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| Minh Phuong et ses élèves d’une communauté aborigène en Australie-Occidentale. |
| Photo : CTV/CVN |
Le jour de son arrivée dans une communauté aborigène au milieu du désert d’Australie-Occidentale, Minh Phuong a été fumigée avec des feuilles locales, puis invitée à s’enduire de boue pour “se présenter” à la nature. Un rite d’accueil singulier, prélude à une expérience d’enseignement hors du commun. C’est dans la communauté aborigène de Mulan, un petit village de la région d’East Kimberley, à l’est de l’État d’Australie-Occidentale, où vivent seulement quelques centaines d’habitants, qu’elle a commencé une nouvelle vie.
Une vie sous des conditions extrêmes
Ce n’est pas d’abord l’isolement qui a frappé Minh Phuong, mais la rudesse des conditions de vie. Pendant la saison sèche, la chaleur y est accablante. Les mouches pullulent, volent en nuées, se collent à la peau, provoquent des démangeaisons et peuvent transmettre des maladies.
“Il suffit d’ouvrir la bouche pour parler et quelques mouches peuvent vous tomber dans la gorge”, se souvient-elle, évoquant le mélange de surprise et d’inconfort de ses premiers jours d’adaptation à l’école catholique John Pujajangka-Piyirn, où elle enseigne aujourd’hui.
Après la saison sèche viennent de longs mois de pluie. Les pistes en terre deviennent boueuses, creusées d’ornières, rendant les déplacements encore plus difficiles. Les camions de ravitaillement ne parviennent parfois plus jusqu’au village, ce qui entraîne des pénuries alimentaires pour certaines familles. Pour y faire face, l’école prend les devants dès le début de l’année scolaire en constituant des réserves de produits congelés, afin de garantir l’approvisionnement des enseignants et des élèves pendant les périodes d’isolement. Dans de telles conditions, tenir sur la durée n’est plus seulement un choix : c’est une réalité qui s’impose au quotidien aux enseignants comme Minh Phuong.
Une classe qui va bien au-delà du tableau
À Mulan, la mission de Minh Phuong ne se limite pas à faire cours. Sa journée commence à 07h05 et s’achève à 14h30, mais la charge réelle dépasse largement ces horaires. Les enseignants y assurent à la fois l’enseignement, la préparation des repas, la lessive et l’accompagnement des enfants dans les gestes du quotidien, autant de tâches bien éloignées de l’image classique du métier en milieu urbain.
“Ici, je ne suis pas seulement enseignante, je fais presque tout avec les enfants”, résume-t-elle. Chaque mardi après-midi, elle prépare par exemple les plats qui seront servis aux élèves le lendemain midi, dans une routine devenue ordinaire.
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| Minh Phuong (2e à gauche) aux côtés des enseignants de l’école Mulan, en Australie-Occidentale, lors d’une visite dans des communautés voisines. |
| Photo : CTV/CVN |
La petite maison qui lui a été attribuée se trouve juste en face de l’école, à un peu plus d’une minute à pied. L’établissement est équipé d’espaces fonctionnels, avec une zone de cuisine et de lavage à proximité immédiate des salles de classe. À l’intérieur, différents espaces sont aménagés pour l’apprentissage de la lecture, les arts plastiques ou les jeux moteurs, afin de permettre aux enfants d’alterner les activités. Chaque élève dispose également d’une tablette, ce qui rend les cours plus visuels.
Quand elle a commencé, sa classe comptait une quinzaine d’élèves. Ils sont aujourd’hui près de 30. La journée débute généralement par une prière, suivie de la lecture, de l’apprentissage de l’anglais et d’activités ludiques. Ici, pas d’emploi du temps figé au jour le jour : les contenus sont organisés par objectifs hebdomadaires, centrés sur des compétences essentielles comme lire l’heure, compter ou acquérir des savoir-faire de base pour la vie quotidienne.
L’école applique un modèle dit de “two-way learning”, qui combine programme éducatif moderne et culture autochtone. Les élèves communiquant majoritairement dans leur langue aborigène, Minh Phuong doit parfois apprendre cette langue auprès des enfants eux-mêmes.
“Il m’arrive de demander à des élèves de CP ou CE1 de me +réexpliquer+ ce que disent les autres”, raconte-t-elle.
Accès à l’éducation pour les enfants aborigènes
Les écarts de langue donnent parfois lieu à des scènes cocasses, mais ils lui permettent aussi de mieux comprendre ses élèves. Elle se souvient notamment d’un incident survenu avec un enfant de quatre ans en pleine classe. Un autre élève avait tenté de l’alerter dans un mélange d’anglais et de langue aborigène. À partir de quelques mots épars, elle avait fini par comprendre la situation et intervenir à temps avec l’aide d’un assistant. Dans cet environnement, enseigner ne consiste donc pas seulement à transmettre des connaissances. C’est aussi accompagner, s’adapter et, souvent, réapprendre aux côtés mêmes des enfants à qui l’on fait classe.
Pour ce poste, Minh Phuong perçoit environ 5.600 dollars australiens par mois, soit plus de 100 millions de dôngs, auxquels s’ajoute une prime annuelle de 15.000 dollars australiens. Une rémunération élevée, mais qui s’accompagne de fortes pressions.
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| C’est dans la communauté aborigène de Mulan, un petit village de la région d’East Kimberley, à l’est de l’État d’Australie-Occidentale, où vivent seulement quelques centaines d’habitants, que Minh Phuong a commencé une nouvelle vie. |
| Photo : CTV/CVN |
Avec une classe d’une trentaine d’élèves, tous différents par leur tempérament et leur rythme d’apprentissage, il est difficile d’assurer un suivi complet de chacun. Elle se rappelle notamment la présence d’un enfant atteint de troubles du spectre autistique. À cette période, elle a dû lui consacrer beaucoup plus de temps, au point que cela a parfois perturbé la dynamique du groupe. Certains jours, l’essentiel de son temps de classe se résumait à l’accompagner et à dialoguer avec lui. Après quelques mois, ni elle ni l’enfant ne parvenaient plus à suivre, et celui-ci a finalement quitté l’école. À cela s’ajoute le manque de soutien institutionnel dans une zone aussi reculée que Mulan, où les enseignants doivent souvent se débrouiller seuls.
Si Minh Phuong continue à s’investir dans cette communauté, ce n’est pas seulement par attachement à son métier, mais aussi par conviction. Elle veut contribuer à offrir aux enfants aborigènes un meilleur accès à l’éducation. Elle espère qu’à l’avenir, davantage de jeunes issus de ces communautés pourront suivre une formation solide, puis revenir enseigner chez eux.
“Les aborigènes sont ceux qui connaissent le mieux leur propre culture. La transmission du savoir devient alors plus proche, plus naturelle et plus efficace”, estime-t-elle.
Partie loin de sa famille alors qu’elle était encore très jeune, installée dans un territoire isolé, elle dit avoir redécouvert la valeur des choses simples. Les repas en famille et les conversations du quotidien lui paraissent désormais plus précieux que jamais. Aussi, chaque retour au Vietnam, même limité à deux semaines, est vécu comme un moment rare qu’elle savoure pleinement auprès des siens, pour compenser un peu la distance et les années d’éloignement.
Mai Duyên - Phuong Nga/CVN





