18/11/2019 18:36
Saupoudrés des premières neiges de l'hiver, les épicéas des Carpates roumaines semblent contempler l'éternité. Mais des pans de montagne complètement dégarnis témoignent d'un déboisement agressif que les autorités peinent à contrôler et qui met en péril jusqu'aux gardes forestiers.

Hommage le 29 octobre à Bucarest aux gardes forestiers dont deux ont été tués cet automne. Photo : AFP/VNA/CVN

Deux employés de l'office roumain des forêts Romsilva ont été tués cet automne dans des secteurs distincts du pays où ils étaient en patrouille. L'un des gardiens, Liviu Pop, forestier dans le Maramures (Nord), a reçu une balle dans le dos peu après avoir prévenu par téléphone qu'il avait surpris trois personnes en train de couper illégalement du bois. Un mois plus tôt, c'est l'un de ses collègues de Iasi (Nord) qui avait reçu un coup de hache dans la tête.

Ces homicides ont remis en lumière le fléau du défrichage clandestin des forêts roumaines, dont sont rendus responsables les pouvoirs publics jugés incapables d'agir efficacement. Les gardes forestiers ont manifesté à deux reprises, en octobre et novembre, pour faire entendre leur ras-le-bol. Selon Romsilva, 185 agents ont été agressés dans le cadre de leur travail depuis 2014.

Multinationales

Une dizaine de gardes forestiers ont assuré avoir déjà été menacés voire attaqués. Leur salaire moyen ne dépasse par 2.000 lei (420 euros).

Des pans déboisés dans les monts Fagaras, dans les Carpates, près de Nucsoara, dans le centre de la Roumanie le 31 octobre. Photo : AFP/VNA/CVN

Pour cette rémunération, "je dois surveiller tout seul un millier d'hectares", explique Valentin Dirig, 43 ans, qui arpente les bois de Neamt (Nord-Est) depuis une quinzaine d'années. "Il est très dangereux de faire ce métier", assure cet agent de 43 ans. En Roumanie, où les forêts couvrent un tiers du territoire (7 millions d'hectares), la filière bois représente quelque 126.000 emplois déclarés et 3,5% du PIB.

Une partie des arbres abattus servent de bois de chauffage, notamment en zone rurale où habite encore un Roumain sur deux. Le marché international de l'ameublement et du bricolage consomme l'autre partie de la ressource via l'implantation en Roumanie de plusieurs groupes étrangers, dont le poids lourd autrichien Schweighofer, qui travaillent avec de nombreux intermédiaires locaux. En 2015, la Cour des comptes roumaine avait tiré la sonnette d'alarme en estimant que 80 millions de m3 de bois, d'une valeur de 5 milliards d'euros, avaient été coupés illégalement entre 1990 et 2012.

La même année, puis de nouveau en 2017, le gouvernement a durci le contrôle des exploitations forestières et les sanctions applicables, assurant que le déboisement criminel est désormais sous contrôle. Selon Romsilva, le volume de bois coupé illégalement s'est élevé à 206.000 m3 en 2018, dont 31.000 m3 provenant des forêts publiques. Environ la moitié des forêts roumaines appartiennent à des entités privées. Pour le garde forestier Valentin Dirig, "le problème vient des propriétaires privés qui ont récupéré leurs terrains après la chute du communisme et qui pensent pouvoir faire n'importe quoi".

Bataille de chiffres

Les associations de défense de l'environnement, très actives pour dénoncer une "mafia du bois", estiment que les volumes de bois coupés illégalement restent largement sous-estimés par l'État.

Les monts Fagaras dans les Carpates, près de Nucsoara, dans le Centre de la Roumanie, le 31 octobre. Photo : AFP/VNA/CVN

En 2015, l'expert Gheorghe Marin a été chargé par le gouvernement de rédiger un inventaire des forêts. Il a estimé à 20 millions de m3 les coupes d'arbres "non déclarées" chaque année, quasiment équivalentes aux volumes officiellement enregistrés. Ce chiffre, révélé le mois dernier par la presse, a cependant été expurgé du rapport de l'expert, les autorités mettant en doute son calcul.

"Il suffit de regarder le nombre de camions transportant du bois pour comprendre que le déboisement échappe à tout contrôle", affirme Cristian Neagoe, responsable de l'ONG Greenpeace. Les astuces sont nombreuses pour couvrir une activité clandestine. "Certaines compagnies font deux transports sur la base d'une seule autorisation", décrit Radu Melu, spécialiste de la question au Fonds mondial pour la nature (WWF).

À côté de la cupidité de certains exploitants, le trafic de bois est aussi une ressource pour des populations sans autre moyen de subsistance. Pour le meurtre du forestier de Iasi, la police a arrêté un adolescent de 17 ans qui volait du bois.

Greenpeace accuse le ministère de l'Environnement de tarder à mettre en place un système efficace de contrôle du transport du bois et d'avoir arrêté en 2017 l'utilisation d'images satellitaires pour surveiller les forêts. En 2018, une étude très détaillée de l'ONG sur les pratiques du groupe Schweighofer, soupçonné d'être peu regardant sur l'origine des bois, avait entraîné une spectaculaire opération policière sur des sites du groupe en Roumanie et l'ouverture d'une enquête judiciaire.

Dans la région de Valea Rea, dans le massif des Carpates, la forêt affiche de larges plaies. Midorel Badescu, ingénieur forestier de 59 ans, connaît chaque sentier de cette zone et assure que trois propriétaires sont depuis plusieurs années sous le coup d'une enquête. "Peu importe qu'ils soient condamnés ou non", dit-il, "ce que je veux c'est qu'on les oblige à reboiser".

AFP/VNA/CVN



 

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