux capitaux, aux technologies et à de nouveaux marchés, et d'une pression accrue sur la capacité d'absorption technologique, la qualité des ressources humaines et l'aptitude à satisfaire de nouvelles normes. Le message clé est sans appel : les opportunités ne se transforment en croissance que si chaque nation dispose des capacités nécessaires pour les piloter et se les approprier.

L'enjeu n'est plus d'adopter une adaptation passive ou de rester en observateur, mais de se positionner activement et de renforcer ses forces endogènes. Pour le Vietnam, l'impératif absolu ne se limite pas à insérer son économie dans les chaînes de valeur existantes ; il s'agit de façonner un environnement, des mécanismes et des compétences permettant, aux côtés de partenaires internationaux, de s'engager plus profondément et plus directement dans les processus de création et de co-construction de valeur au sein des nouvelles chaînes mondiales.

Le vice-Premier ministre a ainsi formulé quatre orientations stratégiques pour convertir les opportunités en croissance et en prospérité : bâtir des capacités endogènes en matière de ressources humaines, de technologie et de gouvernance ; parachever des institutions stables, transparentes, prévisibles et offrant un cadre propice à l'expérimentation de l'innovation ; intensifier la connectivité et la coopération multilatérale, régionale et bilatérale tout en mobilisant efficacement les capitaux, la finance verte et les technologies ; et enfin, stimuler les synergies entre les entreprises nationales et faire monter en puissance les chaînes de valeur.

S'agissant du rôle de Hô Chi Minh-Ville, il a souligné que la métropole, locomotive économique et pôle névralgique de l'innovation au Vietnam, se trouve à un tournant historique pour s'affirmer comme un pôle de croissance crédible, responsable et pleinement ouvert à la coopération avec ses partenaires internationaux. Cependant, pour que ces potentialités se matérialisent, il est impératif de formuler des orientations d'action suffisamment profondes et pragmatiques à l'intention des pays et des organisations internationales. Si la matinée a été consacrée à l'énoncé de la vision, l'après-midi marque le temps de l'action : le thème de ce forum ne prend tout son sens qu'à travers sa traduction en engagements concrets, en cadres politiques et en projets de partenariat tangibles.

Vue d’ensemble de la session de discussion intitulée "Identifier les nouveaux moteurs de croissance" et "Cadre de coopération dans l'ère nouvelle".

Cette session de travail s'articule autour des quatre piliers du forum : le rôle des mégapoles, les technologies de rupture et l'écosystème d'innovation, les nouveaux modèles de coopération à l'ère nouvelle, ainsi que le rôle central du secteur privé. Il a ainsi soumis trois questions transversales aux débats : quelles tendances redéfinissent les flux de capitaux, les technologies et les chaînes d'approvisionnement ? Quel est l'impact de ces évolutions sur les pays en développement, et quelles sont les opportunités à saisir comme les risques à prévenir ? Enfin, quelles actions les États et leurs partenaires doivent-ils entreprendre pour convertir ces opportunités en croissance et en prospérité ? Il a exprimé le souhait que ces échanges constituent un véritable tremplin pour transformer les orientations stratégiques en un plan d'action précis, assorti d'engagements fermes et d'une feuille de route opérationnelle.

"Tokens" et "béton" : l'équation du financement

En ouverture de la série d'exposés, Denis Depoux, CEO mondial de Roland Berger, a livré une formule percutante : le monde s'est épris des "tokens"- l'écosystème numérique et l'intelligence artificielle, de l'énergie et des semi-conducteurs jusqu'aux centres de données, tout en continuant de devoir financer le "béton", c'est-à-dire les routes, les ports, les réseaux électriques, les télécommunications et la logistique de production.

Selon lui, le monde ne manque pas de capitaux, mais ces derniers sont déjà "préemptés". La dette souveraine des économies avancées absorbe la liquidité, tandis que les géants de la tech empruntent à des échelles comparables à celles des gouvernements pour bâtir leurs infrastructures d'IA. En conséquence, le coût du capital s'accroît, compromettant la viabilité de nombreuses usines et projets d'infrastructures, et donnant naissance à une économie "en K", où les marchés boursiers et les exportations de puces électroniques prospèrent tandis que la consommation et le commerce de détail battent de l'aile. Dès lors, le véritable défi réside dans l'incapacité à canaliser la liquidité vers l'économie réelle, en particulier dans les pays du Sud global.

S'agissant du Vietnam, il a rappelé des données montrant que depuis 2018, l'ASEAN capte une part des IDE mondiaux supérieure à celle de la Chine (15% contre 6%), portée par trois facteurs : la duplication des capacités de production pour s'affranchir de la dépendance à une source unique, la modernisation industrielle et la régionalisation des chaînes d'approvisionnement. L'électronique et les machines représentent désormais près de 60% des exportations vietnamiennes vers les États-Unis et l'Europe, contre 37% en 2016. Toutefois, ce saut structurel entraîne de redoutables problématiques de fonds de roulement et de couverture du risque de change, les fournisseurs achetant leurs composants en devises étrangères, versant les salaires en monnaie nationale et encaissant le produit de leurs ventes à un horizon de 60 à 90 jours.

Denis Depoux, CEO mondial de Roland Berger, présente des solutions pour "tokeniser le béton" au Vietnam.

Il a ainsi pointé un paradoxe : un ratio crédits/PIB de 146% qui témoigne d'un système bancaire "saturé", tandis que la dette publique ne s'élève qu'à environ 35% du PIB, ce qui signifie que le Vietnam "ne croule pas sous la dette, mais souffre plutôt d'une surbancarisation et d'un déficit de fonds propres". L'État pourrait ainsi recourir à l'emprunt à long terme pour financer les infrastructures, libérant ainsi les banques afin qu'elles puissent prêter aux entreprises. Pour atteindre l'objectif de croissance de 10%, il est impératif de mobiliser des capitaux propres, des obligations et des "capitaux patients", tout en stimulant la productivité. Il préconise de développer le marché obligataire des entreprises (actuellement de l'ordre de 10 à 11% du PIB, l'objectif gouvernemental étant de 20%), d’ériger l'obtention d'une notation souveraine de catégorie investissement au rang de projet national, de procéder au recyclage des actifs d'infrastructure et de créer un centre financier spécialisé. En guise de conclusion, il a estimé que la mission du Vietnam consiste à "valoriser" l'économie du "béton" afin que les flux de capitaux "tokenisés" de la planète soient prêts à y investir.

Infrastructures intelligentes : "tokeniser le béton"

Prolongeant cette réflexion, M. Devendra Jain, responsable de l'Intelligence artificielle et des technologies de pointe au sein du WEF, a soulevé la question de la "tokenisation du béton". Selon lui, le Vietnam doit s'affranchir de la simple connectivité pour s'affirmer comme une économie connectée intelligente, portée par des infrastructures intelligentes : une couche de données et d'intelligence artificielle partagée, superposée aux actifs physiques, permettant au système de percevoir, de coordonner et de réagir. Si les infrastructures numériques permettent de "visualiser" le système, les infrastructures intelligentes lui confèrent la capacité de "réagir" avec davantage d'efficacité. Il a invoqué un parallèle historique : de l'ouverture du canal de Panama à la standardisation des conteneurs, jusqu'aux centres de commandement portuaires de Singapour - un processus qui a pris près de sept décennies et qui peut aujourd'hui être condensé en quelques années seulement.

Il a ainsi formulé deux propositions concrètes pour Hô Chi Minh-Ville. Premièrement, la mise en place d'une couche de coordination de confiance reliant les usines, les transporteurs, les entrepôts et les ports le long du corridor de production et d'exportation, avec un projet pilote mené depuis les parcs industriels de la région de Hô Chi Minh-Ville jusqu'au port de Cái Mép - Thị Vải, dans un contexte où les coûts logistiques s'élèvent à environ 16-17% du PIB.

Deuxièmement, le déploiement d'une infrastructure intelligente mutualisée au service des entreprises de production, en particulier des PME, afin de leur permettre d'accéder à la connectivité industrielle, aux jumeaux numériques et aux outils d'intelligence artificielle tout en conservant la maîtrise de leurs données. Il a toutefois mis en garde contre le risque de voir les bénéfices de la transition captés par les grands groupes : à peine 12% des petites entreprises participent aux chaînes de valeur mondiales, contre 62% des grandes entreprises. Selon lui, le Vietnam doit choisir entre attendre que l'avenir vienne ou le bâtir dès à présent.

Devendra Jain, responsable de l'Intelligence artificielle et des technologies de pointe au sein du WEF, propose de déployer des infrastructures intelligentes au service des PME.

Le soft power à l'épreuve du cyberespace

Le Professeur Mathieu Guitton (Université Laval, Canada) a quant à lui apporté un éclairage interdisciplinaire sur la question du soft power. À l'occasion du cinquantenaire des relations bilatérales et de leur accession au rang de partenariat stratégique, il a rappelé qu'à l'ère technologique, le pouvoir d'influence se trouve désormais médiatisé par le cyberespace, où des écosystèmes d'influenceurs déploient leurs activités par-delà les frontières, échappant au contrôle des États et se livrant à une concurrence acharnée pour capter l'attention. Depuis 2023, l'intelligence artificielle permet en outre de générer des influenceurs virtuels et des agents conversationnels autonomes capables de s'immiscer au sein de multiples écosystèmes.

S'agissant du Vietnam, il a observé que si l'écosystème national d'influenceurs demeure encore perfectible, le pays dispose d'atouts considérables : une population nombreuse et jeune, une économie numérique en essor rapide, une cybersécurité et une confiance numérique sans cesse renforcées, ainsi qu'une progression fulgurante des capacités de recherche en intelligence artificielle. En outre, bien qu'appartenant à l'ASEAN, le Vietnam bénéficie de liens culturels étroits avec l'Asie du Nord-Est, ce qui le positionne idéalement pour jouer un rôle de pivot dans le cyberespace asiatique. Son message est sans équivoque : à défaut de stratégie mûrement pensée pour le monde en ligne, il n'y a point de soft power.

Une ceinture technologique multipolaire pour Hô Chi Minh-Ville

La présentation menée par le groupe de recherche du Comité de développement de Hô Chi Minh-Ville et le Centre de la quatrième révolution industrielle, introduite par le Professeur associé et Docteur Lê Quốc Cường, a ensuite ancré ces considérations conceptuelles dans la réalité spatiale et de développement de la métropole.

L'étude met en exergue qu'à la suite du vaste regroupement territorial opéré le 1er juillet 2025, Hô Chi Minh-Ville totalise 105 zones franches et parcs industriels couvrant plus de 50 000 hectares, une surface amplement suffisante pour réorganiser l'espace productif en pôles spécialisés. La ville s'est fixée pour objectif d'atteindre une croissance à deux chiffres (tablant sur 10,4% cette année) portée par la science et la technologie, alors qu'elle s'est cantonnée à un rythme d'environ 4 à 5% par an sur la période 2016-2024. Au sein du Parc de haute technologie, la valeur de production atteint environ 23 milliards de dollars et génère 53.600 emplois ; toutefois, les entreprises à investissement direct étranger (IDE), bien qu'elles ne représentent pas plus de la moitié des projets, concentrent jusqu'à 93% du chiffre d'affaires à l'exportation, révélant la faiblesse persistante des capacités endogènes des entreprises domestiques.

S'appuyant sur l'expérience des économies asiatiques, les auteurs de l'étude formulent deux constats majeurs : tout modèle couronné de succès s'articule autour d'une instance de coordination clairement identifiée, et la force d'une ceinture économique réside dans son degré de spécialisation ainsi que dans l'intensité des flux circulant entre ses différents pôles, bien au-delà de la simple envergure de chacun d'eux. Sur cette base, ils suggèrent de structurer la métropole en une ceinture articulée autour de six pôles fonctionnels : le pôle du savoir (Université nationale de Hô Chi Minh-Ville), de la haute technologie (Parc de haute technologie), de la production avancée, de l'innovation et de la finance (Thủ Thiêm), de la logistique globale (Cái Mép, Thị Vải, Phú Mỹ), ainsi que de l'économie verte et maritime (Cần Giờ, Vũng Tàu, en marche vers la neutralité carbone d'ici 2050). Cette ceinture fonctionnerait grâce à six niveaux de connectivité et six flux stratégiques : savoirs et ressources humaines, technologies, capitaux d'innovation, logistique, données et interconnexion mondiale.

Le Professeur Mathieu Guitton (Université Laval, Canada) évoque le soft power du cyberespace et des influenceurs dans le monde virtuel.

Le cadre de gouvernance intégré proposé repose sur trois piliers : la mobilisation de capitaux dédiés à la R&D et à l'entrepreneuriat, la connexion technologique et l'innovation, ainsi qu'un cadre de coopération s'appuyant sur un conseil de coordination multipartite, des normes ESG unifiées et un bac à sable réglementaire (sandbox) transfrontalier.

S'agissant de l'internationalisation, l'équipe préconise trois cercles de partenariat, la sous-région du Mékong, l'ASEAN et la scène mondiale, avec le Centre de la quatrième révolution industrielle de Hô Chi Minh-Ville (le deuxième en Asie du Sud-Est, le 19e du réseau mondial) en guise de pivot. La feuille de route s'articule à partir de la période 2026-2030 par des phases d'expérimentation institutionnelle et la mise en place du conseil de coordination. Parmi les onze recommandations formulées, l'une d'elles se détache particulièrement : opérer une transition d'une logique d'attraction brute des IDE vers un transfert technologique conditionné, afin d'inciter les entreprises "ancres" à étendre leurs activités de R&D dans la cité tout en permettant aux entreprises domestiques de s'intégrer plus profondément dans les chaînes d'approvisionnement.

Le Professeur associé et Docteur Lê Quốc Cường propose de structurer la métropole en une ceinture articulée autour de six pôles fonctionnels.

En dépit de la diversité de leurs perspectives, l'ensemble des exposés convergent vers une même conclusion : la valeur ne réside pas dans la simple juxtaposition de ressources isolées, mais dans la qualité des synergies qui les relient, qu'il s'agisse de l'adéquation entre capitaux et production, de l'interconnexion entre infrastructures et données, des liens unissant les différents pôles d'une même ceinture, ou encore de la coopération interétatique. C'est précisément cet esprit qu'a tenu à souligner le vice-Premier ministre en appelant à dépasser la juxtaposition d'efforts parallèles pour bâtir une véritable coopération substantielle et structurée.

Texte et photos : Truong Giang/CVN

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