Vu Dinh Liên ou le regret d’une ancienne tradition

L’image du vieux lettré dans le poème Ông dô de Vu Dinh Liên est devenue le symbole du Têt d’antan, reflétant une tradition des Vietnamiens à l’arrivée de la Nouvelle Année lunaire.

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Dans le domaine de la littérature, le talent et le dévouement d’un artiste ne se jugent pas seulement par le nombre d’œuvres dans sa carrière, mais encore parfois par quelques-unes (œuvres) soigneusement investies.

Vu Dinh Liên (1913-1996) est l’un de ces artistes. Au cours de sa vie créative, il a écrit de nombreux poèmes mais le plus célèbre est probablement Ông dô (Le vieux lettré). Ce dernier est considéré comme son véritable chef-d’œuvre. Le poème est tellement populaire qu’il est devenu le texte emblématique de l’arrivée du printemps et du Têt.

Le vieux lettré aux cheveux blancs est devenu l’image emblématique de l’arrivée du Nouvel An lunaire.

À l’égard de nombreuses personnes âgées, ce poème évoque des souvenirs d’un passé doré. À chaque Nouvel An traditionnel, le vieil homme pose de l’encre et du papier sur une table en bambou dans des marchés à la campagne ou sur le trottoir de la rue le long du Van Miêu (Temple de la Littérature) à Hanoï. Il trace des calligraphies, en vietnamien ou en chinois, avec l’espoir d’une Nouvelle Année heureuse, prospère et paisible.

En 1936, Vu Dinh Liên écrit Ông dô dans le contexte d’une poésie vietnamienne en pleine mutation. À cette époque-là, l’influence occidentale avait formé de nouvelles habitudes et effacé certaines vieilles traditions. Face à ce nouveau vent, Ông dô fut né avec des vers de velours, en utilisant des mots simples, dressant un tableau printanier aux couleurs vives. En lisant les deux premières strophes, les lecteurs s’immergent dans une ambiance heureuse et colorée par le rose brillant des fleurs de pêcher, le rouge scintillant du papier diêp (papier fabriqué à partir de coquillages écrasés et mélangés avec d’autres ingrédients), et le noir mystérieux de l’encre chinoise.

Dans ce tableau, le calligraphe âgé, aux cheveux blancs, en áo dài (tunique traditionnelle) et khan xêp (turban), attendait que les gens viennent lui demander des caractères qu’ils imaginent comme "la danse de phénix" (phuong mua) ou "le vol de dragon" (rông bay). L’image du vieux calligraphe devient le centre du poème, incarnant une habitude devenue tradition.

Demander des calligraphies à des lettrés à l’occasion du Têt demeure une belle tradition des Vietnamiens.
Photo : VNA/CVN

Le mode de vie classique est dépassé, et peu de personne s’intéressent encore à la calligraphie. Malgré cette mutation, le vieux calligraphe s’assoit encore sous le crachin printanier, en regardant les gens s’affairant à préparer leur Têt. Les feuilles jaunes des arbres tombent sur le béton de la rue. Une atmosphère désolée couvre le trottoir, évoquant la profonde tristesse sur le destin des calligraphes âgés qui étaient considérés par le passé, comme les "stars" de la rue grâce à leur talent, leur dextérité et leur minutie.

Le poème se termine par une question : Nhung nguoi muôn nam cu/Hôn o dâu bây gio ? (Les hommes du temps passé/Où s’en sont-ils allés ?). Cette question sans réponse cache le regret de l’auteur sur l’âge d’or de la calligraphie et des lettrés.

Vitalité d’une coutume

Au fil des ans, la demande en calligraphies a décliné de plus en plus. Mais, en réalité, cette tradition n’a pas totalement disparu, elle conserve une certaine vitalité au sein de la population. De nos jours, elle s’est adaptée à la vie moderne, aux mutations socio-économiques et aux nouvelles exigences des demandeurs. Pour que cette coutume ne se perde pas complètement, plusieurs activités sont annuellement organisées comme des expositions, organisées par des clubs de passionnés de calligraphie.

Lors du Têt, les Vietnamiens sollicitent la calligraphie en espérant une nouvelle année pleine de bonheur.
Photo : VNA/CVN

Pendant la période du Nouvel An, des calligraphes se rassemblent dans le Temple de la Littérature ou autour du lac Van, une zone réservée aux activités festives, à proximité dudit temple. Et on ne voit pas seulement de vieux calligraphes, mais aussi des jeunes, qui abordent l’art de la calligraphie dans un style plus moderne. Ils sont amoureux de la tradition culturelle du pays, ils portent une grande passion et ont conscience de l’importance de la préservation des arts folkloriques. Dans la mégapole du Sud, il y a une rue dans le 1er arrondissement réservée aux lettrés. Dans ce lieu toujours agité, les citoyens viennent acheter de beaux idéogrammes.

Bien qu’aujourd’hui les robots puissent remplacer l’homme pour de nombreux travaux, seuls des calligraphes chevronnés peuvent tracer de jolis idéogrammes comme "la danse de phénix" et "le vol de dragon". L’œuvre Ông đô de Vu Dinh Liên est le témoignage d’une tradition d’antan, aujourd’hui estompée mais qui ne s’est pas perdue totalement.

Synthèse/CVN

Ông đồ

 

                Mỗi năm hoa đào nở

                Lại thấy ông đồ già

                Bày mực Tàu, giấy đỏ

                Bên phố đông người qua

 

                Bao nhiêu người thuê viết

                Tấm tắc ngợi khen tài:

                “Hoa tay thảo những nét

                Như phượng múa, rồng bay !”

 

                Nhưng mỗi năm mỗi vắng

                Người thuê viết nay đâu?

                Giấy đỏ buồn không thắm

                Mực đọng trong nghiên sầu...

 

                Ông đồ vẫn ngồi đấy

                Qua đường không ai hay

                Lá vàng rơi trên giấy

                Ngoài trời mưa bụi bay

 

                Năm nay đào lại nở

                Không thấy ông đồ xưa

                Những người muôn năm cũ

                Hồn ở đâu bây giờ ?

Vu Dinh Liên/CVN

Le vieux lettré

À chaque floraison annuelle du pêcher

On retrouve toujours le vieux lettré

Encre de Chine, papier pourpre étalés

Sur un trottoir aux côtés de tant de passants.

Nombreux ils sollicitent une calligraphie

Puis prodigues de louanges s’extasient :

“Quel tour de mains pour ainsi tracer des traits si beaux

À l’image de la danse du phénix, du vol du dragon !”

 

Mais année après année, plus nombreux sont les absents

Les solliciteurs de calligraphies, où sont-ils ?

Le papier triste en perd ses éclats brillants

Dans l’écritoire nostalgique sèche l’encre vil...

Le vieux lettré est toujours assis là

Ils pasent leur chemin, nul ne le voit

Les feuilles jaunes tombent sur le papier

Dans le ciel le crachin vacille la sombre journée.

 

Cette année s’ouvre de nouveau les fleurs de pêcher

On ne voit plus le vieux lettré

Les esprits des hommes des temps passés

Où errent-ils donc à présent ?

Traduit par Nguyên Van Quang/CVN

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