Des enseignants contre la fracture numérique

Alors que la numérisation gagne les écoles vietnamiennes, de nombreux élèves issus des minorités ethniques restent privés d’outils en ligne. Pour éviter leur décrochage, des enseignants sillonnent sans relâche les pistes rurales afin de maintenir l’accès à l’instruction.

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Séance de formation en informatique pour les enseignants de l’école Vu A Dinh, province de Lâm Dông (Centre). 
Photo : GDTD/CVN

En fin d’après-midi, l’unique voie menant à un hameau reculé de la commune de Krông Pac, province de Dak Lak, dans le Tây Nguyên (Centre), demeure couverte d’une épaisse poussière ocre après les premières chaleurs de la saison. Dans une modeste demeure nichée près des plantations de caféiers, le jeune Y Pham Niê, originaire du village d’Ea Yong B, observe avec une fascination mêlée d’appréhension les gestes de son institutrice sur un écran tactile.

Des classes virtuelles au bout des pistes

C’est la toute première fois qu’on lui montre comment naviguer sur une plateforme pédagogique en ligne. “Nous n’avons pas de téléphone à la maison. Je ne peux en utiliser un que lorsque l’enseignante nous rend visite”, murmure le jeune garçon avant de plonger à nouveau son regard vers l’interface lumineuse.

Si l’initiation précoce aux nouvelles technologies est devenue une banalité dans les grands centres urbains, l’accès à un smartphone relève encore du luxe inaccessible pour une multitude d’enfants issus des zones isolées du Tây Nguyên.

Lê Thi Viêt, directrice de l’École primaire No Trang Long et responsable du regroupement pédagogique numéro 13 du Service de l’éducation et de la formation de Dak Lak, dresse un constat alarmant : l’ensemble de son secteur recense 752 élèves totalement dépourvus d’équipements numériques adaptés au suivi scolaire. Ce sous-réseau regroupe 35 établissements primaires situés dans des zones particulièrement vulnérables des anciens districts de Krông Pac et Krông Bông, où la population est majoritairement issue des minorités autochtones.

“La quasi-totalité des parents travaillent dans les champs. Leurs revenus demeurent précaires et leur quotidien est empreint de privations. Au sein de ces familles souvent nombreuses, l’acquisition d’un équipement informatique pour la scolarité des enfants représente une charge financière insurmontable”, explique Mme Viêt.

Outre le manque cruel de matériel, l’instabilité des réseaux de télécommunication et les conditions d’accès précaires entrent en jeu au quotidien. Pourtant, la transition numérique au sein de l’instruction publique s’intensifie à un rythme soutenu, allant de la gestion dématérialisée des dossiers administratifs à la mise en place de manuels numérisés et de portails interactifs. Cette fracture technologique risque d’exclure irrémédiablement ces apprenants vulnérables sans une intervention ciblée et solidaire.

Une transition sans exclusion

Dans ces contrées escarpées, la modernisation de l’enseignement ne débute ni dans des salles de classe intelligentes ni par l’attribution de matériel de pointe, mais par le voyage opiniâtre des pédagogues qui transportent leurs propres ordinateurs et téléphones au cœur même des villages.

Afin de pallier l’absence d’équipements, le corps professoral effectue des visites à domicile afin d’initier conjointement les enfants et leurs parents au maniement des logiciels éducatifs. “Certains adultes n’avaient jamais manipulé d’écran tactile de leur vie. Il faut leur enseigner chaque geste avec une patience infinie. Beaucoup de nos confrères consacrent leurs soirées et leurs fins de semaines à faire le tour des habitations”, poursuit la responsable pédagogique.

Élève de l’École primaire Thai Phiên, à Đak Lak (Centre), participant avec enthousiasme à un cours intégrant l’intelligence artificielle dans l’enseignement. 
Photo : VNA/CVN

Cette dévotion silencieuse s’observe dans une multitude d’écoles enclavées. À l’antenne scolaire d’Ea Sanh, rattachée à l’École primaire La Van Câu, la connexion Internet est fréquemment interrompue. De surcroît, sur les trois téléviseurs attribués au support visuel, deux sont hors d’usage depuis la rentrée. Au sein de ces classes multi-niveaux exiguës, les enseignants rivalisent d’ingéniosité pour maintenir une pédagogie appuyée par le numérique.

“Lorsqu’un cours nécessite l’affichage de ressources en ligne et que le signal fait défaut, l’enseignant doit impérativement télécharger l’ensemble des contenus la veille en ville avant de rejoindre le hameau”, confie Vu Thi Xuân, institutrice sur place.

Outre la pénurie matérielle, le personnel éducatif fait face à un défi d’adaptation rapide. À l’école Trân Quôc Toan, située dans la commune de Nam Dong (province de Lâm Dông), plus de 60% des enseignants ont dépassé la quarantaine. “Assurer simultanément la tenue des cours, la mise à jour des livrets d’évaluation dématérialisés et la gestion informatique s’avère particulièrement anxiogène pour les aînés”, indique Nguyên Van Phu, directeur de l’établissement.

Néanmoins, la solidarité s’organise avec efficacité. À l’école Tô Hiêu, les jeunes recrues épaulent quotidiennement leurs collègues plus âgés pour maîtriser les fonctionnalités des logiciels et intégrer les compétences technologiques dans leur démarche d’apprentissage. Ces initiatives démontrent que la numérisation rurale est avant tout une aventure humaine et de responsabilité envers la jeunesse.

Les spécialistes soulignent que la modernisation de l’enseignement ne prend son sens que si elle garantit l’équité pour chaque enfant. Sans investissements méthodiques dans les infrastructures, le matériel et la formation, cette démarche risque d’accélérer les inégalités territoriales.

Sur le terrain, la fracture numérique reflète des disparités socio-économiques complexes. À l’École primaire et secondaire Vu A Dinh (commune de Quang Tân), qui accueille plus de 1.000 élèves dont 99% appartiennent à l’ethnie H’mông, la très grande majorité demeure privée d’Internet et d’équipements informatiques à domicile.

Phan Thanh Hai, directeur adjoint du Service de l’éducation et de la formation de Lâm Dông, estime que la difficulté ne réside pas uniquement dans les équipements bruts, mais dans la capacité à guider enseignants et élèves vers un usage raisonné, sécurisé et adapté aux réalités locales. Il préconise ainsi le développement de contenus pédagogiques culturellement adaptés aux minorités et la création d’un environnement numérique protecteur.

Par ailleurs, les étudiants de l’Université du Tây Nguyên rappellent l’importance capitale de la solidarité communautaire : le don d’un téléphone usagé ou l’installation d’un relais de connexion stable peuvent désenclaver tout un hameau et offrir un avenir à des dizaines d’enfants.

Engagée depuis plus de deux décennies dans l’instruction des zones ethniques, Lê Thi Viêt conclut avec émotion : “La réussite de la transformation numérique de notre système éducatif ne doit pas se mesurer au nombre de logiciels déployés ou d’ordinateurs distribués. L’essentiel est de veiller à ce que chaque élève, qu’il grandisse en métropole ou au fond de la jungle, dispose des mêmes chances au départ de la grande aventure du savoir”.

Huong Linh/CVN


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