Matériaux stratégiques : le Vietnam construit son autonomie

Face à la compétition technologique mondiale, le Vietnam veut transformer ses acquis scientifiques en filières industrielles autonomes. Les experts réclament des programmes nationaux, des infrastructures pilotes et la formation d’élites pour maîtriser les matériaux avancés - semi‑conducteurs, batteries, alliages - et réduire la dépendance aux importations.

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Recherche sur les matériaux nouveaux à l’Académie des sciences et technologies du Vietnam.
Photo : CTV/CVN

Maîtriser les matériaux nouveaux devient un enjeu de compétitivité et de sécurité nationale. Pour le Vietnam, combler le fossé entre la recherche et le marché, développer des infrastructures industrielles et former des ressources humaines qualifiées sont des préalables à la construction d’une industrie des matériaux autonome.

Ces matériaux ne sont plus de simples intrants : ils constituent le socle des secteurs stratégiques - semi conducteurs, énergie propre, défense, biomédecine, fabrication avancée. Ces dernières années, la communauté scientifique vietnamienne, notamment les instituts de recherche clés, a obtenu des résultats remarquables en nanotechnologies, couches minces, graphène, matériaux de stockage d’énergie et piles à hydrogène. Dans le domaine de la défense, des composites polymères, alliages spéciaux et revêtements ont déjà atteint des standards internationaux, renforçant l’autonomie opérationnelle.

Pour autant, le pays reste largement cantonné aux étapes de traitement et d’assemblage. "Nous participons surtout à la transformation intermédiaire ; la maîtrise des matériaux de base reste limitée", souligne le Pr.-Dr. Trân Dai Lâm, directeur de l’Institut des science des matériaux relevant de l'Académie des sciences et technologies du Vietnam. Même lorsque les ressources existent - graphite, nickel, cobalt ou bauxite - l’industrie peine à les transformer en produits à haute valeur ajoutée. Cette dépendance aux importations de matières premières et de chimies ultra pures freine le développement des véhicules électriques, des systèmes de stockage et des industries à haute intensité technologique.

Le Pr.-Dr. Nguyên Dinh Duc, directeur du Laboratoire de matériaux et structures avancées, ancien président du Conseil de l'Université d’ingénierie et de technologie  (Université nationale de Hanoï) estime que le Vietnam a de nombreuses recherches sur les matériaux atteignant les standards internationaux mais transformer ces résultats en produits industriels reste un défi majeur, nécessitant la participation synchronisée de tout l'écosystème d'innovation. Actuellement, de nombreux sujets restent principalement issus de l'orientation du scientifique, pas encore étroitement liés aux besoins du marché et aux industries stratégiques, ce qui fait que les résultats de recherche restent souvent à l'échelle du laboratoire.

Par ailleurs, les infrastructures intermédiaires pour passer de la recherche à la production pilote sont manquantes, tandis que l'industrie des matériaux nécessite un système d'équipements modernes, des lignes pilotes (systèmes de production pilote), des centres de contrôle et de test atteignant les standards... Ces conditions ne sont pas encore investies de manière synchronisée, causant des difficultés pour mettre les matériaux nouveaux sur le marché.

Microprocesseurs fabriqués au Vietnam exposés à Dà Nang (Centre) en 2025.
Photo : VNA/CVN

Une stratégie globale à trois piliers

Pour dépasser ces obstacles, les spécialistes préconisent une stratégie globale reposant sur trois piliers : programmes nationaux de technologie de base, investissements patients dans les infrastructures de R&D et formation d’une main d’œuvre d’élite. Ces programmes doivent cibler des priorités claires — semi conducteurs, matériaux pour batteries, alliages légers d’aluminium, matériaux de défense, matériaux biologiques et solutions bas carbone — et associer l’État, les instituts de recherche et les entreprises leaders, avec des objectifs livrables (brevets, procédés, prototypes industriels).

Le Pr.-Dr. Dang Vu Minh insiste sur la nécessité d’un cadre institutionnel stable et de mécanismes étatiques de soutien à long terme. Il appelle à des "commandes publiques" et à des financements structurés garantissant la continuité des programmes, ainsi qu’à la mise en réseau d’infrastructures de test et de production pilote conformes aux standards internationaux.

L’autonomie en matériaux n’est plus seulement la possession de ressources, mais la capacité à maîtriser la science, la technologie et l’innovation. Pour se hisser dans les segments hautement valorisés de l’industrie mondiale, le Vietnam doit synchroniser recherche, infrastructures, financements et formation pour transformer les acquis scientifiques en industries compétitives et souveraines.

Thuy Hà/CVN

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