11/01/2009 05:25
Une véritable folie cette fin d'année 2008 du calendrier grégorien ! Je ne sais pas si ailleurs dans le monde, l'heure est à la morosité, mais ici, entre la finale de la Coupe d'Asie du Sud-Est de football et la fête du Têt Tây, les Vietnamiens n'ont pas boudé leur joie.
Tous les visiteurs sont d'accord : le Vietnam est un pays paisible, certes un peu bruyant dans la vie quotidienne, mais, éducation oblige, dont les sentiments s'expriment de façon discrète. Contrairement à d'autres cultures, plaisir ou chagrin ne donnent pas lieu à des manifestations assourdissantes de cris, pleurs et autres hurlements. Ici, on se la joue plutôt soft ! Sauf que…
(nb : lire les 2 dernières phrases à haute voix : intéressant pour exercer sa diction !)

On va gagner !

En cette veille du jour de Noël, je suis tranquillement attablé, sur le balcon d'un restaurant qui borde une charmante placette, non loin du lac Hoàn Kiêm (lac de l'Épée restituée). J'aime beaucoup l'endroit, avec son aspect St Germain des Prés, ses petits restaurants blottis l'un contre l'autre, et son agitation perpétuelle. Du haut de mon mirador, j'ai une vue superbe sur les allées et venues d'innombrables jeunes qui viennent s'y détendre après une longue journée de travail.

Devant les façades des restaurants, les motos s'agglutinent en une masse compacte qui progressivement envahit tout l'espace disponible. Si une voiture a le malheur de s'aventurer dans le dédale des petites rues qui confluent jusqu'ici, elle s'englue inéluctablement sur l'inertie des deux-roues au repos. Aussitôt, ponctué par le rythme du klaxon automobile, un ballet bien réglé se déroule sous nos yeux : les placeurs de moto (en France on dirait les voituriers) virevoltent, déplacent ici un scooter, là une motocyclette, poussent celle-ci, dégagent celle-là. Comme un immense jeu de Taquin, les engins dégagent progressivement un couloir, pour permettre au quatre-roues de se faufiler parmi les deux-roues, qui après son passage reprennent leurs aises au milieu de la place. In petto (pour nos amis francophones peu familiers des locutions adverbiales d'origine étrangère dans la langue française, vérifier le sens de cette expression dans le dictionnaire, avant de conclure que je me laisse aller à la vulgarité !), je constate que tout cela se déroule dans une atmosphère bon enfant, sans énervement, ni échanges d'insultes, et je souris en imaginant un scène identique aux alentours du café de Flore, non loin de la Seine !

Alors pourquoi, dans cette tumultueuse sérénité, suis-je brusquement frappé par des hurlements de gaulois chargeant l'armée romaine ? Sous l'effet d'une tornade acoustique, les nems harmonieusement disposés sur une assiette au centre de la table, sont atteint de la danse de St Guy, et je dois me cramponner à mes baguettes pour éviter que celui destiné à mes papilles ne s'échappe ! La place entière semble brusquement prise d'une passion tonitruante : les cris fusent de toutes parts, les bras se lèvent au ciel en un élan compulsif, certains sautent frénétiquement en l'air, d'autres éclatent en larmes.

On s'étreint, on s'embrasse, on se congratule à grands coups sur l'épaule… Mon épouse et moi nous regardons avec inquiétude. Le Vietnam a-t-il perdu la boule ? Lui, habituellement impavide, s'adonnerait-il à l'exaltation méditerranéenne à l'approche des fêtes de fin d'année ? Y aurait-il eu une information annonçant que l'an prochain, tous les impôts seraient supprimés ? Perdu dans ces conjectures, j'entrevois brusquement l'origine de cette fureur de joie, en apercevant dans la plupart des mains, de grand verres emplis d'une bière mousseuse que leurs propriétaires ingurgitent à grands lampées entre 2 vociférations.

Dans le monde entier, l'association de clameurs et de bière ne peut aboutir qu'à une seule cause : le football. Un œil jeté par la fenêtre, sur l'écran qui trône dans la salle suffit à me donner confirmation. Ce soir, c'est le match aller de la finale de la Coupe d'Asie du Sud-Est, entre la Thaïlande et le Vietnam. Et, comme vous vous en doutez, c'est ce dernier qui vient de marquer un but ! Je n'épiloguerai pas sur l'étonnement que me procure toujours l'effet sur les masses, de 20 hommes en shorts courant derrière un unique ballon. Mais, rassuré sur la raison de ce délire, je termine mon repas, dans une atmosphère de kermesse, laissant mes concitoyens dans l'extase footballistique.

Lors de notre promenade digestive dans les rues du quartier Hoàn Kiêm, j'ai encore l'occasion de mesurer la folie ambiante. Si je n'étais averti, le psy qui sommeille en moi aurait de quoi s'inquiéter de l'équilibre mental de ses contemporains, devant des scènes surprenantes. Ici, c'est une personne de garde dans un magasin d'artisanat, ouvert fort tard, qui brusquement surgit de derrière son comptoir en esquissant une danse de Sioux pour saluer le second but de son pays. Là, c'est la personne qui nous reçoit dans une galerie d'art, et qui soudain nous laisse en plan au milieu d'une explication sur l'origine d'une magnifique œuvre picturale, pour baiser le sol devant son téléviseur à l'occasion de ce second but. Ce soir le Vietnam a gagné, il se réjouit et çà se voit !

On a gagné !

Un homme averti en vaut deux, et pour le match retour, le 28 décembre, je guettais les signes avant-coureurs de l'enthousiasme populaire. Déjà, dans mon vieux quartier, des drapeaux nationaux fleurissent par bouquet devant les devantures de magasins. Des groupes de jeunes, bandeaux rouges autour du front, paraissent monter au combat en brandissant des étendards écarlates frappés de l'étoile jaune du Vietnam. Les voitures, les taxis, les cyclo-pousses, les motos, sont piquetés de fanions vietnamiens. Depuis le premier tour, les brasseries ont tourné à plein et la bière hoi ou en bouteille est tenue au frais, prête à s'écouler par hectolitres dans les gosiers asséchés par les inévitables clameurs de joie ou de dépit…

À se demander si les tortues du lac, autour duquel se presse une foule de plus en plus grande, ne sont pas remontées à la surface pour suivre le match sur les écrans disposés aux terrasses des cafés ! Cette fois, si l'ambiance est explosive pendant le match, ce n'est rien à côté de l'extase quand, à l'issue du match nul, le Vietnam est reconnu vainqueur grâce au match aller. Je suis certain qu'en cette nuit du 28 décembre 2008, les satellites d'observation ont du avoir les enceintes saturées par les clameurs qui sont montées jusqu'à Ông Troi (le Ciel), pour saluer la victoire historique du Vietnam en Coupe d'Asie du Sud-Est.

Nuit blanche pour les aficionados exultants, nuit blanche pour ceux qui ne bénéficiaient pas d'une étanchéité acoustique suffisante… Ce jour-là encore, le Vietnam s'éclatait en jetant par dessus les buissons sa réserve proverbiale. Un vrai régal pour le spectateur que j'étais de voir tous ces gens, jeunes et vieux, garçons et filles, hommes d'affaires ou ouvriers, petits et grands, se comporter comme des enfants devant un sapin de Noël, à l'heure de l'ouverture des cadeaux. Quel plaisir de voir s'exprimer sans retenue ce bonheur sympathique. Et c'est justement cela qui me frappe le plus : le côté familial de cette explosion de joie.

Rares sont les pays où les matchs de football ne donnent pas lieu à des débordements de violence, où des affrontements entre supporters ne font pas couler le sang, où des rassemblements ne sont pas l'occasion pour des casseurs de piller ou de violenter. Ici, rien de tout cela. Sans doute quelques trublions un peu énervés, sous l'effet de la boisson ont-ils pu être écartés de la liesse populaire pour quelques heures, mais la foule immense qui avait envahi les rues partageait son ivresse de bonheur plutôt que des coups ! D'ailleurs il n'est que de voir le nombre de jeunes enfants accompagnant leurs parents, voire même quelques poussettes de bébé transportant de futurs adorateurs du dieu football, pour vérifier combien l'ambiance était d'abord bon enfant. J'avoue que je préfère cette façon de faire la fête, plutôt que la manière guerrière de certains qui comparent le foot à un combat où "on va mettre le feu !"
Finalement, le Vietnam, même dans la joie hystérique d'une victoire sportive, reste égal à lui-même : on débride, mais sans violence. Et çà c'est rafraîchissant, même si on est hermétique au football !

Gérard BONNAFONT/CVN
(11/01/2009)
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