Dialogue de Quy Nhon
"Un nouveau lieu de dialogue entre l’Asie et le reste du monde sur le climat"

Dix ans après l’Accord de Paris, les enjeux climatiques dépassent le seul champ environnemental pour toucher à la sécurité énergétique, au financement et à la compétitivité économique.

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Le secrétaire général du Parti et président de la République, Tô Lâm (droite), et Didier Le Bret, ambassadeur de France au Vietnam, le 3 octobre à Hanoï, lors de la cérémonie de présentation des lettres de créance des ambassadeurs de dix pays. 
Photo : Thông Nhât/VNA/CVN

Dans un entretien au Courrier du Vietnam, l’ambassadeur de France au Vietnam, Didier Le Bret, revient sur la portée du Dialogue de Quy Nhon, une initiative portée par le Vietnam qui ambitionne de rapprocher scientifiques, décideurs publics et institutions financières, tout en posant les bases d’un rendez-vous régulier de haut niveau à partir de 2027.

Le Dialogue de Quy Nhon se tient dans un contexte où les enjeux climatiques sont de plus en plus liés à la géoéconomie, à la sécurité énergétique, au financement et à la résilience des économies. Quelle importance accordez-vous à la création d’un tel forum au Vietnam, notamment pour la coopération en Asie du Sud-Est ?

Dix ans après l’Accord de Paris, le climat n’est plus l’affaire des seuls ministères de l’Environnement. Il touche à la sécurité énergétique, comme le montrent actuellement les tensions dans les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb. Il touche à la stabilité des finances publiques, à la confiance des investisseurs et aux règles du commerce. Il redistribue aussi les cartes des capacités productives et des frontières technologiques. Le climat et les transitions font désormais partie des grandes dynamiques géoéconomiques.

Or, la communauté internationale aborde ces sujets de manière fragmentée, en ordre dispersé. Il manquait un espace où ceux qui doivent trancher des choix difficiles puissent confronter leurs analyses en toute franchise.

L’Asie du Sud-Est est le lieu naturel de ce débat. C’est l’une des régions les plus dynamiques du monde et l’une des plus exposées au changement climatique. Ici, plus qu’ailleurs, croissance, sécurité et transition sont étroitement liées. Les pays de la région partagent des défis communs : sécuriser leur approvisionnement énergétique tout en réduisant leurs émissions, et faire face aux chocs climatiques qui affectent l’eau, l’alimentation et les littoraux. Les pays du Bas-Mékong dépendent d’une même ressource : le fleuve.

Que ce forum naisse au Vietnam, sous le haut patronage du ministère des Sciences et Technologies et de la province de Gia Lai, a du sens. Le Vietnam y joue pleinement son rôle de pays hôte et de trait d’union entre l’Asie du Sud-Est et le reste du monde.

Comment la France et l’Agence française de développement (AFD) peuvent-elles contribuer à faire de ce forum un espace de dialogue et de mise en relation efficace entre décideurs publics, scientifiques, institutions financières et acteurs privés ?

Le Dialogue de Quy Nhon est d’abord une initiative vietnamienne et régionale. Il est porté par l’Association "Rencontres du Vietnam", accueilli par l’ICISE et placé sous le haut patronage du ministère des Sciences et Technologies et de la province de Gia Lai. La France n’entend pas s’y substituer : elle l’accompagne.

Le Professeur Trần Thanh Vân (droite) et l’ambassadeur de France au Vietnam, Didier Le Bret (centre), le 10 septembre dernier, au palais de l’Élysée, à Paris (France).
Photo : Thanh Son/CVN

L’Agence française de développement a soutenu l’organisation de cette première édition. Son apport tient à sa position : l’AFD est à la fois une banque publique de développement, un acteur du dialogue sur les politiques publiques et un partenaire de la recherche. Elle connaît les contraintes des décideurs comme celles des financeurs. Elle peut donc aider à réunir autour de la même table ceux qui produisent la connaissance, ceux qui décident et ceux qui financent.

Notre contribution passe aussi par le format. Nous croyons à un forum informel, fondé sur la confiance et inspiré du Shangri-La Dialogue, où l’on ne négocie pas de communiqué, mais où l’on confronte ouvertement, ou en comité restreint, les analyses et les choix critiques. C’est dans ces échanges francs que naissent les coalitions pratiques.

Enfin, la France apporte ses réseaux : chercheurs, universités, institutions financières et partenaires européens, que nous souhaitons voir s’associer durablement au Dialogue.

Fort de l’expérience française, que faudrait-il faire pour mieux articuler les connaissances scientifiques, les décisions publiques et la mise en œuvre de projets concrets ?

Notre conviction tient en une phrase : la science éclaire les choix, les politiques de développement les traduisent en projets concrets et les partenariats leur donnent les moyens de durer. C’est la logique de la coopération franco-vietnamienne, qui associe chercheurs, universités et institutions de développement comme l’AFD.

Pour que cette chaîne fonctionne, trois conditions me semblent essentielles. D’abord, faire se rencontrer tôt et régulièrement chercheurs et décideurs, avant que les choix ne soient arrêtés. C’est l’esprit de Quy Nhon, qui réunit en un même lieu des scientifiques, des décideurs et des analystes des systèmes énergétiques et sociaux.

Ensuite, traduire les connaissances en outils utilisables par les décideurs : scénarios de politique économique intégrant les enjeux climatiques, cadres d’investissement à long terme et gestion verte des finances publiques. Ce sont précisément des thèmes au programme du Dialogue.


Enfin, il faut inscrire ces échanges dans la durée. Le Dialogue prévoit d’explorer la création d’un réseau d’institutions de recherche qui l’accompagnerait au fil des éditions, dans la continuité des Rencontres du Vietnam et du Centre international pour la science et l’éducation interdisciplinaires (ICISE). Depuis plus de trente ans, le Professeur Trân Thanh Vân a fait de Quy Nhon un lieu de rencontres scientifiques de très haut niveau. Nous voulons prolonger cet héritage dans le domaine de la décision publique.

Quels secteurs pourraient constituer des axes prioritaires de la coopération franco-vietnamienne, notamment en matière de transition énergétique, de financement climatique, d’adaptation et de chaînes de valeur bas carbone ?

Le partenariat stratégique global conclu en octobre 2024 a donné un nouvel élan à notre relation. Le climat et les transitions en sont l’un des piliers. Je vois quatre axes prioritaires.

La transition énergétique, d’abord. Le Vietnam vise la neutralité carbone à l’horizon 2050, et son plan de développement électrique (PDP8 révisé) prévoit environ 70% de capacités renouvelables en 2030. Le Partenariat pour une transition énergétique juste (JETP) mobilise 15,5 milliards de dollars pour accompagner le pays, dont 500 millions d’euros de prêts concessionnels engagés par la France.

Le premier financement public accordé dans le cadre du JETP par un partenaire international est français : en mai 2025, l’AFD a signé un prêt de 67 millions d’euros avec EVNNPT, la société nationale de transport d’électricité, pour la construction de deux postes de 500 kV et de leurs lignes dans le Sud du pays, avec l’appui technique de RTE.

D’autres projets suivent : la modernisation du réseau de distribution dans le Sud avec EVN-SPC, ainsi que la station de transfert d’énergie par pompage de Bac Ai, indispensable pour intégrer davantage d’énergie solaire et éolienne.

Poursuivre l’entretien jusqu’à la fin Harmoniser les noms institutionnels vietnamiens

L’adaptation, ensuite. Le Vietnam est l’un des pays non insulaires les plus exposés au changement climatique. L’AFD y finance plus de 250 millions d’euros d’infrastructures résilientes, selon une approche "un projet, une province" : prévention des inondations dans les provinces du Nord et du Centre, comme Son La et Diên Biên ; lutte contre l’érosion côtière à Cà Mau et Dà Nang ; gestion des sécheresses à Ninh Thuân.

Grâce à la facilité WARM, financée par l’Union européenne et mise en œuvre par l’AFD, cet effort se poursuivra jusqu’en 2033, notamment dans le delta du Mékong, où se jouent la sécurité alimentaire et l’approvisionnement en eau de millions de personnes.

Les mobilités urbaines bas carbone, ensuite, un domaine dans lequel la France est engagée de longue date. La ligne 3 du métro de Hanoï, cofinancée par la France, via le trésor et l’AFD, ainsi que par la Banque asiatique de développement et la Banque européenne d’investissement, en est emblématique.

Son extension est en préparation. Par ailleurs, l’Union européenne a confié à l’AFD une facilité de 40 millions d’euros de subventions pour soutenir les transports durables au Vietnam sur la période2026-2035.

Le Centre international pour la science et l’éducation interdisciplinaires (ICISE), qui accueille le Dialogue de Quy Nhon les 10 et 11 octobre.
Photo : ICISE/CVN

Le financement de la transition, enfin : il s’agit de mobiliser l’investissement privé en complément des financements publics et de développer les instruments financiers verts.

Plus largement, les industries d’avenir et les minerais critiques peuvent devenir un terrain de coopération plutôt que de rivalité. Une transition réussie ne doit pas sacrifier le développement : elle doit créer des emplois et de la valeur au Vietnam.

Qu’espérez-vous voir émerger de cette première édition, en perspective du Dialogue de Xingu sur le financement climatique, de la COP31 et des prochaines éditions ? Comment transformer ces échanges en initiatives, projets et partenariats durables ?

J’espère d’abord que cette première édition sera placée sous le signe de la confiance et donnera lieu à des échanges francs et utiles. C’est une "version zéro" : elle doit poser les bases d’un rendez-vous régulier de haut niveau à partir de 2027, avec un premier cercle de pays et de partenaires.

J’en attends aussi un signal politique. Dans un monde fragmenté, où certains contestent jusqu’aux fondements scientifiques du problème, Quy Nhon peut montrer que la coopération reste possible et utile entre des pays aux priorités différentes. Le Dialogue peut aussi devenir un lieu d’échanges entre l’Asie et le reste du monde sur le climat.

Il ne se substitue pas aux conférences des Nations unies sur le climat. En se tenant à distance des négociations, il peut néanmoins les nourrir d’idées nouvelles et favoriser l’émergence de coalitions concrètes, en vue de la COP31 et d’autres grands rendez-vous internationaux.

Pour que les échanges débouchent sur des projets, trois éléments sont essentiels : une feuille de route pour les prochaines éditions, dont l’adoption est attendue à la clôture ; un réseau d’institutions de recherche chargé d’accompagner le Dialogue dans la durée ; et des partenaires financiers, dont l’AFD, prêts à donner suite aux pistes identifiées. Le partenariat franco-vietnamien montre ainsi qu’il est tourné vers l’avenir, bien au-delà du cadre traditionnel des relations bilatérales.

Propos recueillis par Thanh Tuê/CVN

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