En Autriche, un pionnier du "retour à la terre"

Construire en terre crue : défenseur de l’environnement autant qu’artiste et entrepreneur, l’Autrichien Martin Rauch s’emploie à réhabiliter et faire revivre ce savoir-faire millénaire, à ses yeux, une évidente solution d’avenir.

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Martin Rauch a construit dans sa ville natale de Schlins une maison en terre battue pour lui­même et sa famille. 
Photo : Beat Bühler/CVN

Dans sa commune de Schlins, au cœur d’une région du Vorarlberg portée depuis longtemps sur l’habitat écologique, Martin Rauch, ancien céramiste, est passé à la vitesse supérieure en construisant une usine unique en Europe, destinée à produire des murs en pisé préfabriqués.

"Devant l’enjeu écologique et le problème de l’énergie, il commence à y avoir une grande demande pour ce matériau. Mon espoir est qu’avec cette crise, de plus en plus d’entreprises décident de construire en terre", dit ce géant à la tignasse toute blanche.

Car la production de béton représente près de 8% des émissions mondiales de CO2, quand l’empreinte carbone de la terre crue tient surtout à son transport. Ses défenseurs vantent ses propriétés hygrométriques, acoustiques, et, au moment de la démolition, la terre retourne à la terre, sans questionnement sur les déchets.

Martin Rauch affiche déjà de spectaculaires créations. En Suisse, la Maison des herbes de l’entreprise Ricola, une maison de vacances, le centre de visite d’une station ornithologique, ou en Autriche les bureaux d’une imprimerie.

Avant cela, il avait d’abord fait sa maison, une construction aux lignes contemporaines avec de grandes baies vitrées, comme une démonstration, un "manifeste". En ce jour pluvieux, la maison accrochée sur une pente de Schlins revêt des tons bistrés, fondue dans le paysage près des chalets traditionnels. De légers débords en lignes horizontales protègent les murs de la pluie.

Pour l’atelier, les murs extérieurs incluent des morceaux de terracotta chargés de freiner pluie et érosion, une technique empruntée aux constructions anciennes de l’Arabie saoudite. Le tout tient sans problème depuis 1994, souligne-t-il.

Alors que ce savoir-faire a reculé en Europe, cela fait 30 ans qu’il teste, pour déterminer la bonne terre, le degré d’humidité approprié pour la travailler, et ainsi proposer murs intérieurs, extérieurs, enduits... Dans sa région, l’entreprise a réalisé les sols d’une école maternelle, d’un cabinet d’architectes...

L’Autriche, une destination prisée de nombreux touristes. 
Photo : Françoise Perier/CVN

Chez l’architecte Georg Bechter, l’effet est bluffant. Pour un œil non averti, le sol ressemble à du béton ciré, avec en plus, le détail visuel des petits cailloux.

Battue au pilon pneumatique, la terre, 15 cm d’épaisseur, posée sur une structure de bois - a été prise sur place, lors de la création de la cave. Avec cependant une contrainte. Il faut poncer le sol, puis cirer, chaque année.

Terre et clientèles locales

Mais avec son usine, Martin Rauch veut aller plus loin, pour "répondre à des projets de grande envergure". L’endroit est, bien sûr, doté d’un mur en terre, selon lui aujourd’hui le plus long d’Europe (67 m).

En son cœur se trouve une machine destinée à pilonner la terre pour la compacter dans un vaste coffrage permettant de produire des murs longs de 40 m. Les blocs, une fois séchés à l’usine et découpés, peuvent ensuite partir pour être assemblés à destination.

Pour les machines, l’équipe a dû inventer, emprunter à différents secteurs. Le patron met lui-même la main à la pâte, râtissant la terre ce jour-là. L’industrialisation attendra.

La terre, elle, vient des alentours, chantiers de construction et autres excavations, informe Sami Akkach, architecte et collaborateur de M. Rauch. "Elle doit contenir de l’argile, et du gravier, anguleux plutôt que rond pour bien accrocher".

Dans le même esprit écolo, l’entreprise n’accepte que des projets peu éloignés.

"Nous n’avons pas envie de monter en échelle, affirme Martin Rauch. Nous souhaitons plutôt que la terre monte en échelle. Aujourd’hui nous avons quasiment un monopole, alors qu’il faudrait une usine comme celle-ci tous les 200 km !"

"Le problème est qu’il n’y a pas assez d’artisans, et qu’on a encore trop peur de ce matériau naturel. Il faut travailler là-dessus, encourager la formation, la qualité de l’architecture et la recherche-développement", dit-il, allusion à la récurrente question du risque d’érosion.

Oui, les premières années, un peu de poussière d’argile peut partir, répond l’entreprise, mais "les structures en terre dureront des siècles si elles sont faites correctement".

AFP/VNA/CVN

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