>> La fine fleur des échecs vietnamiens sera présente à la Coupe du monde 2025
>> Lê Quang Liêm frôle l’exploit à la Coupe du monde d’échecs FIDE 2025
>> Au Championnat national d’échecs, les visages de la relève vietnamienne
![]() |
| Dâu Khuong Duy (centre) a été sacré à l’Open d’échecs de Bangkok, le 18 avril en Thaïlande. |
| Photo : CTV/CVN |
Lors d’un tournoi disputé à Budapest, en Hongrie il y a un peu plus de deux ans, Khuong Duy avait surpris son entourage en portant le même vêtement pendant plusieurs jours de compétition. La raison, selon lui, était simple : tant qu’il ne perdait pas, il n’y avait aucune raison d’en changer. Son entraîneur Luong Trong Minh s’en amusait alors en plaisantant sur une hypothétique intervention de “l’inspection environnementale hongroise”, au point de faire croire un instant à son jeune élève qu’il risquait réellement des ennuis.
L’anecdote a trouvé un nouvel écho à l’Open de Bangkok 2026. Durant les dix jours du tournoi, à Hua Hin, Khuong Duy et son entraîneur ont choisi de préserver leur routine jusqu’au moindre détail, renonçant presque totalement au ménage dans leur chambre. Boissons, serviettes, papier toilette, tout était récupéré à l’extérieur, pour ne pas rompre l’équilibre d’une série favorable. Le geste pourrait prêter à sourire. Il dit pourtant beaucoup de leur manière d’habiter la compétition, de protéger un élan, de croire à la force d’un rythme une fois trouvé.
Bien sûr, ce n’est pas ce genre de rituel qui gagne une partie. Mais ces détails éclairent la méthode : une discipline intérieure, une confiance dans la continuité, et cette volonté de ne laisser aucun élément superflu troubler la concentration.
Une précocité bâtie sur la constance
Le titre remporté à Bangkok, dans un tournoi particulièrement relevé qui réunissait 16 Grands maîtres, a offert à Khuong Duy sa deuxième confrontation à la norme de Grand maître (GM). Un pas de plus vers le sommet des échecs mondiaux. Le joueur né en 2011 se trouve en position d’intégrer le cercle fermé des grands maîtres avant même d’avoir soufflé sa quinzième bougie. Une perspective d’autant plus remarquable que les super grands maîtres atteignent en moyenne ce niveau autour de 16 ans.
Cette accélération n’a rien d’un hasard. Elle s’inscrit dans un parcours construit avec constance et précocité. En 2019, Khuong Duy s’offrait déjà une médaille de bronze mondiale en U8 (moins de 8 ans) dans la cadence classique. Puis, en 2023, il devenait champion du monde U12, mettant fin à près de dix ans d’attente pour les échecs vietnamiens dans cette catégorie. Depuis, les distinctions se sont accumulées : médailles continentales chez les jeunes, performances remarquées en rapide comme en blitz, et confirmation progressive d’un talent appelé à dépasser très tôt les cadres de sa génération.
![]() |
| Dâu Khuong Duy (à droite) lors d’une partie face à Nigel Short, à l’Open d’échecs de Bangkok 2026. |
| Photo : CTV/CVN |
Le phénomène ne s’est pas limité aux compétitions internationales de jeunes. Sur la scène nationale, Khuong Duy a aussi su se faire une place parmi les meilleurs, jusqu’à remporter le championnat national d’élite, où se retrouvent les joueurs les plus solides du pays. Il avait décroché le titre de maître international à 11 ans, devenant le plus jeune Vietnamien à y parvenir, avant de franchir le seuil des 2.300 Elo à seulement 12 ans.
En avril 2026, son Elo en parties classiques atteignait 2.502 points, le plaçant parmi les meilleurs jeunes de la planète. Chez les joueurs nés en 2011 ou après, il figure au quatrième rang mondial, derrière quelques prodiges déjà largement identifiés, comme Yağız Kaan Erdoğmuş ou Faustino Oro. Il n’est peut-être pas encore au sommet absolu de sa génération, mais il appartient clairement au groupe de ceux qui la façonnent.
Obtenir deux normes de GM avant 15 ans constitue déjà une base considérable. D’autant que celle décrochée à Bangkok a été acquise dans un tournoi open, élément déterminant dans le parcours vers le titre. Pour devenir grand maître, il faut réunir trois normes et atteindre un Elo de 2.500. Sur ce plan, Khuong Duy a déjà rempli une grande partie des conditions. Reste l’ultime marche, souvent la plus délicate, celle qui distingue les prodiges prometteurs des joueurs capables de transformer leur potentiel en statut.
Dans le sillage des aînés
L’histoire récente des échecs vietnamiens offre à cet égard deux points de comparaison prestigieux : Nguyên Ngoc Truong Son, devenu grand maître à 14 ans, 9 mois et 21 jours, et Lê Quang Liêm, sacré à 15 ans, 2 mois et 22 jours. Si le record de Truong Son semble désormais difficile à atteindre, la trajectoire de Quang Liêm reste, elle, à portée. Et peut-être davantage encore si la troisième norme arrive dans un avenir proche.
Les opportunités existent. Le Vietnam peut désormais s’appuyer sur plusieurs tournois fermés organisés par Bùi Vinh, pensés notamment pour offrir aux meilleurs talents locaux des conditions propices à la conquête des normes. D’autres options passent par des déplacements en Hongrie, destination familière des joueurs vietnamiens en quête de repères européens. Mais ces campagnes internationales ont un coût élevé, souvent décisif dans la construction d’une carrière.
Car derrière l’émergence de Khuong Duy, il y a aussi une histoire familiale faite de sacrifices et de persévérance. Originaire de Thái Nguyên, le jeune joueur a pu poursuivre sa progression grâce au choix de ses proches de l’envoyer à Hanoï, où il a suivi pendant des années un rythme d’entraînement d’environ six heures par jour. À ce niveau de compétition, le talent seul ne suffit jamais. Il faut aussi du temps, des moyens, un entourage solide et la capacité de soutenir l’effort dans la durée.
Ce que l’Open de Bangkok a surtout révélé, c’est la solidité nouvelle de Khuong Duy face à l’adversité. Le jeune Vietnamien y a montré qu’il pouvait tenir son rang dans un open de haut niveau, rivaliser avec des joueurs chevronnés, maintenir sa stabilité sur plusieurs jours et convertir ses opportunités en avancées concrètes dans la course au titre suprême.
Au fond, les histoires de maillot fétiche ou de chambre laissée intacte relèvent moins du folklore que d’une certaine idée de l’exigence. Elles disent le soin porté à chaque détail, la volonté de préserver l’élan, la tension silencieuse vers un objectif plus grand. Déjà multiple champion du monde chez les jeunes, Khuong Duy semble aujourd’hui prêt à quitter le territoire des promesses pour entrer dans celui des confirmations durables.
Phuong Nga/CVN




