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| Trà Sư, une forêt de cajeputiers à découvrir au fil de l’eau. |
Dans la région de Bảy Núi (Sept Montagnes), située dans la province d’An Giang (Delta du Mékong), les denses rizières filent jusqu’à l’horizon et la vie quotidienne s’articule encore sur le rythme apaisant de l’eau. C’est dans ce décor singulier que surgit Trà Sư, vaste tache d’un vert profond posée au beau milieu des champs.
Rattachée à la commune d’An Cư et officiellement classée forêt à usage spécifique, elle a été aménagée dès les années 1983 sur des terres basses et acides, longtemps jugées incultes. Le choix du cajeputier ne doit rien au hasard : cet arbre à l’écorce blanchâtre, qui se détache en fines lamelles de papier, compte parmi les rares espèces à supporter des pieds
dans l’eau une grande partie de l’année. Plus de quatre décennies de restauration et de protection vigilante en ont fait l’un des écosystèmes de zones humides les plus représentatifs de la rive ouest du fleuve Hậu (bras postérieur du Mékong), ainsi qu’une étape incontournable de l’écotourisme régional.
Loin du tumulte urbain, le trajet menant à Trà Sư tient moins de la simple excursion que de la véritable parenthèse : quelques heures privilégiées pour retrouver le calme et laisser son regard cheminer dans la verdure.
Ce qui distingue véritablement Trà Sư, c’est la manière de la parcourir : d’abord à bord d’un bateau à moteur, puis en barque traditionnelle à trois planches, la fameuse xuồng ba lá, souvent menée à la pagaie par des habitants du village coiffés de leur chapeau conique. Depuis l’embarcadère principal, on s’engage dans d’étroits chenaux fendant le massif. De part et d’autre, les cajeputiers s’élancent, d’une grande droiture. Leurs frondaisons se rejoignent au-dessus des arroyos en une voûte légère, tandis qu’en dessous un dense tapis de lentilles d’eau, d’un vert presque fluorescent, recouvre la surface immobile que la proue de la barque fend doucement.
Ouvrages de bambou et saveurs régionales
L’esquif glisse en silence. À chaque coup de pagaie, le tapis de lentilles d’eau s’écarte et un sillage sombre se dessine dans ce vert immaculé. Sous les arbres, l’air change soudainement : une brise humide remonte des canaux et dissipe la moiteur du delta. Dans les branches, les oiseaux se répondent, un discret froissement d’ailes agite la canopée, tandis qu’une légère odeur de cajeput flotte aux alentours. La ville paraît alors bien lointaine.
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| Vue aérienne de la forêt de cajeputiers de Trà Sư. |
Le décor se métamorphose au fil des saisons. De septembre à novembre, quand la crue du Mékong gonfle l’ensemble des réseaux hydrauliques, la forêt devient un vaste miroir et le tapis de lentilles d’eau atteint son épaisseur maximale : c’est la période assurément la plus photogénique. En saison sèche, les eaux se retirent, les sentiers piétons s’élargissent et les colonies d’oiseaux se regroupent autour des mares subsistantes.
Trà Sư ne se résume pas uniquement à son couvert végétal. Selon les récents inventaires de l’université d’An Giang, la forêt abrite plusieurs centaines d’espèces caractéristiques des zones humides : près de 70 d’oiseaux, 22 de reptiles, 11 de mammifères et 23 de poissons. Deux espèces aviaires y sont inscrites dans le Livre rouge du Vietnam : Giang Sen (Mycteria leucoce) et Điêng Điểng (Anhinga melanogaster). La flore compte, quant à elle, près de 140 espèces réparties en 52 familles, dont environ 80 aux propriétés médicinales.
C’est à l’aube et en fin d’après-midi, entre 15h00 et 17h00, que le site dévoile toute sa splendeur. Au petit matin, aigrettes, hérons et cormorans quittent leurs perchoirs par centaines ; le soir, ils tournoient majestueusement au-dessus des cimes avant de regagner leurs nids.
Outre les balades dans le réseau des petits canaux, Trà Sư s’est dotée ces dernières années d’infrastructures qui se fondent harmonieusement dans le décor. Le projet le plus remarquable demeure sa passerelle en bambou d’environ 10 km, que l’Organisation des records du Vietnam a homologuée comme la plus longue du pays construite au sein d’une forêt de cajeputiers.
L’ouvrage serpente entre les troncs et enjambe de vastes étendues aquatiques. Le long du parcours, des abris aménagés invitent à faire une pause, à observer le tapis végétal sous ses pieds ou à immortaliser des scènes typiques du Sud. Plus loin, une tour d’observation équipée de longues-vues portant jusqu’à 25 km embrasse l’ensemble du massif, véritable îlot vert sombre posé au milieu des rizières.
Au retour, les visiteurs reprennent des forces au restaurant du site, installé à l’orée des bois, non loin de l’embarcadère. Au menu, une authentique cuisine du terroir : poisson tête-de-serpent grillé dans la paille et servi sur feuille de bananier, poulet grillé aux feuilles de combava, spécialité réputée des Sept Montagnes, ou la traditionnelle fondue de poissons linh (Henicorhynchus) aux fleurs de sesbania, servie bien chaude. Ce dernier mets n’apparaît que lors de la saison des crues, lorsque l’eau envahit les champs et que le poisson se fait abondant.
Avant de repartir, chacun prend soin de faire provision de produits locaux : miel de fleurs de cajeputier, sucre de palme artisanal ou écharpes tissées à la main par des artisanes khmères. Beaucoup choisissent de prolonger la journée par une halte à Châu Đốc, au pied du mont Sam et de son célèbre temple de la Dame du Royaume. L’occasion idéale pour emporter le souvenir impérissable d’un lieu d’exception où nature et traditions ancestrales du delta se laissent contempler à fleur d’eau.
Texte et photos : Huong Linh/CVN




