29/06/2022 22:14
Il n'est visible nulle part, mais partout dans les transactions, les esprits et les calculs du quotidien : le dollar - et sa valeur par rapport au précaire peso -, rythme les comptes des Argentins, à la fois fièvre et thermomètre d'une économie traumatisée par les crises récurrentes et l'inflation galopante.
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Une femme vend des vêtements dans la rue Florida, à Buenos Aires, le 27 juin.
Photo : AFP/VNA/CVN

"Dolares ! Cambio, cambio, dooolares !" Lancinantes ou retentissantes, si clairement perceptibles qu'on les croirait fruit d'un casting, les voix des changeurs officieux de dollars accompagnent touristes, mais aussi Argentins, dans les rues de l'hypercentre de Buenos Aires, quartier de bureaux et de monuments.

Totalement illégaux, mais parfaitement tolérés, les "arbolitos" (petits arbres) proposent "le taux de la rue", au double de l'officiel: ces jours-ci autour de 230 pesos pour 1 dollar, au lieu de 130. "Arbolitos" ? À cause des "feuilles vertes" (le vert du dollar), qu'au sens figuré ils tiennent à bout de bras.

Car les Argentins -interdits de retirer plus de 200 USD par mois pour éviter l'hémorragie - thésaurisent en dollar de la rue dès qu'ils peuvent, dès qu'ils touchent leur salaire, délaissant le peso. Une méfiance bien ancrée, tout comme envers les dépôts bancaires. Quitte à rechanger les dollars en pesos, au moment de certains achats ou factures.

"J'achète (des dollars) comme une petite fourmi, à coup de 20 ou 50 USD, davantage je ne peux pas", explique Marcela, une commerçante de 56 ans. Qui s'étrangle d'un "Jamais !" à la question de savoir si elle envisagerait d'économiser en pesos.

"Karma" argentin

"C'est un service qu'on rend à la communauté", explique le plus naturellement du monde un arbolito qui requiert l'anonymat, apparemment indifférent au fait que son activité contribue à miner la confiance dans le peso. "À quoi servirait aux gens d'aller à la banque ? C'est bien mieux pour eux de changer dans une +cueva+" (cave), du nom de ces guichets ou réduits discrets où fleurit le dollar dit "blue" (ou obscur).

"Dans les sociétés bimonétaires comme ici, où le dollar est une référence et une réserve de valeur, les gens épargnent en dollars, la demande est constante", résume l'économiste Andrés Wainer, de la Faculté latinoaméricaine des sciences sociales. Du coup "en Argentine, le dollar fait toujours l'actualité".

Certains cafés, commerces du centre, affichent sur un écriteau le taux auquel ils rendent la monnaie (en peso) si on paye en dollars. C'est pour les touristes, car un Argentin sait bien qu'il ne doit jamais se débarrasser de ses dollars. "Le truc, c'est d'acheter, toujours acheter des dollars ! Et vendre s'il n'y a pas d'autre option", assène Marcela.

Qu'il s'agisse d'acheter une voiture, prévoir un traitement médical coûteux, louer un appartement, les comptes se font en billets verts, argument choc dans une négociation sitôt qu'on dit pouvoir règler en dollars.

Vue de la rue Florida à Buenos Aires, le 23 juin.
Photo : AFP/VNA/CVN

C'est devenu naturel. Aussi Marcela pense, compte, en billets verts. Elle n'a aucune idée du prix de sa maison en pesos. En dollars, si. "La dépendance au dollar est un karma que nous vivrons sans fin".

"Clé d'interprétation"

"Tant qu'il y a cette inflation" (60% sur 12 mois) "il est évident de gérer en dollars. Nous n'avons ni monnaie forte, ni inflation maîtrisée", analyse Alejandro Bennazar, président de la Chambre immobilière argentine.

L'économiste Nicolas Gadano, ex-directeur de la Banque centrale, estimait en 2021 que les Argentins détenaient dans des coffres bancaires, coffres-forts, entre les pages d'un livre, etc, "quelque 200 milliards de dollars sous forme de billets", soit "10% des dollars en circulation dans le monde, et 20% de ceux circulant hors des USA" - un chiffre toutefois controversé.

Du coup l'idée de formaliser la "dollarisation" de l'économie a ressurgi dans le débat. "Un délire qui acterait le renoncement à bâtir un État-nation", dénonce le ministre de l'Économie Martin Guzman. S'il y a de facto une économie bimonétaire en Argentine, c'est en raison du "manque de confiance dans le peso".

En attendant, le taux de change peso/dollar reste pour les Argentins, quelle que soit la classe sociale, "un outil pertinent (...) une clé d'interprétation de ce qui se passe", explique Mariana Luzzi, sociologue, auteure d'un livre intitulé Le dollar, histoire d'une devise argentine.

"Nous Argentins, on sait bien que si le dollar monte, cela annonce des difficultés : cela se traduira par des hausses de prix, mais plus profondément, cela veut dire qu'il se passe quelque chose d'important dans la situation économique, que le gouvernement actuel ne contrôle pas".

AFP/VNA/CVN



 

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