France
Sécheresse : jadis "taboue", l'irrigation des vignes fait débat dans le Bordelais

Entre sécheresse et canicules à répétition, le Bordelais s'interroge sur l'éventuelle irrigation de ses vignes face au réchauffement climatique, un recours autrefois "tabou" mais désormais en débat dans le plus grand vignoble AOC de France, malmené par les crises.

Agriculteurs récoltant des raisins à Bordeaux, en France.
Photo : Xinhua/VNA/CVN

Même si la vendange en cours s'annonce "qualitativement très jolie", l'interprofession du vin de Bordeaux (CIVB) prévoit de "petites quantités", faute de pluies venues gonfler les grappes. La récolte 2025 en Gironde avait déjà été très faible (2,9 millions d'hectolitres), après l'arrachage subventionné de milliers d'hectares.

"On a rarement connu une sécheresse" pareille, observe Stéphane Gabard, président du Syndicat des Bordeaux et Bordeaux Supérieurs, qui représente plus de la moitié de la production locale. "Certaines vignes souffrent, la survie des pieds mêmes est en question".

La Chambre d'agriculture girondine a lancé en juillet "une réflexion indispensable" sur l'irrigation face aux "sécheresses récurrentes". Sa commission viticole doit en débattre début octobre.

"Une partie du terroir bordelais aura besoin de ça", surtout les sols retenant peu l'eau, explique Jean-Samuel Eynard, président (FNSEA) de la chambre départementale et viticulteur en Côtes de Bourg. "Et pour être capable d'implanter des jeunes vignes ou de remplacer des pieds morts, il sera indispensable de les arroser", ajoute-t-il, suggérant par exemple un recours à des eaux usées traitées.

Des dérogations permettent déjà l'arrosage de jeunes plants en croissance. Mais certains espèrent voir les appellations autoriser l'irrigation en cas de sécheresse, un recours historiquement mal vu dans le vignoble de 86.000 hectares, entre nécessaire préservation de l'eau et volonté de ne pas dénaturer le terroir.

"Minimum" d'eau nécessaire 

"Des puristes vont dire: +Non, non, il faut laisser faire le millésime+. C'est tout le débat", pointe Jean-Samuel Eynard.

À Saint-Quentin-de-Caplong (est de la Gironde), Rolland Grenouilleau rappelle que le "tabou" n'existe pas dans d'autres vignobles qui irriguent, comme en Occitanie.

Ce vigneron, également céréalier et éleveur ovin, a vécu une année difficile dans ses 15 hectares de vignes (il vient d'en arracher 20 autres).

"On a frôlé les 45-50°C. C'est très compliqué pour les plantes", explique-t-il. Même si la vigne a besoin de peu d'eau, "il en faut un minimum pour amener la plante au bout et avoir un bon rendement, et un revenu décent".

Avec plusieurs voisins, il envisage une retenue collinaire pour stocker les pluies hivernales, qui permettra aussi de diversifier les cultures face à la surproduction de vin.

Nappe déjà surexploitée 

Canicule et sécheresse prolongées entraînant une maturité précoce et un risque de baisse des rendements.
Photo : Xinhua/VNA/CVN

Stéphane Gabard, lui, était "plutôt contre l'irrigation" sur ses vignes à Galgon (Gironde). Mais "avec la multiplicité des années très sèches et caniculaires, ayant moi-même un terroir de Graves, très filtrant... Est-ce qu'on peut refuser l'irrigation tout le temps ?", s'interroge-t-il, tout en nuançant: "Si on l'accepte, il faut qu'on travaille (...) l'acceptation sociétale de dépenser de l'eau douce pour la vigne".

Le Smegreg, organisme consultatif de gestion des nappes profondes de Gironde, estime que les volumes d'eau à mobiliser pour irriguer 86.000 hectares, à raison de 1.500 mètres cubes par hectare et par an, dépasseraient les 110 millions de m3 prélevés chaque année pour l'alimentation en eau potable des 1,7 million d'habitants du département, dans une nappe déjà "en état de surexploitation".

L'Agence de l'eau Adour-Garonne, pas encore saisie du sujet, estime que son prochain comité de bassin, qui réunira tous les usagers en décembre, "est le lieu pour en parler".

Pour Cornelis van Leeuwen, professeur de viticulture à Bordeaux Sciences Agro, les parcelles très exposées aux sécheresses représentent moins de 10% du vignoble, qui reste très arrosé.

"Je suis convaincu qu'à Bordeaux, ce n'est absolument pas nécessaire d'irriguer parce qu'on (...) a encore une énorme marge de manoeuvre avec d'autres adaptations", notamment sur le matériel végétal, plaide-t-il, évoquant des tests en cours sur de nouveaux cépages.

"Si on replante ces parcelles avec un cépage et un porte-greffe adaptés, il n'y a plus besoin d'irriguer", ajoute le chercheur pour qui Bordeaux aurait tout intérêt à ne pas le faire, contrairement à l'Espagne, l'Italie ou les vins du Nouveau Monde, pour se positionner en "production écologiquement responsable".

AFP/VNA/CVN

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