Dak Lak : au chevet des derniers géants de la forêt

Dans les forêts asséchées de Dak Lak, les soigneurs du Centre de conservation des éléphants luttent au quotidien pour la survie des derniers pachydermes domestiques du pays. Mission : sauvegarder ce patrimoine vivant et son habitat naturel.

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Les individus en bonne santé sont suivis dans un environnement naturel contrôlé au sein du Centre de conservation des éléphants.
Photo : CTV/CVN

En pleine saison sèche, sous un soleil de plomb, la forêt claire de Buôn Dôn, dans la province de Dak Lak (Centre), se dessèche lentement. C’est pourtant là que les cornacs du Centre de conservation des éléphants, de sauvetage des animaux et de gestion de la protection des forêts arpentent inlassablement la jungle. Accompagnant leurs protégés, ces rangers d’un autre genre veillent sur leur santé et les guident vers les rares points d’eau et zones de nourriture.

L’urgence est réelle : la population de pachydermes domestiques de la province est tombée à une trentaine d’individus, menacée d’extinction par le vieillissement et une reproduction devenue quasi impossible. Dans les hauts plateaux, ce travail de sauvegarde dépasse la simple mission professionnelle. Il s’agit d’un engagement profond pour préserver un symbole culturel majeur de cette terre.

Sauvés in extremis de la mort

Au cœur de la zone de soins semi-sauvage, l’image des éléphants Jun et Gold blottis contre leurs soigneurs est devenue familière. Sauvés de justesse alors qu’ils étaient encore très jeunes et dans un état critique, ces deux survivants au destin singulier reviennent de loin. Ces deux “miraculés” demeurent l’un des témoignages les plus marquants du dévouement des équipes, affectueusement surnommées les “nounous” des géants de la forêt.

Dévoué depuis plus d’une décennie à cette cause, Cao Xuân Ninh, membre de l’équipe médicale du Centre, considère ces colosses comme les membres de sa propre famille, partageant avec eux joies et peines.

En se remémorant le sauvetage de Jun et Gold, il se rappelle l’extrême gravité de la situation. En 2015, Jun a été retrouvé la patte broyée par un piège, rongée par une infection transperçant jusqu’à l’os. Un an plus tard, Gold était extrait d’un puits profond, totalement épuisé et profondément traumatisé. S’est alors engagé un double défi : soigner leurs plaies et leur faire accepter le lait maternisé. Certaines nuits, l’équipe devait veiller à tour de rôle. Il fallait à la fois empêcher le premier de gratter sa blessure et apaiser le second, terrifié par la perte des siens, en lui donnant le biberon en continu.

Selon lui, jouer le rôle de “mère” pour ces animaux exige une endurance physique importante, mais surtout une empathie constante. Pendant des années, le quotidien a été rythmé par les soins des plaies, les traitements et une surveillance permanente. À plusieurs reprises, Jun a frôlé la mort en raison d’infections récurrentes. Grâce à une persévérance continue et à l’appui d’experts internationaux, il a finalement pu être sauvé au terme d’interventions chirurgicales lourdes. Pour permettre à Jun et Gold de retrouver la santé et la vitalité qu’on leur connaît aujourd’hui, l’équipe a consacré des milliers de jours et de nuits à leur suivi, vivant au rythme des éléphants.

Un accompagnement sur mesure

Cao Xuân Ninh considère les éléphants comme des membres à part entière de sa famille. 
Photo : CTV/CVN

Aujourd’hui, le Centre prend en charge neuf éléphants. Afin de leur offrir les meilleures conditions de vie possibles, une approche individualisée a été mise en place : les animaux blessés ou fragiles bénéficient d’un espace médicalisé et isolé, tandis que les individus en bonne santé évoluent en semi-liberté dans leur environnement naturel.

Pour renforcer et professionnaliser ces pratiques, le Centre collabore étroitement avec l’organisation Animals Asia. Ensemble, ils appliquent des protocoles conformes aux standards internationaux, visant à améliorer le bien-être animal tout en réactivant leurs comportements naturels.

L’objectif demeure constant : améliorer durablement la santé et le bien-être de ces géants. Une mission exigeante, qui requiert des soigneurs une connaissance fine de l’espèce et un engagement total, condition essentielle pour leur offrir une forme d’équilibre et de sérénité.

Issu d’une lignée de bâtisseurs de liens avec les pachydermes, Xi Xà Vat, originaire du hameau d’Yang Lành, commune de Buôn Dôn, incarne cette relève passionnée. Bercé par la présence de ces colosses depuis son plus jeune âge, ce soigneur de l’établissement décrypte leurs comportements avec une fluidité déconcertante.

“Chez nous, l’animal est un membre de la famille à part entière”, affirme-t-il. Ce lien profond lui permet de percevoir la moindre variation d’humeur de ses protégés, qu’ils soient malades ou en pleine forme. Cette proximité a facilité son intégration au Centre et l’établissement d’une relation de confiance avec les animaux.

Réveiller l’instinct sauvage des colosses

Amener quotidiennement les éléphants en forêt exige des soigneurs dévoués et passionnés. 
Photo : CTV/CVN

S’occuper d’un pensionnaire en milieu semi-sauvage est un défi quotidien, explique Xi Xà Vat. En cette période de sécheresse extrême, alors que l’eau et la nourriture se font rares, le soigneur doit arpenter la forêt sur des kilomètres sous une chaleur écrasante frôlant les 40°C. À cela s’ajoute une autre menace : lors des migrations de troupeaux sauvages à proximité, il faut redoubler de vigilance pour éviter tout affrontement territorial et garantir la sécurité des animaux du Centre.

Pourtant, malgré la rudesse de la tâche, la passion l’emporte. “Voir ces colosses marcher paisiblement sous la canopée, prendre des bains de boue ou briser des branches à leur guise, sans aucune contrainte, procure une joie immense”, confie-t-il. Cette expérience quotidienne renforce la motivation des équipes à préserver cet équilibre fragile.

“Les éléphants sont des animaux complexes, dotés d’une vie émotionnelle riche. Chaque individu possède son propre caractère, ce qui rend impossible toute approche standardisée en matière de soins ou d’alimentation”, souligne le vétérinaire Cao Dang Quan.

Pour les neuf pensionnaires du Centre, une stratégie surmesure a été déployée. Quatre d’entre eux, blessés ou vieillissants, font l’objet d’un suivi clinique rigoureux dans un espace contrôlé. Pour rompre la monotonie et stimuler leur instinct de quête, l’équipe aménage régulièrement de nouveaux bains de boue et dissimule leur nourriture.

Les autres évoluent en liberté dans les zones forestières de l’établissement. “Nous les accompagnons en forêt pour qu’ils puissent vivre en groupe, interagir et se nourrir de manière autonome. L’objectif est de raviver pleinement leurs instincts sauvages”, précise le spécialiste.

“Pour anticiper les besoins nutritionnels, l’établissement cultive ses propres parcelles de fourrage et utilise des aliments enrichis en vitamines. Par ailleurs, un stock permanent de médicaments et de matériel médical est sécurisé pour parer à toute urgence sanitaire”, ajoute le vétérinaire Cao Dang Quân.

Derrière la survie de Jun et de Gold se cachent le dévouement silencieux et l’attachement profond de ces soigneurs. Bien plus que des techniciens, ils constituent le lien essentiel entre les éléphants et leur environnement naturel. Préserver ces animaux, améliorer leur bien-être et leur redonner une forme de liberté ne relève pas seulement d’une démarche humaniste : c’est aussi une stratégie de conservation indispensable face à leur disparition annoncée.

Huong Linh - Tuân Anh/CVN

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