Secteur privée : de la sécurité juridique à l’ambition nationale

Après 40 ans de dôi moi (Renouveau), le secteur économique privé du Vietnam a parcouru un long chemin, passant d’un rôle d’appoint à celui de l’un des moteurs de croissance les plus importants de l’économie. Mais le défi de la nouvelle phase n’est plus le nombre d’entreprises : il s’agit désormais de former une génération d’entreprises nationales capables de diriger le marché,d’entraîner les chaînes de valeur domestiques et de s’imposer dans la concurrence mondiale.

>> Le secteur privé en plein essor : Gia Lai vise 7.000 nouvelles entreprises

>> Un an après la Résolution 68, le secteur privé en forte dynamique

>> Hô Chi Minh-Ville mise sur la synergie public-privé pour soutenir sa croissance

>> Forte dynamique du secteur privé depuis la mise en œuvre de la Résolution 68

Photos : VNA/CVN

Lors du séminaire "40 ans de dôi moi : le rôle moteur des groupes économiques", récemment organisé par le magazine Nhà dâu tu (Les investisseurs), de nombreux experts économiques et décideurs politiques ont convenu que la question de la nouvelle étape n’est plus de savoir comment créer davantage d’entreprises, mais comment faire émerger des entreprises capables de conduire la nation. À partir de cette réflexion, les interventions du séminaire ont examiné des conditions concrètes et proposé de nombreux points de vue intéressants.

Le goulot d’étranglement institutionnel : quand la sécurité est le plus grand “avantage”

Selon les experts présents, l’environnement juridique est toujours le point de départ et aussi le dernier obstacle pour tout projet d’investissement à long terme. Dans le contexte actuel, les besoins des entreprises sont passés de la "demande d’avantages" à la "recherche de sécurité et de prévisibilité".

Nguyên Van Phuc, ancien vice-président de la Commission économique de l’Assemblée nationale, a souligné une réalité : "Les entreprises ne craignent pas les impôts élevés ; ce qu’elles redoutent le plus, c’est le manque de transparence et l’imprévisibilité du droit".

La Résolution N°68 du Politburo stimule la croissance du secteur privé.
Photos : VNA/CVN

Selon lui, un niveau d’imposition élevé mais stable et appliqué équitablement est plus acceptable qu’un système fiscal faible accompagné de règles complexes, susceptibles d’interprétations erronées ou de changements soudains. La sécurité juridique est ainsi le "catalyseur" le plus important pour encourager les investissements de long terme.

Du point de vue de la mise en œuvre, l’avocat Ngô Thai Ninh du cabinet Baker & McKenzie a également souligné que la crainte du risque juridique reste répandue dans le monde des affaires : "On le voit clairement au fait que ces cinq dernières années, de grandes affaires économiques ont émergé, renforçant le sentiment de risque juridique des entreprises".

Me Ngô Thái Ninh, cabinet d’avocats Baker & McKenzie
Photo : NDT/CVN

Cependant, il estime que l’adoption par l’Assemblée nationale de la Résolution n° 198/2025/QH15 du 17 mai 2025, visant à institutionnaliser la Résolution 68-NQ/TW du Bureau politique, a été très bien accueillie par les entreprises, car elle ouvre des perspectives d’un environnement des affaires plus sûr, transparent et prévisible.

Selon ces experts, il est nécessaire de continuer à privilégier la construction d’un cadre institutionnel et juridique transparent, stable et conforme à l’esprit de la Résolution 68. Il faut également définir clairement les critères distinguant les risques commerciaux, les erreurs de gestion et les violations intentionnelles de la loi. Les sanctions pénales devraient être appliquées selon le principe du "minimum pénal", c’est-à-dire uniquement en cas d’impact grave sur la société, tandis que les sanctions économiques et civiles devraient être privilégiées. Par ailleurs, le droit doit offrir un espace raisonnable permettant aux entreprises de corriger les conséquences avant de faire face à des sanctions pénales dissuasives.

"Ce n’est que lorsque le droit sera suffisamment transparent, cohérent et prévisible que les entreprises oseront entreprendre de grandes choses pour contribuer au pays", a déclaré Ngô Thai Ninh.

 Le Professeur associé-Docteur, Trân Dinh Thiên.
Photo : NDT/CVN

Changer la logique de “saupoudrage” du soutien aux entreprises

De nombreux experts estiment que le blocage suivant réside dans la manière de soutenir les entreprises. Pendant des années, les politiques ont été dispersées, visant à soutenir le plus grand nombre sans concentration suffisante pour faire émerger des entreprises leaders. Résultat : le nombre d’entreprises a augmenté rapidement, mais celles capables d’entraîner toute une chaîne de valeur restent peu nombreuses.

Le Professeur associé Trân Dình Thiên considère qu’il s’agit d’une faiblesse structurelle. Selon lui, continuer à "disperser les ressources" ne fera que créer des entreprises petites et fragmentées, incapables de percer.

Les expériences du Japon, de la République de Corée et de la Chine montrent que les économies réussies ne développent pas leurs entreprises de manière uniforme, mais choisissent des secteurs stratégiques pour y soutenir des entreprises suffisamment fortes pour diriger tout l’écosystème.

Docteur Nguyên Anh Tuân, président de l'Association des investissements à l'étranger.
Photo : NDT/CVN

Du point de vue politique, le Dr. Bùi Thanh Minh estime que le Vietnam doit désormais adopter une approche différente : le développement des entreprises doit être lié à la stratégie nationale. Si la première phase du Dôi moi a permis de sortir de la pauvreté grâce à la libération de la force de travail, la seconde doit libérer l’intelligence, la créativité et les capacités scientifiques et technologiques.

Dans cet esprit, le choix de secteurs clés comme le rail, les véhicules électriques, les énergies renouvelables, l’IA ou les semi-conducteurs ne consiste pas seulement à choisir des industries, mais aussi des terrains pour faire émerger des entreprises leaders.

Le consensus est clair : il faut passer d’un soutien généralisé à une stratégie de développement ciblée, favorisant des entreprises « locomotives » dans des secteurs stratégiques, capables de diffuser des effets positifs en matière de technologie, de gestion et de marché.

Les entreprises locomotives doivent entraîner l’industrie de soutien nationale

Du point de vue des entreprises, Lê Khac Hiêp, vice-président de Vingroup, propose un critère concret : le succès d’un grand groupe ne se mesure pas seulement par le chiffre d’affaires ou la part de marché, mais par sa capacité à faire croître un réseau d’entreprises partenaires.

Vietnam Dairy Products JSC (Vinamilk) a été reconnue par Brand Finance comme la marque laitière au plus fort potentiel mondial en 2025, obtenant pour la première fois la note AAA+, la plus élevée.
Photo : ST/CVN

Sans écosystème de fournisseurs, de logistique, de technologie et d’industrie de soutien, l’effet d’entraînement reste limité. La puissance ne réside pas dans une seule entreprise, mais dans la densité de la chaîne d’approvisionnement domestique.

Un leader n’a de sens que s’il crée un cluster local permettant aux PME de s’intégrer profondément dans la chaîne de valeur, d’accumuler des compétences et de devenir compétitives de manière autonome.

Dans le secteur de la consommation, Nguyên Duy Hưng, membre du conseil d'admistration de la société Tân Hiêp Phat souligne que "la force d’un groupe réside dans sa capacité à partager la valeur au sein de toute la chaîne, des agriculteurs aux distributeurs. Ce n’est que lorsque chaque maillon perçoit un bénéfice durable qu’il s’engage sur le long terme".

Selon le Docteur Nguyên Anh Tuân, président de l'Association des investissements à l'étranger, estime que pour renforcer les chaînes de valeur nationales, il faut des mécanismes concrets : incitations à la localisation, soutien technologique aux PME, normes pour les fournisseurs et priorité aux chaînes d’approvisionnement nationales.

Il est temps pour les entreprises vietnamiennes de s’étendre à l’international

Si les entreprises leaders sont le centre des chaînes de valeur nationales, leur véritable test est leur capacité à s’étendre à l’échelle régionale et mondiale.

Phan Dức Hiêu, député de l'Asemblée nationale, membre de la Commission de l'économie et des finances de l'AN, estime qu’après 40 ans de dôi moi, les grands groupes vietnamiens doivent dépasser le marché intérieur et conquérir des marchés internationaux. "Cela implique d’investir à l’étranger, de participer à des opérations de fusion-acquisition, de construire des marques vietnamiennes à l’international et d’intégrer des chaînes de valeur globales à forte valeur ajoutée", affirme-t-il.

Des entreprises comme Vingroup, Vinamilk et FPT sont citées comme pionnières de cette tendance. Toutefois, pour créer une dynamique forte, les entreprises doivent améliorer leur gouvernance, leur transparence et adopter des standards internationaux.

En somme, un parcours clair se dessine pour l’économie privée vietnamienne : partir de la sécurité juridique, évoluer vers une stratégie ciblée de développement d’entreprises leaders, construire des chaînes de valeur nationales, puis s’imposer sur les marchés mondiaux. C’est ainsi que le Vietnam pourra passer d’une économie avec de nombreuses entreprises à une économie portée par des entreprises nationales capables de représenter la compétitivité du pays dans une nouvelle ère.

Phuong Mai/CVN

Rédactrice en chef : Nguyễn Hồng Nga

Adresse : 79, rue Ly Thuong Kiêt, Hanoï, Vietnam

Permis de publication : 25/GP-BTTTT

Tél : (+84) 24 38 25 20 96

E-mail : courrier@vnanet.vn, courrier.cvn@gmail.com

back to top