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Bien qu’il soit le premier grenier à riz, verger et bassin aquacole du pays, le Delta du Mékong subit depuis de nombreuses années un paradoxe logistique majeur : les coûts de transport absorbent 18 à 22% de la valeur des marchandises.
Cette situation s’explique par un réseau logistique fragmenté, une intermodalité défaillante entre les voies routières, fluviales et maritimes, ainsi que par une dépendance excessive au transport routier.
Résultat : l’axe menant à Hô Chi Minh-Ville frôle constamment la saturation, ce qui pénalise fortement la compétitivité des produits agricoles.
Un nouvel axe pour dynamiser le delta
Selon l'expert économique, Dr. Trần Hữu Hiệp, l’importance majeure de cette ligne ne réside pas seulement dans l’ajout d’un nouveau mode de transport, mais dans la création d’une véritable "colonne vertébrale" économique. Ce nouvel axe permettra de redéployer les centres de transformation, les hubs logistiques et le développement urbain vers des zones stratégiquement connectées, désengorgeant ainsi Hô Chi Minh-Ville et la région Sud-Est.
Le rail au service du fret et des voyageurs
Le Dr. Nguyễn Vũ Thuận, directeur du cabinet de conseil stratégique PUREHIGH, souligne que cette ligne ferroviaire mettra fin au "quasi-isolement" entre le bassin de production du Sud-Ouest et le premier pôle économique du pays, jetant ainsi les bases d’un espace économique du Sud plus cohérent et performant.
Afin de parfaire ce maillage, le Comité populaire de Cần Thơ a proposé au ministère de la Construction d’intégrer au projet principal une ligne dédiée de 80 km reliant la gare de Cần Thơ au port de Trần Đề, financée par le budget national. Selon Lê Công Lý, vice-président permanent du Comité populaire de Cần Thơ, l’axe Hô Chi Minh-Ville - Cần Thơ - Trần Đề façonnera un corridor logistique continu, connectant directement les zones de production aux portes maritimes internationales. Cette orientation est pleinement alignée sur la décision 616/QĐ-TTg, qui élève Trần Đề au rang de port maritime d’intérêt national majeur.
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| Le pont Rạch Miễu, au-dessus du fleuve Tiền, relie les provinces de Đồng Tháp et Vĩnh Long. |
| Photo : VNA/CVN |
D’une longueur de 175,2 km à écartement standard (1.435 mm), le tracé principal traversera cinq provinces et villes, desservant 12 gares et trois dépôts. Le véritable défi consistera toutefois à s’affranchir des schémas de transport conventionnels.
Pour le Dr. Thuận, la ligne doit assumer une double mission : le transport de voyageurs, afin de fluidifier la mobilité de la main-d’œuvre et l’accès aux services de santé et d’éducation, et le transport de marchandises, afin de réduire les coûts logistiques. Le fret devra d’ailleurs s’adapter aux exigences du marché : chaîne du froid et régularité stricte pour les produits frais, coûts compétitifs pour les produits en vrac.
Du point de vue des entreprises, Nguyễn Văn Hào, président de l’Association des entreprises de Cần Thơ, estime que le chemin de fer donnera un véritable souffle à un secteur logistique routier asphyxié. Si des centres de transformation, des entrepôts frigorifiques et des hubs logistiques sont aménagés de manière intégrée autour des gares, les acteurs économiques pourront réduire les ruptures de charge et mieux maîtriser leur chaîne d’approvisionnement. Il souligne toutefois que les entreprises devront s’organiser de manière proactive au sein de chaînes de valeur spécialisées, en rompant avec le modèle d’exploitation individuel et fragmenté.
Vers un corridor économique et numérique
En parallèle des infrastructures ferroviaires, il convient de bâtir une "voie de la connaissance" et une "autoroute de données" : une plateforme partagée intégrant les données de récolte, les capacités de stockage frigorifique, la disponibilité des conteneurs et les horaires maritimes. Couplé à l’intelligence artificielle pour anticiper la demande et orchestrer les flux en temps réel, le réseau ferroviaire deviendra ainsi une composante essentielle de l’économie numérique.
Si la ligne Hô Chi Minh-Ville - Cần Thơ dessine un nouveau corridor de transport, sa capacité à se muer en véritable corridor économique dépendra de ce qui se déploiera au-delà des gares. L’infrastructure ne fait qu’ouvrir la voie : ce sont la capacité d’absorption des capitaux, le transfert de technologies, la valorisation des connaissances, la qualification du capital humain et la modernisation institutionnelle qui détermineront la valeur réellement créée et retenue au cœur du Delta du Mékong.
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| Des chalands acheminant des marchandises de fort tonnage sur le canal Xà No, à Cần Thơ. |
| Photo : VNA/CVN |
Cần Thơ, futur centre de coordination régional
Selon le Dr. Trần Hữu Hiệp, le nœud de cette problématique réside dans le repositionnement stratégique de Cần Thơ. La ville ne doit pas chercher à multiplier les gares ou les entrepôts sur son territoire, mais plutôt s’imposer comme le centre névralgique de la régulation et de l’orchestration des flux de marchandises, de données, de capitaux et de services pour l’ensemble du delta.
Le modèle d’interconnexion doit être conçu comme une chaîne continue pour chaque filière : les produits agricoles acheminés par voie fluviale et routière convergeront vers des hubs de groupage, avant d’être redirigés par rail vers les ports maritimes et les marchés internationaux. Il s’agit d’un basculement doctrinal majeur : passer de la "métropole centrale" qui aspire les ressources à un "centre de coordination régional", où chaque localité participe à la dynamique commune et en tire bénéfice.
S’inscrivant dans cette vision, le président du Comité populaire de Cần Thơ, Trương Cảnh Tuyên, a réaffirmé la volonté d’édifier une métropole verte, intelligente et durable. La municipalité a publié la décision 1424/QĐ-UBND, dressant la liste des "grands défis" de la ville afin de mobiliser les acteurs technologiques et les scientifiques autour de la levée des verrous structurels, faisant ainsi des entreprises de haute technologie le moteur de l’écosystème d’innovation.
Concrétisant ces orientations, Trần Kim Chung, président du Conseil d’administration de CT Group - partenaire stratégique de la ville -, a indiqué que le groupe avait choisi d’investir dans les sciences et technologies malgré leur complexité supérieure à celle des infrastructures traditionnelles, en raison de leur valeur à long terme. L’entreprise a d’ores et déjà déployé des équipes et des équipements sur le terrain afin d’accélérer les retombées concrètes, avec pour ambition de bâtir une industrie technologique souveraine au service d’infrastructures stratégiques telles que le réseau ferroviaire.
La capacité d’absorption, clé de la réussite
Le Prof. associé - Dr. Phan Anh Tú, vice-recteur de l’École d’économie de l’Université de Cần Thơ, souligne que le principal goulot d’étranglement du Delta du Mékong ne réside pas dans le manque de capitaux, mais dans sa capacité à transformer ces ressources en valeur ajoutée. Si la région ne manque pas de marchandises, les flux ne sont pas encore suffisamment agrégés pour permettre aux infrastructures de produire leur plein effet.
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| La voie d’accès à la zone industrielle VSIP Cần Thơ au niveau de l’échangeur avec la Nationale 80. |
| Photo : VNA/CVN |
La valeur réelle de la ligne ferroviaire dépendra de la capacité des provinces en aval à acheminer leurs marchandises jusqu’à la gare de Cần Thơ à un coût compétitif. "Si le dernier kilomètre est bon marché, mais que le premier est exorbitant, le coût global reste inchangé." L’exemple de l’aéroport international de Cần Thơ est à cet égard révélateur : malgré sa modernisation, son activité de fret demeure modeste, faute de centres logistiques et d’interconnexions régionales suffisamment développées.
La planification des gares devra donc être pensée en cohérence avec celle de nouveaux hubs économiques, à l’intersection des transports, de la production, de la logistique, du commerce et du développement urbain. Surtout, "si le rail doit avoir un coup d’avance, le capital humain doit en avoir deux". Sans ingénieurs ni spécialistes de la logistique, de la gestion des données et de l’intelligence artificielle, une infrastructure aussi moderne ne pourra déployer tout son potentiel.
Comme le résume le Dr. Trần Hữu Hiệp, si le chemin de fer est utilisé uniquement pour transporter des passagers et des marchandises, sa valeur se limitera à sa fonction de transport. C’est en l’articulant aux sciences et technologies, à la transition écologique et à l’économie numérique qu’il pourra devenir un véritable levier de transformation et libérer le potentiel de développement de tout un nouvel espace économique.
Truong Giang/CVN



