16/01/2012 10:41
Dans le théâtre populaire vietnamien, Markiewicz, une critique dramatique polonaise, décèle aussi le filon épique de Brecht.

>>Brecht et Shakespeare au théâtre traditionnel vietnamien (I)

La légende de "Môc Quê Anh offrant son arbre odoriférant" a permis à Markiewicz, critique dramatique polonaise, de réaliser jusqu'à quel point le théâtre traditionnel vietnamien peut être un phénomène de "différenciation" à la manière de Brecht. 

Cette représentation réalisée par l'Ensemble classique du Nord Vietnam me semble plus proche du style de l'opéra chinois. Ce n'est pas tant dans le jeu des acteurs que dans les ballets travaillés soigneusement que réside la valeur du spectacle. Le metteur en scène souligne ici fortement les effets extérieurs, le pittoresque des tableaux, au détriment de la distribution des rôles. Le niveau général du jeu des acteurs est d'ailleurs ici moins élevé que dans les spectacles de l'Ensemble du théâtre classique de la 5e zone. Mon attention fut accaparée par l'artiste qui jouait le premier rôle, elle se distinguait par son expression dramatique, la riche "gamme" de ses moyens artistiques.

Le club de chèo du village de Khuoc Bac (province de Thai Binh, Nord), cette contrée est considérée comme le berceau de cet art traditionnel du Vietnam. 
Photo : Minh Duc/VNA/CVN


Dans les spectacles du genre populaire, les éléments shakespeariens me semblent encore plus frappants. Les types de bouffons aux traits conventionnels tant dans le costume et le maquillage que dans le geste, sont des personnages presque calqués sur les intermèdes shakespeariens. Je suis convaincue de l'originalité absolue de ces personnages de sources populaires purement vietnamiennes. Comme dans les drames de Shakespeare, ils servent à souligner les contrastes au cours d'une action qui présente les pensées et les sentiments humains, universels. Je citerai comme exemple une scène de "Xuy Vân" que j'ai vue au théâtre Hông Hà, de Hanoi.

Xuy Vân est l'héroïne de la pièce chèo (opéra populaire) Kim Nham, née vers la fin du XVIIIe siècle. L'étudiant Kim Nham fait ses études loin de sa famille. La jeune femme Xuy Vân entretient des relations amoureuses avec le marchand Trân Phuong. Elle fait la folle pour avoir de prétexte de rompre avec son mari. Trompée par son amant, elle se donne la mort en se jetant dans un fleuve. La scène de folie simulée est considérée comme le sommet du répertoire chèo. La pièce connaît plusieurs variantes qui toutes respectent les caractéristiques de la scène. Markiewicz remarque : "Au moment où l'héroïne, écrasée par sa solitude dans un monde plein de lâcheté, devient la proie du désespoir, entre un bouffon dont les plaisanteries expriment l'indifférence absolue des hommes à l'égard d'un malheur personnel. L'effet théâtral est bouleversant, j'ai admiré la profonde portée philosophique de ses moyens d'expression lapidaire".

Dans le théâtre populaire vietnamien, Markiewicz décèle aussi le filon épique de Brecht : "C'est dans la poésie du geste que réside toute la valeur du théâtre populaire vietnamienne. En harmonie avec la musique des vieux instruments traditionnels, souple +coulant+ et décoratif, le geste des acteurs donne plus d'envolée aux tableaux scéniques en accentuant l'atmosphère fabuleuse des légendes qui constituent la base du répertoire. Les artistes du théâtre populaire doivent avoir de multiples talents et surtout une sensibilité musicale exceptionnelle, c'est elle qui décide du niveau des spectacles. J'ai vu quelques jeunes capables de réaliser dans ce genre des créations excellentes. Le style du jeu est plus ou moins déterminé par un maquillage audacieux, tapageur qui souligne le typique au personnage. J'ai trouvé dans les spectacle+populaires+ des traits du théâtre épique. Ces légendes mises en scène, ce sont à vrai dire des légendes racontées. Bien que le narrateur ne soit pas présent comme un personnage scénique, les éléments narratifs sont exposés par le chœur que l'on entend expliquer et commenter parfois l'action. Je vois ici une affinité avec les pièces de Bertolt Brecht dont le théâtre est considéré dans l'Europe d'aujourd'hui comme le plus important phénomène théâtral de notre époque. Brecht s'est inspiré des formes du théâtre oriental. C'est encore de l'Extrême-Orient que vient la parabole brechtienne qui constitue le principe de composition de la majorité des pièces de l'auteur de l'+Opéra de quat’sous+. En regardant la scène vietnamienne dans une optique européenne, je me suis sentie ici à la source du théâtre épique qui poursuit une si étonnante carrière sur les scènes occidentales".
  

Luu Binh- Duong Lê, opéra populaire chèo, est la pièce préférée de Markiewicz. Luu Binh et Duong Lê sont deux compagnons d'études et amis. Le deuxième, reçu au concours, est promu mandarin. Le premier, ayant mené une vie dissolue, échoue. Sans ressource il demande l'aide de son ami. Il se heurte à un accueil méprisant. Sur le chemin de retour, il rencontre Châu Long, jeune femme très douce qui lui propose de subvenir à ses besoins pour qu'il continue ses études à condition qu'on n’aborde la question de l'amour et du mariage qu'après la réussite au concours. Châu Long disparaît mystérieusement le jour de la réussite de Duong Lê qui découvre qu'elle est une des femmes de Luu Binh, chargée de réaliser un stratagème pour le stimuler dans ses études. Au point de vue littéraire, la pièce est très belle, d'où l'expression Van Luu Binh-Duong Lê (style Luu Binh-Duong Lê) pour louer un beau texte.


"De tous les spectacles du genre populaire que j'ai eu l'occasion de voir, opine Markiewicz, celui qui m'a le plus fortement impressionnée est la pièce sur l'amitié et sur la fidélité conjugale Luu Binh et Duong Lê réalisée par la Troupe centrale du théâtre populaire sur la scène du Hông Hà. J'ai admiré la stylisation précise du jeu des acteurs, particulièrement celle du créateur du rôle de Duong Lê, M. Chu Thuc, artiste jeune, très doué qui émeut par son attachement fervent aux formes traditionnelles de l'opéra populaire vietnamien. Bien que le contenu de cette pièce soit très éloigné des conceptions européennes des mœurs, voire même parfois incompréhensible pour moi dans le sens psychologique, j'ai suivi ce spectacle avec beaucoup d'intérêt et avec une profonde satisfaction esthétique".


Point n'est étonnant qu'une Européenne telle que Markiewicz ne comprenne pas le comportement de Luu Binh qui envoie sa femme vivre auprès de son ami, ni celui de cette dernière qui accepte cette épreuve. En Occident, les relations triangulaires mari-femme-amant font l'objet d'une abondante littérature. Dans le Vietnam traditionnel, défier l'éthique familiale confucéenne, le cas était plutôt rare.

 

 Huu Ngoc/CVN 

 

 

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