De l’atelier familial aux amphithéâtres de Melbourne

Au milieu des lignes de code, de l’effervescence numérique et des promesses de l’intelligence artificielle, un enseignant-chercheur vietnamien de 28 ans cherche à concilier ambition personnelle et responsabilité envers la communauté.

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Lai Tuân Dung dans son bureau en Australie.
Photo : NVCC/CVN

Né en 1998 à Hanoï, Lai Tuân Dung est enseignant à l’Université Swinburne, en Australie. Sur les réseaux sociaux, où il est connu sous le nom de “Dung Lai Lâp Trinh” (littéralement : Programmeur Dung Lai), il publie des vidéos consacrées à la programmation, à l’intelligence artificielle (IA) et à la vie étudiante à l’étranger, suivies avec intérêt par de nombreux jeunes Vietnamiens.

Le parcours de Dung ne se résume pas à une réussite académique. Il raconte aussi la solitude, les revers, et la force discrète des valeurs familiales. Dans son bureau, les nuits blanches sont fréquentes. Le cliquetis du clavier et l’atmosphère feutrée d’un campus réputé contrastent avec les souvenirs de son enfance, marquée par le bourdonnement des machines à coudre et la chaleur étouffante des piles de tissu dans l’atelier familial à Hanoï.

Rien, au départ, ne le prédestinait à ce parcours. Issu d’une famille modeste de travailleurs, il dit devoir à cette enfance difficile une discipline de travail exigeante, alliée à une forme d’humilité qu’il revendique encore aujourd’hui. La petite maison familiale servait aussi d’atelier de couture. Dung et ses frères et sœurs y étudiaient dans le bruit permanent et l’exiguïté. Voir ses parents et ses grands-parents travailler sans relâche a provoqué chez lui une prise de conscience décisive, alors qu’il n’était encore qu’en classe de cinquième.

L’Université Swinburne, en Australie.
Photo : CTV/CVN

“En voyant mes grands-parents et mes parents travailler autant, je me suis senti coupable”, confie-t-il. Ce sentiment s’est transformé en moteur. Il devient premier de sa classe en mathématiques, décroche une bourse liée au Professeur Ngô Bao Châu au Lycée d’excellence Hanoï-Amsterdam, obtient finalement un billet pour l’Australie grâce aux économies accumulées par sa famille après une opération d’aménagement de leur logement. Pourquoi avoir choisi de partager ses leçons de vie précisément au 27e anniversaire ? À cette question, Dung répond simplement qu’il ne s’agissait pas d’un anniversaire particulier, mais d’un moment où il a ressenti le besoin de mettre en mots une réflexion longtemps mûrie.

Penser au long terme, accepter le risque

“C’est un anniversaire comme un autre. Mais j’ai eu envie d’exprimer des pensées que je portais depuis longtemps. Chaque mot vient de mon expérience réelle, de leçons apprises parfois au prix fort”, explique-t-il.

À son 27e anniversaire, il a déjà atteint plusieurs objectifs majeurs : devenir enseignant titulaire dans une université réputée, lancer sa propre entreprise technologique et avoir une présence solide sur les réseaux sociaux. Mais plutôt que d’exhiber un palmarès, il a choisi de publier une vidéo revenant sur treize leçons de vie, en insistant sur un point : “chaque mot vient de moi, pas de l’IA”.

Lai Tuân Dung est connu sous le nom de “Dung Lai Lâp Trinh” (littéralement: Programmeur Dung Lai). Photo : CTV/CVN

Dans ce témoignage, Dung rappelle que chacun avance avec un point de départ différent et un regard singulier sur le monde. Face au doute ou aux critiques, il appelle à garder son calme et à continuer d’agir selon ses convictions. En 2017, à 19 ans, lorsqu’il découvre pour la première fois les amphithéâtres de l’université Swinburne, il se fixe un objectif : y enseigner un jour. Il comprend cependant très vite qu’un tel projet exigera quatre à cinq années d’efforts.

“Il n’y avait aucun moyen de raccourcir ce délai. Il fallait donc que je mène d’autres projets en parallèle pour avancer vers cet objectif”, résume-t-il.

Derrière l’apparence d’un parcours linéaire se cachent pourtant des épisodes beaucoup plus fragiles. L’une des leçons qu’il juge les plus importantes concerne la prise de risque. Quelques années après son arrivée en Australie, le jeune homme perd la totalité de ses économies - issues de cours particuliers, de petits emplois et d’argent emprunté à ses parents - dans un investissement malheureux dans une marque de mode.

“Quand on planifie une série d’actions, il faut aussi anticiper les risques. La vie n’est jamais linéaire. Il faut essayer d’apprendre des adultes pour ne pas avoir à payer soi-même un prix trop élevé”, affirme-t-il.

À ces revers financiers s’est ajoutée une autre épreuve, plus silencieuse : la solitude. Dung raconte avoir compris qu’un emploi idéal, dans un institut de recherche ou dans une grande université, ne suffit pas à préserver l’équilibre personnel si l’on ne construit pas autour de soi un cercle d’amitiés solide. C’est pourquoi il invite les jeunes à raisonner sur le long terme. Pour lui, le métier n’est qu’un moyen de gagner sa vie ; la carrière, elle, se bâtit sur toute une existence, et elle ne peut se concevoir sans relations humaines. L’un des conseils qu’il dit porter le plus profondément concerne la famille : “Il faut appeler souvent ses grands-parents et ses parents, ou rentrer les voir dès qu’on le peut. Plus nous grandissons, plus eux vieillissent, et le temps passé auprès d’eux se réduit”.

La réussite ne tombe pas du ciel

À travers son récit, Dung insiste sur une idée simple : la réussite ne tombe pas du ciel, elle se construit dans la durée.

“Il faut faire savoir aux autres que vous êtes là, leur montrer ce que vous savez faire”, conseille-t-il aux plus jeunes.

Il se souvient notamment d’un concours scolaire organisé dans la cour de son collège. Parmi une centaine d’élèves, il est l’un des rares à répondre juste à une question, attirant l’attention de ses professeurs et de ses camarades. Après cet épisode, son nom commence à circuler dans l’établissement. Cette expérience l’a suivi jusqu’en Australie, où il découvre combien l’université peut être un terrain favorable à la construction d’une réputation personnelle. Il aide régulièrement ses camarades à comprendre les cours, assiste les enseignants dans l’organisation des outils pédagogiques et dans la gestion de la classe. Dès sa deuxième année d’université, il figure déjà sur la liste des futurs enseignants potentiels de l’établissement, une étape décisive vers un poste officiel.

Lai Tuân Dung (droite) dans un amphithéâtre de l’Université Swinburne.
Photo : NVCC/CVN

Il se souvient aussi d’un emploi étudiant dans un café proche de l’institut de recherche en IA appliquée de l’université. Un jour, le président de l’université passe devant lui, l’appelle par son nom et s’étonne qu’il connaisse celui de plusieurs professeurs de l’institut.

“Être appelé par mon nom dans la rue par le président de l’université m’a profondément ému”, raconte-t-il.

Cette rencontre fortuite contribuera à lui ouvrir les portes d’un poste dans l’institut, à l’image d’un assistanat universitaire. S’il connaissait les noms des chercheurs, précise-t-il, ce n’était pas simplement parce qu’il leur servait du café : il avait en réalité lu, dans l’ombre, tous leurs ouvrages.

Valeur du savoir, mémoire des sacrifices

L’histoire de Lai Tuân Dung ne se réduit donc pas à celle d’un jeune prodige de l’intelligence artificielle. C’est aussi celle d’un homme qui tente, chaque jour, de rester fidèle à sa passion pour la programmation et, surtout, de se montrer digne des sacrifices consentis par ses parents dans l’atelier de couture de son enfance. Dans les périodes les plus sombres, il dit avoir trouvé son principal soutien auprès de sa mère, Nguyên Thanh Huong.

Plutôt que de le blâmer après ses pertes financières, elle lui aurait simplement dit : “L’argent perdu n’est qu’une perte matérielle. Ton savoir, lui, est toujours là. Continue à avancer, tu pourras reconstruire”.

Selon lui, sa mère se réjouit moins de son doctorat que d’une autre qualité, à ses yeux plus essentielle : sa capacité à travailler avec sérieux et à respecter la valeur du labeur. Cette conviction se retrouve aussi dans sa manière d’enseigner. Lorsqu’il organise des formations, Dung accepte de pratiquer des tarifs très réduits pour les étudiants en difficulté, mais refuse la gratuité totale.

“Si c’est gratuit, ils ne se sentiront pas responsables de leur apprentissage”, explique-t-il.

Une manière, dit-il, de rappeler que le savoir a une valeur, tout comme la discipline nécessaire pour l’acquérir.

Un regard tourné vers le Vietnam

Aujourd’hui, malgré les équipements ultramodernes des amphithéâtres de Melbourne, Dung dit garder l’esprit souvent tourné vers le Vietnam. Il nourrit une ambition claire : transmettre un jour, dans son pays, des connaissances avancées en IA, tout en participant à des actions bénévoles pour initier les enfants des zones rurales et isolées aux technologies numériques.

Son parcours, de l’atelier familial de Hanoï aux salles de cours d’une université australienne, raconte moins l’ascension d’un “super-héros” de l’IA qu’une trajectoire faite de travail, de doutes, de discipline et de fidélité aux siens.

Tâm Lê - Phuong Nga/CVN

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