Vietnam face au défi quantique : science, innovation et stratégie nationale

À l’occasion de la conférence internationale "Progrès récents dans l’étude des électrons fortement corrélés", organisée récemment au Centre international de science et d'éducation interdisciplinaires (International Center of Interdisciplinary Science Education - ICISE) dans le quartier de Quy Nhon Nam, province de Gia Lai (Centre), Le Courrier du Vietnam s’est entretenu avec le Docteur Nguyên Xuân Dung, chef du groupe de recherche en physique quantique de l'IFIRSE.

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Docteur Nguyên Xuân Dung, chef du groupe de recherche en physique quantique de l'IFIRSE. Photo : ICISE/CVN

Le chef du groupe de recherche en physique quantique de l'IFIRSE (Institut de recherche interdisciplinaire en science et en éducation - Institute For Interdisciplinary Research in Science and Education), relevant de l’ICISE analyse le rôle de la science et de la technologie dans la transformation du modèle de croissance du Vietnam, ainsi que les enjeux stratégiques liés à l’essor des technologies quantiques, désormais au cœur des questions de souveraineté nationale.

Dans le contexte où le Vietnam ambitionne de maintenir une croissance à deux chiffres tout en s’éloignant progressivement de ses moteurs traditionnels, dans quelle mesure l’innovation fondée sur la science et la technologie peut-elle devenir un levier décisif pour surmonter le piège du revenu intermédiaire et transformer durablement le modèle de développement du pays ?

Je souhaite partager mon point de vue personnel sur l’importance de la science et de la technologie pour le développement du pays, ainsi que sur les conditions nécessaires à leur essor, du point de vue d’un chercheur de terrain.

Le Vietnam est aujourd’hui une économie dont le PIB (Produit Intérieur Brut) se situe autour de la 31e à la 33e place mondiale, mais son PIB par habitant n’occupe qu’environ la 118e position (ces chiffres peuvent varier légèrement selon les sources, mais l’écart reste toujours considérable).

Sortir du piège du revenu intermédiaire constitue un défi majeur pour le pays, alors que l’avantage de la main-d’œuvre bon marché se réduit progressivement sous l’effet du vieillissement démographique, et que les marges de manœuvre en ressources naturelles sont limitées.

À mon sens, la solution réside dans une transition vers un modèle de croissance fondé sur la productivité du travail, c’est-à-dire la création de valeur basée sur la connaissance et la technologie, plutôt que sur le capital, la main-d’œuvre bon marché et les ressources naturelles comme auparavant.

Pour réussir cette transformation, le Vietnam doit naturellement investir de manière systématique et appropriée dans la recherche fondamentale, la recherche appliquée et les technologies. Le Parti et l’État ont, à juste titre et en temps opportun, identifié le développement scientifique et technologique comme une priorité urgente.

Docteur Nguyên Xuân Dung à la conférence internationale intitulée "100 ans de physique quantique", du 6 au 9 octobre 2025 à l'ICISE.
Photo : ICISE/CVN

Toutefois, les ressources nationales étant limitées, il est nécessaire de définir des priorités stratégiques claires et de viser l’autonomie technologique, afin d’éviter une dispersion des investissements qui entraînerait un gaspillage des ressources sans résultats proportionnés.

En tant que chercheur, je considère qu’il est d’abord essentiel de lever les obstacles administratifs lourds qui entravent actuellement les activités scientifiques. Parallèlement, il faut faire évoluer les mentalités : accepter le risque et les délais inhérents à la recherche scientifique, car entre une découverte et son application, le chemin est souvent long et incertain.

Il est également nécessaire de renforcer la coopération entre les secteurs public et privé dans la commande et la mise en œuvre des projets scientifiques et technologiques, afin de mieux aligner la recherche sur les besoins réels de l’économie et de mobiliser toutes les ressources disponibles.

Mais le plus important à ce stade, d’après moi, reste l’investissement dans les ressources humaines de haute qualité dans le domaine scientifique et technologique. Cela implique de développer en profondeur l’enseignement des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques (STEM) dès le niveau scolaire, de réformer l’enseignement supérieur dans une logique de recherche, et de créer des centres de recherche de haut niveau capables de former et de développer des talents nationaux.

Il convient également de mettre en place des politiques de soutien aux talents et d’attraction des experts de la diaspora, afin de leur permettre de contribuer pleinement au développement du pays.

Enfin, il est indispensable de renforcer la coopération internationale en matière de science et de technologie, afin de permettre aux chercheurs vietnamiens d’accéder aux connaissances les plus avancées et d’accélérer la formation des jeunes générations.

Dans cette dynamique de transformation, comment interprétez-vous l’appel récent du Secrétaire général et président de la République, Tô Lâm, visant à considérer la technologie quantique comme une priorité stratégique nationale, intégrée à la mise en œuvre globale de la Résolution n°57-NQ/TW, et non plus comme un simple champ de recherche fondamentale ?

En tant que physicien, je comprends parfaitement pourquoi la technologie quantique ne se limite pas à la recherche fondamentale. Aujourd’hui, elle est sortie des laboratoires pour devenir une composante essentielle de la puissance des nations. C’est pourquoi les pays développés investissent massivement à la fois dans la science quantique et dans ses applications technologiques.

Le premier point évoqué par le Secrétaire général et président Tô Lâm concerne la sécurité. À ce jour, les algorithmes quantiques ne permettent pas encore de casser les systèmes cryptographiques existants. Cependant, si le Vietnam ne développe pas rapidement la cryptographie post-quantique pour anticiper l’avenir, cela pourrait devenir une vulnérabilité majeure pour la sécurité nationale.

Par ailleurs, le développement des technologies quantiques doit s’inscrire dans la stratégie globale de développement scientifique et technologique définie par la Résolution 57, en complémentarité avec les autres domaines prioritaires. La synergie entre technologies avancées est naturelle et logique. À mes yeux, c’est l’un des aspects les plus profonds de la déclaration du Secrétaire général et président Tô Lâm.

Dans quelle mesure la technologie quantique peut-elle contribuer concrètement à renforcer l’autonomie stratégique du Vietnam, notamment à travers ses interactions avec d’autres secteurs technologiques clés tels que les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle ou encore les technologies de défense ?

Comme évoqué précédemment, je soutiens pleinement l’orientation consistant à intégrer la technologie quantique dans la stratégie globale de développement scientifique, technologique et de transformation numérique du pays.

Au-delà de la dimension de sécurité numérique déjà mentionnée, les technologies quantiques contribuent également à renforcer l’autonomie dans plusieurs domaines stratégiques. Cette complémentarité fonctionne dans les deux sens.

D’une part, l’industrie des semi-conducteurs joue un rôle clé dans la fabrication du matériel quantique. D’autre part, la simulation quantique peut apporter des avancées majeures dans le développement de nouveaux matériaux, essentiels à la fois pour les semi-conducteurs et pour la défense.

Les capteurs quantiques jouent également un rôle important dans la transformation numérique. La navigation quantique, indépendante du GPS, permet une localisation précise même en l’absence de signaux satellites ou en cas de brouillage, ce qui est crucial dans certains environnements sensibles et contextes de défense.

Le Docteur Nguyên Xuân Dung (gauche) et le Professeur Duncan Haldane, lauréat du Prix Nobel de physique 2016, à l'ICISE en 2025.
Photo : ICISE/CVN

Par ailleurs, les capteurs magnétiques quantiques peuvent détecter des signaux extrêmement faibles du cerveau ou du cœur sans contact direct, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives pour les données biomédicales et le diagnostic assisté par intelligence artificielle.

Face à la complexité et à la rapidité d’évolution de l’écosystème quantique, quels seraient, selon vous, les choix stratégiques les plus pertinents pour le Vietnam afin de ne pas disperser ses ressources et de maximiser l’efficacité de ses investissements scientifiques et technologiques ?

Le principe fondamental est de choisir selon les avantages et les besoins, et non selon les "effets de mode". C’est un point également souligné par le Secrétaire général et président Tô Lâm. Le domaine quantique est vaste : calcul, communication, capteurs, matériaux. Le Vietnam ne peut ni ne doit tout faire.

On peut distinguer trois niveaux de priorités.

Priorité élevée, actions immédiates et faisables : la cryptographie post-quantique, indispensable pour la sécurité nationale, ainsi que certains capteurs quantiques à fort potentiel d’application dans la défense et la santé.

Priorité intermédiaire : le calcul quantique. Le Vietnam ne devrait pas chercher à construire des ordinateurs quantiques concurrençant ceux des grandes puissances, mais plutôt se concentrer sur les algorithmes et logiciels, en utilisant des infrastructures cloud internationales. La simulation quantique constitue également une voie prometteuse.

Priorité de long terme : les ressources humaines et la recherche fondamentale. C’est, selon moi, l’investissement le plus crucial. Le Vietnam dispose d’un atout souvent sous-estimé : une forte tradition en mathématiques et en physique théorique.

Enfin, la coopération internationale est indispensable dans un domaine aussi rapide et transversal.

Dans cette perspective, quels domaines de la technologie quantique devraient être priorisés au cours des 5 à 10 prochaines années afin de générer des résultats concrets et significatifs pour le développement national ?

Je propose quatre domaines prioritaires :

Premièrement, la cryptographie post-quantique, urgente et stratégique pour la sécurité nationale.

Deuxièmement, les capteurs quantiques, qui offrent des applications rapides en santé, exploration et surveillance des infrastructures.

Troisièmement, la communication quantique (QKD), à déployer de manière ciblée pour des liaisons hautement sécurisées.

Quatrièmement, les logiciels, les algorithmes et la formation des ressources humaines, car le véritable résultat à 5–10 ans ne sera pas une machine "made in Vietnam", mais une expertise nationale solide.

Le dirigeant Tô Lâm lors de la réunion de la permanence du Comité directeur central pour le développement des sciences et technologies, de l’innovation et de la transformation numérique, le 21 mai à Hanoï. 
Photo : VNA/CVN

Enfin, quelles sont, selon vous, les conditions essentielles – en matière d’infrastructures, de formation des ressources humaines et de coopération internationale – pour permettre au Vietnam de développer durablement la technologie quantique, et quel en serait, au final, le facteur décisif ?

Ces trois piliers sont essentiels, mais à des degrés différents.

Les infrastructures doivent être ciblées et mutualisées, concentrées dans quelques centres nationaux de référence, avec un recours au cloud international pour le calcul.

Les ressources humaines constituent la priorité absolue : former quelques centaines d’experts de haut niveau en dix ans, via une formation approfondie, des études à l’étranger et des politiques de retour des talents.

La coopération internationale est une condition indispensable, mais elle doit être sélective et stratégique. Il s’agit de coopérer pour progresser, sans créer de dépendance.

En résumé, il faut des infrastructures concentrées, des ressources humaines prioritaires, et une coopération internationale sélective mais approfondie. Et si je devais choisir une priorité, je placerais toujours les ressources humaines au premier rang.

Propos recueillis par Câm Sa/CVN

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